메인메뉴 바로가기본문으로 바로가기

Features

Culture

Le foyer d’une révolution

On the Road 2021 SPRING 39

Le foyer d’une révolution

Située dans la province du Jeolla du Nord, la ville de Gochang offre au regard le spectacle de ses superbes paysages naturels et de ses riches terres cultivées pour le plus grand plaisir des visiteurs, mais ses collines ensoleillées et ses vallées sinueuses gardent aussi le souvenir douloureux de la révolution paysanne qui y fut réprimée dans les dernières années du royaume de Joseon.

À ma descente du KTX Séoul-Yongsan à la gare Songjeong de Gwangju après un trajet d’une heure et quarante minutes, m’attendait l’ami qui va me conduire jusqu’à Gochang et, alors que nous roulons, je lis ce qui suit sur une pancarte signalant l’arrivée dans cette ville : « Bienvenue à Gochang, capitale historique de la péninsule coréenne. Découvrez les beautés du mont Seonun en toute saison et le site sacré de la révolution paysanne du Donghak ».

C’est en effet dans cette ville que fut brandi pour la première fois l’étendard de ce soulèvement de paysans survenu en 1894, alors qu’approchait la fin du royaume de Joseon, puis qu’allaient être ensevelies les dépouilles mortelles des combattants vaincus. Non loin de ce panneau, flottait au vent une autre bannière, appelant cette fois à de généreux donateurs : « Aidez-nous à réunir des fonds pour élever une statue au général Jeon Bong-jun ». Si l’État a d’ores et déjà doté la ville de plusieurs de ces sculptures commémoratives de la révolution et de ses grandes figures, la population prend aujourd’hui l’initiative d’honorer son plus illustre dirigeant.

Sculpté à flanc de colline au bord du chemin qui mène à l’ermitage de Dosol situé près du temple de Seonun, à la sortie de la ville de Gochang, ce Bouddha assis datant du royaume de Goryeo (918-1392) mesure pas moins de 15,7 mètres de hauteur sur 8,5 mètres de largeur au niveau de ses genoux, ce qui en fait l’une des plus grandes sculptures bouddhistes coréennes réalisées à même la roche. Dans les années 1890, les guerriers de la révolution paysanne du Donghak prièrent devant cette effigie pour une issue victorieuse de leur soulèvement.

Aux sources de la révolution
Le visiteur qui repart sur les traces de la révolution de jadis entame son cheminement en traversant une vaste étendue de champs et parvient à Juksan, un village du canton de Jeongeup situé dans la province du Jeolla du Nord. Là, il découvre une maisonnette au toit de tuiles où vécut Song Du-ho (1829-1895), ce révolutionnaire exécuté voilà cent vingt-six ans auquel je tenais à réserver mon premier hommage. À son entrée dépourvue de porte, se dresse une colonne en béton sur laquelle sont gravés les mots « Berceau de la révolution paysanne du Donghak » en souvenir des héros qui défièrent la dernière monarchie de Corée en un combat à mort au nom de leur idéal de justice.

Ils scellèrent leur engagement par un document, dit sabal tongmun, qui recueillait leurs vingt-deux signatures apposées sur le pourtour d’un bol à riz posé à l’envers afin que le cercle qu’il délimitait masque le nom du premier signataire et ne permette pas de découvrir l’identité des instigateurs de la révolte, sa forme rappelant en outre le fameux ordre des Chevaliers de la Table ronde qui gardait secrets le patronyme de son chef et les rangs respectifs de ses membres.

L’établissement de ce document témoigne à lui seul du haut degré de préparation de la révolte paysanne du Dong-hak et de son caractère authentiquement populaire face à un pouvoir corrompu qui exerçait sa tyrannie depuis de longues années. En outre, il définissait les quatre étapes du plan que devrait suivre le soulèvement armé auquel il appelait, exhortant notamment le peuple à commencer par prendre d’assaut le bureau du magistrat avant de marcher sur Séoul. Le nom de Donghak, qui signifie « étude de l’Orient », désignait un mouvement d’universitaires de la région animés d’un esprit réformateur et opposés aux influences occidentales qu’incarnaient le christianisme et les puissances impériales. Miraculeusement parvenu jusqu’à nos jours, leur pacte se trouvait sous le plancher de la maison de Song Jun-seop, un descendant de Song Du-ho, lorsqu’il a été découvert de manière fortuite voilà cinquante-trois ans. Après que le soulèvement eut été écrasé par l’armée qu’avait dépêchée le gouvernement, il fut déclaré « village rebelle », les soldats massacrant sa population et brûlant tout sur leur passage. Fort heureusement, l’appel à la révolte du Donghak échappa à leur furie dévastatrice, car il était demeuré bien caché dans les archives généalogiques des occupants de la maison.

Dans une autre habitation, située en vis-à-vis de ce quartier général de la révolution, vivait le grand-père d’un ami qui fut témoin des événements et pleura ceux qu’il vit tomber. Non loin de là, s’élève la tour qu’édifièrent les descendants des insurgés du Donghak pour rappeler leurs actes de courage et, dans son voisinage, celle qui honore les paysans soldats de l’armée villageoise, autant de héros anonymes de ce combat pour un monde meilleur.

À Gobu, avait éclaté une première révolte couronnée de succès, mais celle qui la suivit à Ugeumchi, ce col de montagne situé un peu plus au nord de Gonju, fut aisément réduite par l’armée nationale avec l’aide de renforts militaires japonais sollicités à cette occasion, les lances des villageois ne pouvant rien contre les canons de cette coalition.

Le bol à riz sur lequel prêtèrent serment les dirigeants du mouvement symbolise bien cette révolte de paysans armés de leurs seules pioches et faucilles, car la survie des communautés villageoises exigeait alors un partage du riz par tous. Tandis que j’embrasse du regard l’immensité des champs, me viennent en tête des images de paysans affamés marchant sur Séoul qui se confondent avec celles de Spartacus menant jusqu’à Rome une horde d’esclaves rebelles et me rappellent que ces soulèvements furent tous deux écrasés.

Au temple de Seonun, qui possède la plus grande concentration de camélias de Corée, ces fleurs s’épanouissent de la fin mars à la mi-avril, agrémentant les jardins du temple de leurs magnifiques corolles rouges et de leur luxuriant feuillage vert.

Édifié au temple de Seonun en 1620 pour accueillir des réunions, le pavillon de Manseru, c’est-à-dire « de l’éternité », allait être détruit par un incendie, puis reconstruit en 1752, le nom de Manseru succédant alors à celui d’origine, Daeyangnu. Ses poutres et chevrons intérieurs sont entièrement constitués de bois.

Un temple et un paysage marin
Mon périple a pour halte suivante le temple de Seonun, où j’espérais pouvoir m’imprégner de la sérénité ambiante afin de « dépoussiérer » mon esprit, mais qu’ont investi aujourd’hui les touristes impatients d’admirer les camélias écarlates qui ont éclos à l’arrière du grand pavillon.

Accroché au flanc nord du mont Seonun, dont le nom signifie « nuage zen », le temple éponyme fut construit en 577 par les moines Geomdan et Uiun respectivement sujets des royaumes de Baekje et de Silla. Ces deux États voisins se livraient alors une guerre qui provoqua un exode, les deux religieux s’employant alors de concert à venir en aide aux réfugiés. C’est pour leur offrir un havre de paix qu’ils entreprirent d’édifier le temple de Seonun, lequel avait donc à l’origine vocation à fournir un lieu de refuge. Près de 1 300 ans plus tard, les soldats paysans prirent l’ha-bitude de venir y prier pour le succès de leur soulèvement devant le Bouddha sculpté à même la roche de la colline où s’élève l’ermitage de Dosol, sur le versant opposé à celui du temple.

En quittant ces lieux, je me dirige vers les « dix li de sable clair » de la plage de Myeongsasimni, qui s’étend face au port de Gyeokpo situé à Buan. La brise du printemps m’apporte les senteurs agréables des pins centenaires d’une épaisse forêt qui borde cette bande de fin sable blanc longue de plus d’un kilomètre et une impression de pureté inonde soudain tous mes sens, tandis que me parvient le bruissement des arbres sous le vent, tel le doux bruit de l’eau de mon thé dans la bouilloire.

Au-delà de ce cordon sablonneux, de grandes vasières s’étirent jusqu’à l’horizon et, tous les jours, mer et terre s’y confondent sous l’action de marées dont les amplitudes sont réputées être les plus importantes au monde, comme sur tout le littoral occidental de la péninsule coréenne. L’eau y est d’une telle salinité que les personnes souffrant d’affections cutanées viennent s’y baigner, celles atteintes de troubles névralgiques aimant à s’envelopper de sable chaud de la plage. La vue des vasières m’évoque le souvenir de l’amiral Yi Sun-shin (1545-1598), le plus illustre stratège de la marine de guerre coréenne à propos duquel l’histoire conte que, pendant les invasions japonaises de 1592 à 1598, lorsque les vivres vinrent à manquer, il se serait saisi d’une marmite pour y prélever de l’eau de mer et la faire évaporer, le produit de la vente du sel ainsi recueilli lui ayant alors permis de s’approvisionner en milliers de tonnes de riz.

Le printemps venu, les champs d’orge de la ferme Hagwon attirent un demi-million de visiteurs qui peuvent notamment y participer à la Fête des champs d’orge verts, la plus importante manifestation festive de la région.

À Gochang, les jangseung, ces mâts totémiques de petite taille, fournissent autant de repères au milieu des champs d’orge qui s’étendent sur près de cent hectares.

Tandis que j’embrasse du regard l’immensité des champs, me viennent en tête des images de paysans affamés marchant sur Séoul qui se confondent avec celles de Spartacus menant jusqu’à Rome une horde d’esclaves rebelles et me rappellent que ces soulèvements furent tous deux écrasés.

Quelque 1 600 dolmens ont été répertoriés dans le canton de Gochang, ce qui représente le plus important groupement mégalithique de ce type en Corée. Aux côtés de ceux de Hwasun et de Ganghwa, le site de Gochang a été inscrit en l’an 2000 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Orchestre villageois jouant à l’entrée de la forteresse de Gochang. Avant la pandémie de COVID-19, des spectacles de musique et de danse traditionnelles se déroulaient à l’intérieur des murs tous les week-ends, au printemps et en automne, ainsi que, non loin de là, dans la maison natale du maître du chant du pansori, Shin Jae-hyo (1812-1884).

L’anguille grillée
Lors d’un séjour à Gochang, on ne saurait omettre de déguster sa fameuse grillade de jangeo, c’est-à-dire d’anguilles, cette saine spécialité de la cuisine populaire que l’on accompagnera d’un vin de framboise noire de Corée appelé bokbunja. Les anguilles pêchées dans le Pungcheon, le ruisseau qui arrose Gochang, font la renommée de cette ville où s’unissent mer et eau douce.

Un peu à l’écart de l’artère principale et à proximité des champs, j’entre dans un restaurant dont les gourmets de la région se gardent bien de révéler l’existence. Nommé Hyeongje Susan Pungcheon Jangeo, il possède des salles spacieuses qui donnent sur un vaste jardin.

Sur un feu de charbon de bois, le patron fait lui-même griller les anguilles de la pêche du jour qu’il a d’abord plongées dans une marinade composée de pas moins de deux cents ingrédients différents, dont des plantes médicinales, des enzymes issues de céréales et un alcool à base de simples. La préparation ainsi obtenue, dont les ingrédients sont exclusivement issus de l’agriculture biologique, sera servie avec différents accompagnements de saison. En faisant aller et venir le vin de framboise de fabrication maison sur ma langue, je me sens rajeunir et rempli d’une énergie nouvelle.

Village du sel de Gojeon-ri

Zone humide d’Ungok (convention de Ramsar)

Musée du dolmen de Gochang

Musée du pansori de Gochang

Les groupements de dolmens
Après une visite matinale du Musée du dolmen, qui se situe dans le centre de Gochang, j’entreprends d’aller admirer les dolmens qui s’élèvent en pleine nature près du village de Daesan. En cheminant depuis la sortie de celui-ci et en mon-tant jusqu’à mi-pente sur la colline, je découvre ces mégalithes sur tous les chemins que j’emprunte, comme si je me trouvais dans un immense musée à ciel ouvert présentant ces monuments funéraires. Ces derniers sont tous numérotés par ordre décroissant, de bas en haut de la colline, et, malgré la curiosité que j’ai d’admirer celui du sommet, la fatigue m’y fait bien vite renoncer.

Il convient de rappeler que la péninsule coréenne possède à elle seule 60 % de tous les dolmens du monde, dont 1 600 situés à Gochang. En l’an 2000, l’UNESCO a inscrit ce site mégalithique sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité, de même que ceux de Hwasun et de Ganghwa, dans le cas du premier des trois, en raison de la grande variété de ses spécimens illustrant l’évolution des techniques mises en oeuvre par les bâtisseurs de jadis. À ce titre, on peut affirmer que le canton de Gochang constitue dans son ensemble un précieux bien du patrimoine culturel. En 2013, la région allait également être classée par l’UNESCO parmi les réserves de biosphère de la planète du fait de son environnement naturel intact et de sa diversité biologique.

Quand vient l’après-midi, malgré mes jambes fatiguées, je pars en clopinant jusqu’aux champs d’orge verts de la ferme de Hagwon. Au mois d’avril, quand le colza fleurit de jaune la campagne, les touristes accourent par milliers dans toute la région pour admirer ce spectacle. Sous les pre-mières gouttes qui tombent, je m’éloigne des sillons garnis de pousses vigoureuses en me disant que toute beauté ne peut que disparaître pour que renaisse la vie, de même que les fleurs doivent tomber pour que les fruits mûrissent. Émerveillé par ces myriades de jeunes plantes qu’arrose la pluie printanière dans les champs, je constate que, si ce voyage ne m’a guère révélé de nouveautés, il m’a tout du moins appris à porter un regard différent sur ce qui m’entoure.

Souvenirs de petites gares d’autrefois

Image of Korea 2021 SPRING 38

Souvenirs de petites gares d’autrefois

Il y a peu, était annoncée la mise en service d’une nouvelle liaison à grande vitesse allant de Séoul à Andong, ce qui met ma ville natale de Yeongju, elle-même située au nord de cette vieille agglomération, à une heure et quarante minutes à peine de la capitale. Plus de soixante années se sont écoulées depuis ce froid matin d’hiver où un jeune garçon de treize ans natif d’une région pauvre de montagne prenait pour la première fois le train seul en gare de Yeongju. Après maints arrêts dans des gares aux noms tous aussi inconnus les uns que les autres, le convoi n’allait entrer dans celle de Séoul, terminus de ce voyage, que lorsque la lumière du jour commençait à décliner.

Qui eût dit que cette même distance serait un jour parcourue en moins de deux heures ? On ne peut, certes, que se réjouir d’un tel progrès ! Cependant, aussi utiles et impressionnantes soient-elles, les prouesses techniques de ces nouveaux moyens de transport réveillent a contrario le souvenir attendri des interminables trajets effectués jadis à travers de paisibles paysages.

© Ahn Hong-beom

Celui qu’avait entrepris le jeune passager faisait battre son coeur d’appréhension et d’émerveillement, étant le tout premier, et, quand la grande personne qui se trouvait à ses côtés l’interrogea sur la destination et le motif de son déplacement, il déclara avec fierté se rendre à Séoul pour s’y présenter à l’examen d’entrée au collège. Tantôt assis, tantôt debout, nombre de voyageurs envahissaient le couloir, plongés dans la pénombre et en émergeant à chaque franchissement d’un tunnel, tout comme les occupants des compartiments où pénétraient par la fenêtre la fumée et la suie noires que crachait la locomotive.

Dans la minuscule gare d’un village, le train, en s’arrêtant, avait brusquement tiré de son sommeil la dame qui me faisait face et m’avait offert un oeuf dur avant de s’endormir, bouche ouverte d’où coulait un peu de salive. Elle avait rassemblé ses affaires, puis s’en était allée, tout comme ce jeune écolier qui arborait l’uniforme… Sur les parterres de la gare, cosmos et autres fleurs annuelles frissonnaient sous la brise… Autant de souvenirs qui, dans mon esprit, demeurent depuis toujours associés à l’atmosphère particulière d’un voyage en train.

Emporté par son élan, le KTX de notre époque ignore souverainement ces petites haltes d’autrefois qui ont, de ce fait, perdu leur raison d’être et vu leurs bâtiments être désaffectés ou tout bonnement disparaître. Certains d’entre eux, il est vrai, connaissent une nouvelle vie grâce à l’aménagement de cafés, restaurants ou petits musées qui offrent aux gens de passage un intermède nostalgique en même temps qu’un intérêt touristique.

À la faveur d’un réveil nocturne, lorsque j’ai le sommeil léger, il m’arrive de prendre le garçonnet d’autrefois par la main et de l’entraîner jusqu’à cette petite gare perdue où je m’assieds en sa compagnie dans l’obscurité. Évoquant par la pensée les scènes dépeintes par le poète Kwak Jae-gu dans À la gare de Sapyeong, je rallume un à un les faibles éclairages des salles d’attente de toutes les brèves escales qui ont jalonné le cours de mon existence.

« … Avec ses vitres pareilles à des feuilles d’automne / Où donc s’en va le train de nuit ? / Invoquant chaque moment avec nostalgie, je / Lance une poignée de larmes dans la lumière. »

Des pousses printanières très saines

Essential Ingredients 2021 SPRING 45

Des pousses printanières très saines

Aussi éphémères que la saison nouvelle qui est la leur, rugueuses en surface, croquantes et d’un plaisant goût amer, les dureup, qui se composent des pousses d’une variété coréenne de l’angélique, se prêtent à de nombreuses préparations culinaires traditionnelles, mais peuvent aussi entrer dans la composition de plats occidentaux.

Les légumes verts semblent particulièrement appréciés en Corée, puisque leur consommation quotidienne par habitant dépasse celle des autres pays de l’OCDE. Ce goût marqué s’explique par la présence de deux importants ingrédients dans l’art culinaire du pays, à savoir le kimchi et les namul. Ce dernier terme générique recouvre l’ensemble des légumes qui ne sont aptes à la consommation qu’au printemps, après quoi ils commencent à durcir ou à produire des sub-stances toxiques.

Cette particularité s’applique donc aux dureup, qui figurent parmi eux et dont l’emploi culinaire dure ce que durent les fleurs de cerisier. En remontant du sud au centre, puis au nord du pays, leur récolte a respectivement lieu début, mi- et fin avril, et ce, en trois ou quatre étapes successives, puisque ces pousses n’apparaissent pas toutes au même moment, mais la culture sous serre permet désormais d’en proposer à la vente tout au long de l’année.

Délicieux légumes exclusivement récoltés en avril, les dureup offrent aux gourmets leur texture rugueuse, leur consistance croquante et leur goût amer qui apporte comme un parfum de printemps sur les tables.

Une agréable texture
Si les dureup possèdent une saveur amère prononcée et un arôme distinctif mêlant odeurs de bois et d’herbe, elles acquièrent, après avoir été blanchies, une texture bien particulière, à la fois souple et croquante.

Ces pousses se révèlent toutefois moins dures que la plupart des autres légumes de saison et, si les petites aspérités de leur surface peuvent les faire paraître peu rugueuses au premier contact, il suffit de les mâcher un peu pour qu’elles se défassent. Ceux qui y goûtent pour la première fois auront tendance à les mastiquer plus longtemps en raison de cette consistance inhabituelle qui explique d’ailleurs qu’elles s’agrémentent du même assaisonnement que le poisson cru, à savoir de concentré de piment rouge vinaigré, et s’accompagnent souvent de calmar blanchi. Dans ce dernier cas, on constatera que ces deux ingrédients se marient particulièrement bien, ce qui peut surprendre du fait de leur consistance très différente, mais des tranches de porc bouilli pourront se substituer au mollusque en question.

En 1924, le premier livre de cuisine coréen comportant des illustrations en couleur, intitulé Joseon mussang sinsik yori jebeop, c’est-à-dire « nouvelles recettes coréennes variées », décrivait une manière fort simple d’accommoder les dureup : « Blanchir les dureup fraîches, les découper en biais comme les racines de réglisse, puis saupoudrer ces tranches de sel, ainsi que de graines de sésame broyées, et enfin arroser d’huile de sésame. La préparation ainsi obtenue est délicieuse et appréciée de tous ».

S’agissant de la cuisson, il convient de ne pas la prolonger afin d’éviter que les pousses soient molles et fades, un bref passage à l’eau bouillante permettant de préserver leur saveur et leur texture. Ce procédé est d’un usage systématique dans le cas de certaines variétés d’angélique, dont les pousses portent les noms de ddangdureup et de gaedureup, mais sont aussi connues, respectivement, sous ceux de dokhwal ou d’aralia cordata, d’une part, et d’eumnamu ou d’astor aralia, d’autre part. Dans son numéro du 30 avril 1959, le quotidien Dong-A Ilbo indiquait différentes recettes de dureup, dont celles qui consistent, après les avoir pelées, à les consommer crues en les trempant dans du concentré de piment rouge vinaigré, ou sautées avec un hachis de boeuf relevé de condiments divers, ainsi que selon la façon citée plus haut, c’est-à-dire salées, saupoudrées de graines de sésame et arrosées d’huile de celui-ci.

Si l’assaisonnement au concentré de piment rouge vinaigré a la faveur des Coréens, il faut savoir que cette sauce peut dénaturer l’arôme du légume, alors qu’une marinade à la sauce de soja le mettra en valeur. Pour ce faire, après avoir nettoyé, égoutté et disposé les pousses en couches successives, il suffira d’y verser un mélange de sauce de soja, de vinaigre, de sucre et d’eau que l’on aura dosés dans une proportion de 1: 1: 1: 1,5 et porté à ébullition, puis de laisser reposer l’ensemble deux ou trois jours à température ambiante avant de l’employer, après quoi il pourra être conservé au réfrigérateur. Tout en garantissant une moindre amertume à cette préparation, dite dureup jangajji, son procédé permet de rehausser l’arôme boisé et herbacé des pousses, qui font alors d’autant plus figure d’aliments sains.

Le plus souvent cuites à l’étuvée, les dureup peuvent être soit coupées en deux dans le sens de la longueur, soit incisées en forme de croix à leur extrémité préalablement à la cuisson.

La confection des gimbap, ces rouleaux de riz garnis ici de dureup, consiste à parsemer les pousses étuvées sur le riz déjà cuit et assaisonné avec du vinaigre sucré et salé que l’on aura brièvement fait bouillir, puis à envelopper l’ensemble dans une feuille d’algue séchée.

Les dureup étuvées relèvent de leur saveur prononcée si particulière le riz aux légumes dit bibimbap.

Des modes de préparation variés
Dans la province du Chungcheong du Nord, Cheon Yong-ho, un producteur de dureup qui habite dans la ville de Jecheon a déposé un brevet pour ses recettes de jangajji et de kimchi à base de dureup, la composition de sa marinade différant des autres par la quantité de sauce de soja, de vinaigre, de sucre et d’eau, ainsi que par le procédé de vieillissement, dans le cas du premier de ces deux plats. Son affinage en trois étapes, ainsi que son conditionnement sous vide, le rendent adapté à une durée de conservation au réfrigérateur de plus de trois ans. Dans la confection du kimchi de dureup, monsieur Cheon procède de la même manière que pour le kimchi de chou, si ce n’est que les dureup blanchies en constituent l’ingrédient principal. Enfin, il convient de noter que ces jeunes pousses se prêtent aussi à une salaison qui permettra de les conserver et de les consommer telles quelles après les avoir rincées à l’eau.

Si les dureup présentent des similitudes avec les asperges, les pousses apparaissant dans les deux cas au printemps, elles s’en distinguent nettement par leur arôme. Tout en restant donc assez différentes des secondes, les premières, une fois blanchies, rappellent un peu celles-ci par leur texture, ce qui permet d’allier saveurs orientales et occidentales en les ajoutant à des pâtes arrosées d’un filet d’huile d’anchois, par exemple. Aux brochettes de boeuf aux dureup très prisées dans les années 1970, ont succédé celles au jambon ou au crabe accompagnés d’asperges, certainement du fait de leur ressemblance, tandis qu’au Japon, ces deux légumes se consomment frits, sous forme des fameuses tempura.

Dans l’une de ses parutions de 2018 datée plus exactement du 17 mars, le JoongAng Ilbo, autre quotidien, expliquait comment faire un gratin de dureup, cette préparation consistant, après avoir blanchi ces pousses, à les mélanger avec des oeufs durs écrasés et à napper l’ensemble de sauce béchamel, puis à le mettre au four. Quand arrive le printemps, ce plat figure souvent au menu des restaurants gastronomiques de Séoul, mais, en province comme au-delà des frontières, des recettes pleines d’inventivité mettant en oeuvre cet ingrédient font les délices des gourmets par la fraîcheur de son arôme.

Dureup has a bitter taste and a unique fragrance that’s somewhere between wood and grass. However, its distinguishing feature is its texture. Blanched dureup has both a soft and crunchy mouthfeel.

Ces plantes trop souvent oubliées
Si les dureup étaient douées de la parole, nul doute qu’elles ne s’interrogeraient pas sur la raison pour laquelle on préfère aujourd’hui les accommoder à la mode italienne ou française, plutôt que coréenne. Au lieu de cela, elles demanderaient sûrement : « Savez-vous à quoi nous ressemblerions si vous ne nous découpiez pas en tranches pour nous servir sur vos tables ? »

L’homme est prompt à oublier que les aliments qu’il consomme se composent à l’origine d’espèces vivantes, à l’instar de ces pousses considérées comme de simples ingrédients sans que l’on s’intéresse à l’aspect qu’elles prennent en se développant, de même que dans le cas des asperges, avec lesquelles on se borne le plus souvent à accompagner un steak sans imaginer ce à quoi elles ressemblent à l’âge adulte.

Fort heureusement, dureup et asperge survivent à la récolte de leurs pousses, car, moyennant de faire précéder celle-ci de la taille de ces plantes afin d’en garder un nombre suffisant, elles repousseront de plus belle l’été venu, l’angélique pouvant atteindre trois à quatre mètres de hauteur. S’il s’avère toutefois difficile, pour les exploitants, de répondre en même temps aux impératifs d’entretien des arbres et de récolte des pousses, l’élagage leur permettra de maîtriser la croissance en éliminant des bourgeons et en réduisant la quantité de tiges, ce qui leur permettra d’obtenir un meilleur rendement en pousses au printemps. En revanche, l’élévation des températures qui rè-gnent dans les serres accélère le développement des pousses, qui perdent en conséquence de leur goût et de leur arôme, une régulation automatique étant donc indispensable de nuit, ainsi que s’agissant de l’humidité.

Le client qui ne voit qu’un ingrédient dans les dureup qu’il achète, en toute ignorance de la plante dont elles proviennent, gagnerait à chercher à mieux connaître celle-ci, et non plus seu-lement à consommer ses pousses.

L’année où disparurent nez et bouches

Image of Korea 2020 WINTER 47

L’année où disparurent nez et bouches

C’était en 2020, se rappellera-t-on. Sur les visages, seuls des yeux où se lisait l’inquiétude émergeaient de larges bandes de tissu recouvrant nez et bouche… Cette vision qui paraissait tout droit sortie d’un cauchemar allait peu à peu faire partie du quotidien, et l’humanité, se résigner à cette catastrophe avec une inquiétante facilité.

Le plus souvent, le mot « masque » peut évoquer le roman classique L’homme au masque de fer, les masques de bois peint du théâtre traditionnel ou un bal costumé, voire les étudiants qui descendent dans la rue ou manifestent sur leur campus. Depuis quelque temps, existent aussi des masques spéciaux contre une pollution désormais endémique, notamment par le sable jaune, ces fameux modèles de type KF94 dont veillent à se munir les citadins coréens, tout comme moi-même, lors de chacune de leurs sorties. De mon point de vue, ces pratiques antérieures à la survenue de la pandémie de Covid-19 sont peut-être au nombre de celles qui ont permis de combattre ce fléau.

© Yonhap News

Quand, dans quelques années, nous nous remémorerons ce terrible printemps 2020, nous reverrons en esprit les files d’attente qui s’étiraient devant les pharmacies où chacun devait présenter une pièce d’identité pour acheter ses masques en nombre limité.

Aujourd’hui, leur emploi constitue la norme dans les rapports humains, car l’efficacité sans pareille en a été démontrée pour se prémunir d’une contamination par des personnes asymptomatiques ou faiblement atteintes. En de manquement à cette « règle » dans les lieux publics, les contrevenants sont passibles d’une amende, le port d’un masque ne résultant donc plus d’un choix personnel, mais d’une obligation imposée au nom de la santé publique.

De nouvelles tendances n’ont pas tardé à se manifester dans ce domaine, notamment l’apparition des fameux « KF Health Masks » et « KF-AD Droplet Blocking Masks », qui sont respectivement des masques sanitaires et de blocage des gouttelettes, mais tous deux à usage estival, auxquels sont venus s’ajouter divers accessoires tels que les sangles, certains consommateurs faisant passer les considérations esthétiques avant l’exigence d’une protection optimale.

« Avez-vous vu ces yeux ? » semblent parfois dire du regard les femmes qui se ruent désormais sur les crayons à yeux, fards à paupières et mascaras, délaissant les produits destinés aux autres parties du visage, comme en attestent leurs ventes en chute libre. Quand donc viendra le jour où, nez et bouche enfin découverts, nous pourrons de nouveau goûter au plaisir simple de voir quelqu’un sourire près de nous ?

Tout est bon dans le lieu jaune

Essential Ingredients 2020 WINTER 48

Tout est bon dans le lieu jaune

Le lieu jaune, ce poisson de l’hiver, prodigue de précieux bienfaits pour la santé par sa teneur plus élevée en protéines et plus faible en graisses que celle des espèces bleues, de sorte qu’il prend toujours place sur les tables des cérémonies traditionnelles coréennes.

Le myeongtae, ou lieu jaune, figure parmi les principaux poissons employés dans la cuisine coréenne, comme en attestait déjà le volumineux recueil d’essais Imha pilgi, c’est-à-dire « textes écrits dans la forêt », où un savant de la période de Joseon, Yi Yu-won (1814-1888) en faisait mention en 1871.

L’auteur y relate un fait survenu à Myeongcheon, une ville de la province de Hamgyeong aujourd’hui située en Corée du Nord où un pêcheur appelé Tae fit présent du poisson qu’il avait pris au gouverneur de cette région. Ce dernier l’apprécia tant qu’il demanda à en connaître le nom, lequel s’avéra être inconnu de tous, les seuls renseignements qu’il put obtenir étant que le pêcheur se nommait Tae et habitait Myeongcheon, et le gouverneur de décréter alors que l’on appellerait désormais ce poisson « myeongtae ». Si cette explication relève vraisemblablement de l’étymologie populaire, le fait que Yi Yu-won rapporte cette anecdote ne révèle pas moins que le lieu jaune était au nombre des poissons les plus communs de l’époque.

Plus loin, cet érudit indique par ailleurs : « Min Jeong-jung, pour sa part, affirma que cette espèce serait plus appréciée encore dans trois cents ans. Il semble bien que sa prédiction se soit réalisée, à en juger par la quantité que j’en ai vu amoncelée sur les berges de la O lors de mon passage à Wonsan et que je n’ai pas même pu évaluer, tant leurs tas s’élevaient haut, comme autant de piles de bois de chauffage ».

En ce XVIIe siècle où Min Jeong-jung formula cette prévision, le lieu jaune n’appartenait pas encore aux ingrédients de base de la cuisine coréenne, ce dont témoignait en 1952 le Seungjeongwon ilgi, c’est-à-dire le « Journal du Secrétariat royal », en évoquant une douteuse préparation mêlant œufs de lieu jaune et de morue que fit parvenir la province de Gangwon au roi Hyojong. Trois siècles plus tard, l’abondance de cette première espèce allait néanmoins favoriser l’essor de sa pêche et de sa consommation, ainsi que sa présence parmi les offrandes rituelles des Coréens de toute catégorie sociale.

Réalisé à l’air libre pendant l’hiver pour obtenir le hwangtae, le séchage du lieu jaune consiste à faire geler et dégeler le poisson plus de vingt fois successives. Les parcs de séchage se situent en montagne, non loin du littoral de la province de Gangwon, notamment au col de Daegwallyeong ou de Jinburyeong, ainsi que dans l’agglomération de Pyeongchang. © imagetoday

On déchiquette du hwangtae dans le sens de la longueur pour l’ajouter à des soupes ou condiments, tandis qu’à peine grillé, il fournira un amuse-bouche à servir avec de la bière. © gettyimages

Loin d’être prisé des seuls Coréens, le lieu jaune se classait en 2018 au deuxième rang des espèces les plus pêchées et consommées au monde.

Les procédés de séchage
Jusqu’à l’apparition des appareils de réfrigération modernes, le lieu jaune n’était vendu sur les marchés que sous forme séchée, hormis l’hiver, et prenait une appellation différente selon le degré plus ou moins poussé de cette opération, à savoir celle de kodari quand il est à demi séché, éviscéré, débarrassé de ses branchies et présenté en guirlande, jjaktae, lorsque salage et séchage lui procurent une texture moelleuse, ou de bugeo, qui est l’autre nom du myeongtae de jadis et désigne un poisson que l’on a brièvement fait sécher au soleil et à l’air de la mer sur la côte.

À cela s’ajoute le lieu jaune dit « hwangtae », qui subit une exposition à des températures tour à tour froides et chaudes pour réduire ou augmenter sa teneur en eau, et ce, à plusieurs reprises pendant plusieurs mois de l’année, la chair devenant ainsi plus ferme. C’est l’alternance de l’état gelé la nuit et dégelé le jour qui, en entraînant la formation de nombreux pores, confère à la chair sa texture spongieuse bien particulière. Si la proportion d’eau présente dans le bugeo est supérieure à celle du hwangtae, le second s’avère moins ferme et, donc, plus facile à mâcher en raison de la densité de ses pores. Chez ce dernier, en outre, la faible hygrométrie et l’abondance de vent qui caractérisent le climat montagnard éliminent l’humidité de la chair et permettent ainsi son séchage plus rapide sans qu’elle n’acquière plus de dureté. Du fait de cette consistance tendre, chaque poisson se détachera d’autant plus aisément de la cordelette qui le relie aux autres.

Tandis que graisses et acides aminés tendent à jaunir au cours du séchage, puis du mûrissement, comme l’indique le terme hwangtae, dont le vocable « hwang » signifie « jaune », des températures très froides conservent au poisson sa chair blanche, qui lui vaut alors d’être appelé baektae, et de fortes chaleurs foncent au contraire celle du meoktae, les mots « baek » et « meok » voulant respectivement dire « blanc » et « sombre » ou « noir ». Le hwangtae séché du Daegwallyeong fait la réputation de ce col qui s’élève non loin du littoral oriental coréen et les photographes amateurs accourent des quatre coins du pays pour saisir dans leur objectif des images de ses parcs de séchage où s’alignent les claies recouvertes de neige.

La soupe de lieu jaune séché possède des vertus bien connues contre les désagréments de l’excès d’alcool. D’un aspect blanchâtre, elle s’obtient en faisant sauter des lanières de bugeo et de fines tranches de radis chinois dans quelques gouttes d’huile de sésame, après quoi il suffira de faire bouillir le tout dans l’eau. © gettyimages

On pourra confectionner d’excellents condiments à l’aide de bugeo ou de hwangtae dont on aura déchiqueté et fait tremper des fragments jusqu'à ce qu’ils soient tendres, après quoi on relèvera l’ensemble d’une sauce à base de concentré de piment rouge. © gettyimages

Les salaisons d’œufs de lieu jaune sont une denrée coûteuse qui se consomme arrosée d’huile de sésame et accompagnée de riz. © PIXTA


De multiples façons de l’accommoder
Différentes par leur mode de production, les variétés de lieu jaune séché se prêtent à des préparations tout aussi diverses, à l’instar du hwangtae et du bugeo. À peine grillés, ils fourniront un excellent amuse-bouche et, pour accompagner le riz, il suffira de les attendrir en les mettant à tremper dans l’eau avant de les agrémenter d’un assaisonnement au concentré de piment rouge ou à la sauce de soja. On pourra aussi confectionner un savoureux plat épicé en découpant grossièrement du hwangtae que l’on fera mijoter avec oignon, poireau, piment rouge et pousses de soja, l’ensemble étant assaisonné au goût de chacun et le kodari ou le bugeo pouvant se substituer au hwangtae plus coûteux. Particulièrement appréciée des Coréens, une délicieuse grillade de ce poisson est réalisable après l’avoir fait tremper dans l’eau, puis nappé d’une sauce composée de concentré de piment rouge et d’autres condiments, ce qui ne manquera pas d’inciter les mangeurs à se désaltérer.

S’ils se marient donc fort bien avec l’alcool, hwangtae et bugeo s’avèrent aussi utiles pour en combattre les effets fâcheux des lendemains de beuverie. À cet effet, on se contentera d’en faire faire revenir des morceaux accompagnés de dés de radis chinois dans quelques gouttes d’huile de sésame ou de périlla, d’arroser d’eau et de faire bouillir le tout jusqu’à l’obtention d’une soupe blanchâtre à laquelle viendront s’ajouter au dernier moment un oeuf et un peu de tofu. Après les excès de la nuit, cette préparation accompagnée de riz provoquera une bienfaisante sudation chez le mangeur.

Rien n’étant à jeter dans le lieu jaune, comme d’aucuns l’affirment, une friture de peau de bugeo fera les délices des gourmets, qu’elle soit ou non assaisonnée, branchies, viscères et œufs convenant quant à eux à des salaisons. C’est à partir de la Corée que les œufs en saumure, qui y sont appelés myeongnan, ont été introduits au Japon où ils ont pris le nom de mentaiko signifiant littéralement « œufs de myeongtae » et entrent dans la composition de différents en-cas tels que nouilles, boulettes de riz ou sandwichs.

En Corée, la principale région productrice de cette spécialité se situe à Busan, où différentes entreprises effectuent des recherches visant à la création de nouvelles recettes et, si la tendance actuelle veut qu’elle se consomme moins salée, les préparations relevées n’en sont pas moins recherchées. Aujourd’hui, les œufs en saumure connaissent de nouveaux usages consistant à agrémenter certains aliments simples, telles les algues séchées ou la croûte brûlée du riz qu’ils viendront recouvrir, outre qu’ils sont parfois commercialisés sous forme de pâte en tube.

Toutefois, c’est sans conteste le myeongtaetang, ce ragoût de lieu frais, qui a le plus souvent la faveur des Coréens. À chaque cuillerée, ils se délectent de la tendre chair blanche qui fond dans la bouche et absorbent tout leur bol de riz d’autant plus aisément. Le lieu jaune, comme toutes les espèces marines, et contrairement aux animaux terrestres, n’ayant aucun effort à fournir pour résister à la gravité, sa chair s’avère naturellement moins coriace.



Situation en mer de l’Est
Les espèces évoluant en eau profonde, tels le lieu jaune ou la morue, possèdent une teneur plus élevée en protéines et plus faible en graisses que les espèces bleues, outre qu’elles se caractérisent par leurs fibres musculaires courtes formant des myotomes, lesquels se subdivisent en éléments fins et allongés. Une étude réalisée en 2019 par l’Université nationale de Singapour a révélé que cette structure en V résultait de facteurs environnementaux et plus précisément des frictions et autres contraintes produites par les mouvements du poisson dans l’eau.

Loin d’être prisé des seuls Coréens, le lieu jaune se classait en 2018 au deuxième rang des espèces les plus pêchées et consommées au monde. Depuis la révision à la baisse des quotas de pêche à la morue, le lieu jaune s’est rapidement imposé en tant que substitut de cette espèce menacée de disparition, tout en demeurant à ce jour l’une des ressources disponibles aux fins de la pêche durable. En outre, ce poisson fait souvent l’objet d’une transformation en surimi.

Cependant, force est de constater que la population de lieus jaunes a été presque entièrement décimée dans les zones de pêche côtière coréennes et que le poisson frais ou séché qui se vend dans le pays, de même que ses œufs, sont presque toujours issus de l’importation. La raréfaction de cette espèce au large des côtes péninsulaires s’est produite sous l’effet conjugué de l’élévation de la température de l’eau et de la surpêche de sujets précoces.

Quatre siècles ont passé depuis que le lettré Min Jeong-jung rédigea ses écrits prophétiques et le lieu jaune s’avère en effet être tout aussi apprécié que sous le royaume de Joseon, quoique d’une inquiétante rareté. Fort heureusement, les actions entreprises pour assurer la protection de cette espèce et limiter sa pêche ont apporté un début d’amélioration de cette situation, puisque les prises de lieu jaune avoisinaient 21 000 unités en 2018. Si le spectacle de ces poissons entassés comme du bois de chauffage appartient désormais à des temps révolus, il est à espérer que les myeongtae de la pêche du jour en mer de l’Est feront un jour leur retour sur les tables coréennes.

People

Les groupes de loisirs en ligne

Lifestyle 2021 SPRING 26

Les groupes de loisirs en ligne Depuis environ deux ans, la pratique de loisirs en groupe tend à se répandre chez les internautes coréens, en particulier parmi les jeunes, qui n’ont pas tardé à adopter cette nouvelle forme d’activité des salons en ligne, et ce, d’autant que la distanciation physique s’impose actuellement en raison de la crise sanitaire. Sur la plate-forme d’apprentissage en ligne Hobbyful, la broderie fait de nombreux adeptes parmi les Coréens, qui apprécient particulièrement les sites Internet consacrés aux loisirs et passe-temps divers en ces temps de COVID-19 qui les contraignent à limiter leurs contacts et à passer plus de temps chez eux. Le plaisir de monsieur Lee, cet employé de bureau d’une trentaine d’années, est de humer et déguster des vins, ce qu’il apprécie d’autant plus en compagnie de ceux qui le partagent. Depuis 2019, il faisait partie d’un petit club d’une douzaine d’amateurs auxquels il s’était joint pour améliorer ses connaissances dans ce domaine et, quand venait le vendredi, il participait à leurs réunions qui se tenaient à Mapo, un quartier commercial et résidentiel de l’ouest de Séoul. À cette occasion, il pouvait ainsi dialoguer sur différents sujets, notamment les derniers vins que les uns et les autres avaient dégustés. Il rêvait alors de faire un voyage en Suisse pour y découvrir des vins de qualité accompagnés de délicieux fromages et, si l’occasion ne s’en était pas encore présentée, il n’appréciait pas moins la possibilité de rencontrer d’autres gourmets avec lesquels avoir d’intéressants échanges. Son club rassemblait des hommes et femmes de sa tranche d’âge qui ressentaient une même envie de clore leur semaine de travail en se retrouvant pour savourer un bon vin dans une ambiance chaleureuse. C’est alors qu’est survenue la pandémie de COVID-19.« Qui sait quand nous nous reverrons ? », déplore monsieur Lee. « Espérons que nous nous réveillerons au plus vite d’un tel cauchemar ! » Du fait des restrictions qui pèsent sur les rassemblements, la mise en sommeil des rencontres du club s’allonge désespérément, au point qu’elles ne semblent plus qu’un lointain souvenir, alors, après sa journée de travail, monsieur Lee en est réduit à siroter son vin en solitaire devant un film choisi sur Netflix, quand il ne se contente pas de rester assis à ne rien faire sur son canapé. Si les cours de pâtisserie maison intéressent nombre d’internautes, ceux d’autres types de cuisine, mais aussi de broderie, de tricot et de langues étrangères remportent également un franc succès. Supporteurs encourageant leurs équipes, le 20 septembre dernier, lors d’un match de championnat de la Ligue coréenne de basketball qui opposait l’Ulsan Hyundai Mobis Phoebus aux Changwon LG Sakers. Faute de pouvoir y assister sur place en raison de la situation sanitaire, ces admirateurs l’ont fait à leur domicile, par petits groupes, tout au long de la saison sportive. Une multiplication des clubs Le club que fréquentait monsieur Lee n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, car il en existait aussi qui réunissaient des amateurs de lecture, de cinéma, de voyages, de cuisine ou de musique et d’autres activités encore, ces adeptes ayant en moyenne une quarantaine d’années. En avril 2019, le cabinet d’études de marché Embrain Trend Monitor a réalisé une enquête d’opinion sur la vie associative auprès de mille personnes âgées de 19 à 59 ans, 906 d’entre elles ayant déclaré se livrer régulièrement à des activités de ce type, en vue, dans 26 % des cas, de « rencontrer le plus possible de gens d’horizons divers, mais s’intéressant aux mêmes choses ». Si ce chiffre représente moins de la moitié de celui de 67,6 % correspondant aux personnes qui ont dit ne fréquenter que d’anciens camarades de classe ou des collègues, d’autres données semblent témoigner d’une progression constante des activités en groupe, puisque 290 personnes interrogées ont notamment évoqué le besoin qu’elles éprouvent d’en pratiquer dans le cadre de leurs loisirs ou de certains domaines d’intérêt. Parmi les motifs de rencontre invoqués, un goût commun des voyages arrivait indiscutablement en première position, comme l’indiquait le chiffre correspondant de 73,5 %, suivi du sport, des langues étrangères, du bénévolat, du cinéma et de la lecture ou de l’écriture, qui atteignaient respectivement 18,1 %, 15,9 %, 15 %, 14,3 %, et 14,1 %. Ces tendances semblent toutefois procéder d’une vision toujours plus individualiste des relations avec autrui, puisqu’elles visent souvent aujourd’hui à s’épanouir, à pratiquer son passe-temps et à parfaire ses connaissances. S’il est vrai que les réunions virtuelles ne peuvent rivaliser avec des contacts directs en termes de chaleur humaine et de langage non verbal, elles ne se prêtent pas moins au dialogue et au débat d’idées, comme l’affirment nombre de leurs adeptes, qui qualifient les séances auxquelles ils participent d’utiles ou d’intéressantes. Les groupes d’activités en ligne Si cette vie associative a été mise à mal par la COVID-19, nombreux sont ceux qui n’y renoncent pas et recourent aux outils de vidéo-conférence conçus au départ pour le télétravail dans un but autre que professionnel, à l’instar de ce club de lecture domicilié à Séoul qui a fait le choix de poursuivre ses réunions à l’aide de la plate-forme Zoom dans le but de permettre à ses membres d’échanger leurs avis sur les livres qu’ils ont lus. C’est au moyen de l’application nommée « Somoim », c’est-à-dire « petits rassemblements », qu’il a fait part de sa décision à la fin de 2020, après que les autorités du grand Séoul ont mis en place un confinement plus dur. Il en va de même des clubs d’écriture, qui visent à confronter le fruit des travaux réalisés par leurs membres, à l’instar de l’un d’eux, situé à Séoul et regroupant 234 personnes qui se réunissent aujourd’hui au moyen de Google Meet. Après les inévitables difficultés d’adaptation à cette pratique, ses participants s’y sont rapidement accoutumés et continuent de partager leurs écrits. Au nombre des plateformes destinées aux activités de tels groupes, figurent également qui se présentent elles-mêmes comme des « salons sociaux ». La troisième d’entre elles, plus particulièrement destinée à la critique littéraire, dessert, depuis sa création en 2015, pas moins de quatre cents clubs de lecture rassemblant quelque huit mille personnes qui, pour la plupart, participent à quatre réunions mensuelles pour y parler de livres. S’il est vrai que les réunions virtuelles ne peuvent rivaliser avec des contacts directs en termes de chaleur humaine et de langage non verbal, elles ne se prêtent pas moins au dialogue et au débat d’idées, comme l’affirment nombre de leurs adeptes, qui qualifient les séances auxquelles ils participent d’utiles ou d’intéressantes. Quant à la plateforme Frip, elle fournit un support de communication convenant à différents passe-temps ou loisirs tels que la cuisine, la poterie, l’escalade et le bricolage. Tout en respectant les gestes barrières et autres mesures de prévention contre les risques de contamination, les membres d’un club de cuisine qui y fait appel se réunissent aussi en petit nombre pour pouvoir disposer des ustensiles, ingrédients et installations indispensables à leurs activités. Les membres de clubs sportifs pratiquant l’escalade ou la randonnée continuent eux aussi à se retrouver à effectif réduit dans le respect des consignes de limitation des rassemblements privés à quatre personnes. Dans le domaine culinaire comme sportif, il faut aussi noter que certains clubs proposent en parallèle leurs activités en distanciel et en présentiel, notamment en faisant livrer des kits au domicile de leurs membres ou, s’agissant d’escalade ou de natation, en recourant aux réseaux sociaux à l’aide de mots-dièse. Suite à la fermeture des salles de sport imposée par la pandémie de COVID-19, les Coréens se sont lancés dans une pratique sportive domestique à l’aide de nombreuses applications créées à cet effet et téléchargeables sur leur smartphone. Un témoignage personnel J’ai fa i t , en ce qui me concerne, l’expérience de cours de tricot en ligne et, quoique n’ayant jamais effectué de tels travaux, j’ai commandé tous les accessoires nécessaires à cet effet. Cependant, malgré la certitude qui était la mienne de pouvoir suivre les explications sans peine, une déception m’attendait en raison de leur débit trop rapide. Pelote de laine et aiguilles à tricoter en mains, sans trop savoir qu’en faire, j’ai compris qu’il serait beaucoup plus efficace de suivre des cours en présentiel et mon rêve de poser une bonne tasse de café sur un joli napperon tricoté par mes soins s’en est trouvé réduit à néant. Il se peut que d’autres débutants aient vu leurs espoirs déçus, mais les difficultés rencontrées diffèrent selon les personnes et, pour ma part, je n’ai pas renoncé à poursuivre mon apprentissage en présentiel quand la crise prendra fin.

L’APPEL DU PANSORI

In Love with Korea 2021 SPRING 30

L’APPEL DU PANSORI Il n’est pas donné à tout le monde de savoir exactement ce qu’il convient de faire de sa vie, mais Laure Mafo est de ceux qui en ont la certitude depuis le choc de sa découverte du pansori, après laquelle elle n’a pas hésité à partir pour Séoul afin de se perfectionner dans l’interprétation de ce genre d’opéra populaire traditionnel et de le faire à son tour connaître dans le monde entier. Àl’époque où elle travaillait dans la succursale parisienne de Samsung Electronics, Laure Mafo caressait le rêve d’acheter une maison pour y ouvrir une crèche qui accueillerait beaucoup d’enfants. Néanmoins, un premier concert de pansori auquel elle assistait allait changer le cours de sa vie. « C’était fabuleux ! J’ai été aussitôt conquise ! », se souvient-elle. Fascinée par le style si particulier de cet opéra narratif traditionnel, la jeune femme, rayonnante de joie, ne cessait de se répéter en son for intérieur : « C’est magnifique, vraiment magnifique ! J’ai enfin trouvé ma voie ! » Quand le spectacle a pris fin, elle s’est avancée vers la chanteuse Min Hye-sung, qui venait d’interpréter un morceau de Chunghyangga, dont le titre signifie « le chant de Chunhyang », et qui évoque la célèbre idylle née entre un noble et une jeune fille du peuple. Lorsqu’elle a interrogé la chanteuse sur l’apprentissage de cet art, celle-ci a déclaré que le plus souhaitable était évidemment de l’effectuer en Corée et la jeune fan de K-pop qui étudiait la comptabilité à l’université lui a aussitôt demandé : « Si je venais y vivre, est-ce que vous voudriez bien me l’apprendre ? » C’est ainsi qu’en 2017, après deux années de préparatifs et maints efforts pour convaincre famille et amis qu’elle n’avait pas perdu l’esprit, Laure Mafo s’est envolée pour Séoul. La chanteuse Min Hye-sung l’avait prévenue que sa formation exigerait au bas mot dix années de travail, mais, afin de rassurer sa mère, la jeune femme avait affirmé vouloir partir « juste un an, pour voir ». Aujourd’hui, elle assure n’avoir fait ce choix ni par goût de l’aventure ni avec appréhension, mais parce qu’il semblait s’imposer. Comme promis, son enseignement allait débuter auprès de Min Hye-sung, qui a été officiellement reconnue comme dépositaire de la tradition du chant de Heungbuga, c’est-à-dire « de Heungbu », l’une des cinq oeuvres de pansori les plus célèbres classées parmi les biens importants du patrimoine culturel immatériel coréen. La tâche s’annonçait colossale, les éléments narratifs de ce genre supposant, en vue de la bonne compréhension des textes, de commencer par apprendre le coréen et le chinois écrit. Pour chanter le pansori, Laure Mafo se devra de maîtriser non seulement les techniques de ce genre, mais aussi la langue coréenne, afin d’en comprendre parfaitement les paroles et de perfectionner sa prononciation. Un apprentissage sans fin Avant la survenue de la pandémie de COVID-19, Laure Mafo consacrait tout son temps à ses leçons, répétitions, concerts occasionnels et passages à la télévision, à raison de onze à vingt et une heures quotidiennes. En effet, elle éprouvait le besoin de « mettre les bouchées doubles » par rapport aux autres élèves en raison des difficultés spécifiques de compréhension et de prononciation qui étaient les siennes. En vue d’améliorer cette dernière, elle allait devoir s’astreindre à articuler des mots en tenant un stylo dans sa bouche, aux commissures des lèvres, et ce, pendant toute une semaine. « Certes, je n’atteindrai jamais le niveau de la langue maternelle, mais je n’en tiens pas moins à être la plus professionnelle possible », déclare cette jeune femme de trente-six ans dotée d’une voix généreuse qui porte loin. En 2018, alors qu’elle faisait ses premiers pas sur scène, Laure Mafo a vécu des moments inou-bliables lorsqu’elle a chanté au palais de l’Élysée à l’occasion de la rencontre au sommet qui se tenait entre le président coréen Moon Jae-in et son homologue français Emmanuel Macron. Un an plus tard, cette Française d’origine camerounaise allait fournir une prestation plus mémorable encore à l’ambassade de Corée à Yaoundé, en compagnie de sa professeure et d’autres maîtres du pansori. Au nombre des spectateurs, se trouvaient des membres de sa famille et des dignitaires du régime. « Ma mère ne me regardait pas », se rappelle la chanteuse. « Elle était trop occupée à observer les réactions des autres. Elle ressentait une grande fierté ».Si toutes les oeuvres de pansori intéressent cette interprète par leur histoire comme par les messages dont elles sont porteuses, celle qu’affectionne le plus Laure Mafo s’intitule Heungbuga et s’inspire d’un conte populaire qui a pour personnages principaux un petit garçon pauvre, mais vertueux, et son grand frère cupide. « C’est l’histoire d’une famille et de ses problèmes, comme elles en ont toutes, y compris la mienne. J’en approuve la morale, selon laquelle on est toujours récompensé quand on fait le bien », explique la chanteuse. Par-delà ce morceau, elle nourrit l’espoir d’acquérir la maîtrise de l’ensemble de l’oeuvre d’une durée de trois heures dont il fait partie et de l’interpréter sur les scènes mondiales, tout en enseignant le pansori aux enfants afin de leur procurer un nouveau moyen d’expression, comme cela s’est produit auparavant dans son cas. « À Paris, je me sentais souvent déprimée et incapable de m’exprimer pour une raison ou une autre », avoue-t-elle. « Maintenant, il me suffit de chanter pour avoir aussitôt les idées plus claires. Quand j’aurai des enfants, j’aimerais pouvoir les initier aux beautés de cet art ». Dès qu’elle aborde ce sujet, sa mère en profite pour lui demander si par hasard elle aurait enfin rencontré l’homme de sa vie, ce à quoi elle répond invariablement : « Pas encore ! » L’ambassadrice d’honneur de la Fondation Corée- Afrique qu’est Laure Mafo aime à revêtir un hanbok qui évoque tout à la fois ses racines camerounaises et la culture coréenne qu’elle a faite sienne. Celui qu’elle porte ici se compose d’un boléro aux motifs d’inspiration camerounaise et d’une longue jupe rouge coréenne de style traditionnel. L’année de la pandémie L’année 2020 allait s’avérer des plus éprouvantes pour Laure Mafo non seulement en raison de l’annulation de tous les concerts, mais aussi parce que son visa ne lui permettait pas d’exercer dans d’autres domaines que l’art. En conséquence, elle a entrepris de rester en contact avec son public en créant une chaîne YouTube dont le nom Laurerang Arirang signifie « Arirang avec Laure », ainsi que par le biais de celle de sa professeure intitulée « Bonjour Pansori », sur laquelle elle traduit en français les explications données pendant les leçons. Par ailleurs, l’absence de représentations signifie forcément celle de tout revenu, mais Laure Mafo s’estime chanceuse eu égard à la générosité dont fait preuve sa propriétaire en suspendant son loyer et en l’aidant à subvenir à ses besoins. Cette dame, qu’elle appelle « eonni », c’est-à-dire « grande soeur », est allée jusqu’à lui offrir un hanbok, le vêtement traditionnel coréen, afin qu’elle le porte sur scène. En tant que locutrice de coréen, Laure Mafo qualifie cette langue de courtoise, mais, s’agissant des relations avec la population du pays, elle dit se sentir parfois déconcertée par le comporte-ment de certains, tout en jugeant son vécu globalement positif grâce à l’amabilité des autres. « Mes amis coréens m’ont aussi apporté leur aide à Paris en m’aidant à trouver un logement ou à ouvrir un compte en banque, par exemple ». Tout en ne niant pas que la cuisine française lui manque, en particulier la raclette et les éclairs, elle se console en se régalant de bouillon d’os de boeuf coréen, ce plat aux vertus très appréciées les lendemains de beuverie, quoiqu’elle ne boive pas elle-même. En fin de compte, l’année passée ne lui aura pas été tout à fait défavorable, puisqu’elle lui a per-mis de réaliser un rêve qui lui était cher, à savoir son admission dans la prestigieuse Université nationale des arts de Corée. Si Laure Mafo ne peut que s’en réjouir, l’idée de « redevenir étudiante et de devoir tout traduire » n’est pas sans l’inquiéter, mais le montant des droits d’inscription dans cet établissement la préoccupe plus encore en raison de la situation de détresse financière dans laquelle elle se trouve actuellement, et pour la première fois de sa vie, de son aveu même. «Quand j’entre en scène, je souhaite de tout coeur que le public verra en moi la chanteuse de pansori, et non l’étrangère qui l’interprète». Ne surtout pas regarder en arrière Laure Mafo affirme pourtant n’avoir jamais regretté son choix, hormis pendant la première des deux sessions annuelles de formation intensive au pansori qu’elle a suivies dans une région montagneuse et qui sont connues sous le nom de san gongbu se traduisant littéralement par « études dans les montagnes ». « J’ai bien cru en mourir. La formation commençait à cinq heures du matin et durait toute la journée. Au travail, succédaient les repas et inversement », se rap-pelle-t-elle, et d’ajouter : « Dans les premiers temps, je me demandais ce que j’étais venue faire là, mais par la suite, je me suis aperçue des progrès que j’accomplissais ». À ses yeux, cette formation en montagne se révèle essentielle à l’acquisition d’une bonne voix et d’une technique particulièrement complexe. Aujourd’hui, la jeune femme se fixe pour nouvel objectif de chanter du pansori en français, mais, d’ores et déjà, il lui arrive d’en interpréter à l’aide des deux langues, un exercice plus difficile encore. « La technique n’est pas la même », explique-t-elle. « En coréen, j’ai l’impression de raconter une histoire et, en français, de ne faire que chanter, alors je travaille sur la dimension narrative dans cette langue ». Cependant, quelle que soit la langue, Laure Mafo ne désespère jamais d’atteindre son but : « Quand j’entre en scène, je souhaite de tout coeur que le public verra en moi la chanteuse de pansori, et non l’étrangère qui l’interprète ». Pour le moment, elle espère que la reprise des représentations interviendra dans le courant de l’année et, dans cette perspective, elle entend parfaire sa maîtrise du Heungbuga avant d’aborder une pièce moins connue du répertoire intitulée Sugyeong nang-jaga, à savoir « le chant de la jeune Sugyeong », ce récit chanté d’une histoire d’amour que de rares artistes, dont Min Hye-sung, ont interprétée à ce jour. « Si je pouvais communiquer, ne serait-ce qu’à une seule personne, le bonheur que j’ai ressenti en entendant chanter ma professeure pour la première fois et mon envie de m’initier à mon tour au pansori, alors j’en serais très heureuse ! », conclut la jeune femme.

Un chant beau et triste à la fois

Interview 2021 SPRING 29

Un chant beau et triste à la fois La chanteuse de jazz Nah Youn-sun, dont le nom peut également s’écrire Youn Sun Nah, a acquis sa notoriété en Corée comme en Europe au cours d’une carrière longue et bien remplie, mais la crise sanitaire l’a évidemment amenée à ne pas quitter la Corée. Ce séjour prolongé lui a tout de même fourni l’occasion de travailler aux côtés de musiciens de différentes nationalités pour enregistrer son dernier album intitulé ARIRANG, The Name of Korea Vol.8 et disponible depuis décembre dernier. Nah Youn-sun a assuré la direction musicale de l’album ARIRANG, The Name of Korea, Vol.8, qui présente une version actualisée du chant populaire le plus célèbre de Corée et qu’elle a enregistré avec la joueuse de geomungo Heo Yoon-jeong. Dans le cas de cet album, le travail en ligne que les musiciens ont dû effectuer leur a permis de mieux se concentrer sur les différentes interprétations et sonorités qu’ils allaient livrer. Selon Nah Youn-sun, le chant Arirang peut redonner courage dans les moments difficiles. Quand Nah Youn-sun chante sur scène, le spectateur croirait en-tendre un instrument de musique merveilleux dont les mélodies pleines de finesse et de vivacité pénètrent au plus pro-fond de son être. Ses titres Momento Magico, Asturies, Breakfast in Bagdad, Hurt et bien d’autres révèlent les prouesses mélodiques dont sont capables ses cordes vocales. Chanteuse de jazz renommée en Europe, elle se produit régulièrement dans les plus prestigieux festivals du monde et s’est vu décerner nombre de distinctions, dont celle d’Officier de l’ordre des arts et lettres que lui a remise le ministère de la Culture français. La signature de contrats avec le label allemand ACT en 2008, puis avec la Warner en 2019, est venue confirmer cette forte présence internationale. Nah Youn-sun, qui vit actuellement à Paris, semble privilégier un répertoire où le chant populaire Arirang, dont la célébrité dépasse les frontières nationales, occupe désormais une place plus importante que le blues. « Lorsque j’interprète une chanson française triste, j’y mets encore plus de mélancolie », expliquait-elle un jour. « Car, en Corée, quand on se sépare, on est aussi désespéré que si c’était la fin du monde ». C’est cette sensibilité que je cherche à exprimer par ma façon de chanter. Dans ses septième et huitième albums respectivement intitulés Same Girl et Lento, figurait déjà une interprétation d’Arirang, que l’artiste allait aussi chanter lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014. Dernièrement, elle a de nouveau mis ce chant à l’honneur en enregistrant ARIRANG, The Name of Korea Vol.8, dont elle a assuré la direction musicale et qu’elle a consacré exclusivement à ce titre maintes fois repris et décliné avec des variations diverses. D’une durée de trente-cinq minutes, cette nouvelle livraison ne comporte pas moins de six versions inédites différentes interprétées en compagnie d’artistes de divers pays, dont l’une réunit Park Kyung-so [Kyung-so Park] au gayageum et le Britannique Andy Sheppard au saxophone, et une autre, Heo Yoon-jeong [Yoon Jeong Heo] au geomungo et le trompettiste norvégien Mathias Eick. Qu’apporte de nouveau cette reprise ? L’année 2020 s’est avérée très difficile pour tous, comme vous le savez, en raison de la pandémie de COVID-19. Dans le domaine de la musique, en entraînant l’annulation de presque tous les rendez-vous, elle a plongé dans la détresse des interprètes, sociétés de production, agences art ist iques et bien d’autres personnes concernées, sans pour autant les décourager totalement. Chacun a fait sienne la consigne « Continuez de créer » et, pour ma part, je constate que cet état d’esprit constructif m’a été très bénéfique. Mon propos n’était pas de rendre joyeux ou de susciter de vains espoirs par une interprétation chaleureuse, mais, au contraire, de donner la lecture la plus belle et triste qui soit, à l’image du monde d’aujourd’hui. Ce point de vue faisant l’unanimité, nous nous sommes attelés à la tâche et, en le faisant, nous avons ressenti les effets bienfaisants de notre travail de création. De quels musiciens souhaitiez-vous vous entourer ? Avant tout, je recherchais des artistes animés d’un esprit d’équipe et réceptifs à la signification profonde de ce chant. C’était le cas d’Andy Sheppard, qui avait déjà travaillé avec Park Kyung-so pour le Festival de K-musique qui se tient en Grande-Bretagne. Par le passé, j’avais déjà chanté en duo avec Mathias Eick et je connaissais ses multiples talents d’instrumentiste. Trompette, contrebasse, batterie, piano et même des instruments électroniques : c’est un musicien qui peut jouer de tout. [Par ses nombreuses tournées européennes, Nah Youn-sun a permis à Arirang de faire son entrée dans le répertoire du jazz, comme en témoigne l’album Good Stuff qu’ont enregistré le pianiste finlandais Iiro Emil Rantala et le guitariste suédois Ulf Wakenius et qui comporte un morceau intitulé Seoul reprenant les bases mélodiques de la version propre à la région de Myriang. À partir des années 2000, ce dernier musicien continuera de travailler sur son interprétation, tout en abordant celle des versions régionales de Jindo et de Jeonseon, sans pour autant renoncer à son étroite collaboration avec la chanteuse coréenne]. Que pensent les musiciens étrangers d’Arirang ? En tout premier lieu, ils l’apprécient sur le plan mélodique. Le tromboniste suisse Samuel Blaser, par exemple, qui joue avec le duo CelloGayageum dans ARIRANG-19, après que je lui ai fait découvrir toutes ses versions régionales, en a été si impressionné qu’il m’a aussitôt envoyé toute une série de variations sur ce thème. À vos yeux, comment s’explique cette fascination ? Je crois pouvoir dire qu’elle tient à la puissance qui émane toujours des chants populaires de style minyo, mais, chez les étrangers, elle provient aussi d’un effet de nouveauté, toute découverte musicale éveillant le plus souvent l’intérêt. Arirang est d’une construction simple, mais il a aussi la particularité d’être très rythmé, d’où la possibilité de l’adapter à différents genres musicaux, notamment au jazz. De toute façon, ce que ressentent les musiciens, ils peuvent l’exprimer de cent manières différentes, mais, la plupart du temps, ils s’intéressent surtout aux rythmes irréguliers à cinq ou sept temps. La réalisation à distance de cet album a-t-elle posé des problèmes ? Comme la pandémie interdisait tout rassemblement et que nous nous trouvions très loin les uns des autres, le travail a débuté exclusivement avec les musiciens coréens, chacun d’entre eux créant et enregistrant son interprétation personnelle d’Arirang. Ils ont ensuite fait parvenir l’aboutissement de leurs travaux aux musiciens étrangers, soit directement, soit par mon intermédiaire, au moyen d’e-mails, de messages instantanés ou d’affichages sur les réseaux sociaux, puis les destinataires ont écouté les fichiers et envoyé en retour les morceaux instrumentaux. Bien entendu, le tout n’était pas chose aisée, car ne pouvant être accompli en une seule étape. Il nous a fallu recommencer maintes fois ces opérations dans un sens et dans l’autre, au fur et à mesure que nous retravaillions chaque pièce, avant de parvenir à un résultat qui satisfasse tout le monde. En dépit du décalage horaire, nous avons pu mettre en commun nos compositions respectives, comme dans un travail de collaboration, et, pour ma part, je me suis même chargée du montage final de quelques morceaux. Étant privée de vos déplacements habituels, comment avez-vous vécu cette année 2020 ? Jamais je n’avais passé autant de temps avec mes parents. Je faisais à l’occasion un saut à mon domicile, comme si je séjournais à l’hôtel. J’avoue m’être parfois sentie déprimée ou anxieuse et il m’arrivait de me dire : « Voilà où m’a menée ma vie ! » Ma sensibilité me faisait souffrir cruellement de cette situation. Dans mon entourage, on disait que les réseaux sociaux pouvaient être d’une grande aide, mais je n’ai pas tenu compte de ce conseil. Dans les premiers temps, je préférais m’occuper au ménage ou au rangement et rester auprès de mes parents sans écouter de musique, puis j’ai recommencé à le faire, ce qui m’a surtout permis de redécouvrir celle de l’Europe. J’écoutais chaque album comme si c’était la bande-son d’un film et ceux de Stevie Wonder ou d’Herbie Hancock me plongeaient dans l’euphorie, puis je me suis rendue compte que tous contaient une longue histoire, avec un début et une fin, au fil de leurs morceaux que je savourais dans le calme de mon domicile. Dans ces circonstances, j’ai aussi pris conscience de l’importance que revêt l’ordre dans lequel sont présentées ces différentes parties, mais aussi du véritable pouvoir de guérison que détient l’art, dont la musique, alors j’ai demandé à tous ceux qui travaillaient à notre nouvel album de ne pas composer de chansons courtes, mais au contraire aussi longues que possible en y mettant tout ce qui leur passait par la tête. Artistes ayant participé à la création de l’album (de haut en bas et de gauche à droite) : Coréenne Heo Yoon-jeong au geomungo, l’Italien Michele Rabbia à la batterie, le Britannique Andy Sheppard au saxophone, la chanteuse coréenne de minyo de Gyeonggi Kim Bora, l’accordéoniste français Vincent Peirani, Heo Yoon-jeong, joueuse de geomungo, le flûtiste français Joce Mienie, la joueuse coréenne de daegum Lee Aram, ainsi que la chanteuse coréenne de pansori Kim Yulhee, la joueuse de gayageum Park Kyungso, également coréenne, le Norvégien Mathias Eick à la trompette et le percussionniste coréen Hwang Min-wang. Le duo coréen CelloGayageum et le tromboniste suisse Samuel Blaser y sont aussi intervenus, mais ne figurent pas parmi ces clichés. «Arirang est d’une construction simple, mais il a aussi la particularité d’être très rythmé, d’où la possibilité de l’adapter à différents genres musicaux, notamment au jazz». Cet album pourrait aussi fournir un fond sonore agréable pendant des activités effectuées à domicile telles que le yoga. Effectivement, car il n’exige pas une concentration absolue et parce que l’on peut même l’écouter en vaquant à d’autres occupations, voire en ne faisant rien. Néanmoins, je conseille à ceux qui disposent de suffisamment de temps et de place de s’y plonger entièrement pour mieux l’apprécier. Ils auront alors l’impression de regarder un long-métrage. Quels sont vos projets pour l’année en cours ? En ce moment, je travaille sur un nouvel album qui sera le second que je fais chez Warner Music et le onzième de ma carrière, alors j’espère pouvoir repartir à New York et Los Angeles pour l’enregistrer d’ici à avril prochain. J’envisage aussi un retour à la musique acoustique, mais rien n’est encore décidé, car j’attends avec impatience de la voir se renouveler. Moyennant une amélioration suffisante de la situation sanitaire, la dizaine de représentations que j’avais pro-grammées en Europe pourraient alors avoir lieu, mais, quoi qu’il advienne, je souhaite sincère-ment que cette année se déroule dans de meilleures conditions pour tous les musiciens et autres artistes.

Une voiture en guise de tente

Lifestyle 2020 WINTER 44

Une voiture en guise de tente Dans le cadre de leurs loisirs, toujours plus de Coréens font le choix de se servir de leur véhicule pour camper et peuvent ainsi s’offrir quelques escapades à moindres frais à condition de n’être pas trop exigeants en matière de confort, la pandémie actuelle venant renforcer cette tendance du fait de l’impératif de distanciation physique. Camping en voiture sur les rives du lac de Chungju. Cette pratique permet d’éviter les longues listes d’attente imposées par les réservations dans les campings classiques. © Lee Jung-hyuk « Commencez par tirer autant que possible la banquette avant, puis repoussez la banquette arrière », explique un usager de YouTube en joignant le geste à la parole dans son propre véhicule utilitaire. Après avoir aménagé l’habitacle en moins de trente secondes, il procède à quelques mesures avant de placer le matelas. Les dimensions atteignent deux mètres de long sur un de large. Il n’y a plus qu’à se reposer. « Un adulte peut dormir tout à fait correctement dans ces conditions », affirme l’homme en souriant, « et, s’il est en compagnie de sa petite amie, ils n’auront pas à craindre un manque d’intimité ». Depuis sa mise en ligne sur YouTube, qui date déjà du mois de juillet 2019, cette vidéo avait été visionnée plus de cent mille fois en octobre dernier. Camper de cette manière revient en quelque sorte à bivouaquer dans une voiture, car le matériel nécessaire est réduit au strict minimum au détriment du confort et des commodités, les avantages offerts attirant en revanche les voyageurs qui disposent d’un petit budget, mais aussi ceux que rebutent les contraintes de réservation et d’organisation de leurs séjours. Entre la fin février et le début septembre derniers, l’effectif des adhérents du Club des campeurs en voiture est passé de 80 000 à 170 000 personnes, ce qui fait de cette communauté en ligne coréenne la première dans le domaine du camping. La survenue de l'épidémie de Covid-19 n’est évidemment pas étrangère au doublement de ce chiffre, non seulement parce que la liberté qu’autorise la pratique en question favorise une meilleure résistance psychologique et émotionnelle à la maladie, mais aussi du fait d’une vie en plein air qui évite une trop grande proximité entre les gens. Voilà peu, pas moins de 400 000 personnes allaient regarder la vidéo d’une YouTubeuse qui donnait son avis sur cette formule de séjour, à savoir qu’elle fournit la solution idéale à ceux qui souhaitent passer quelque temps seuls. En mars dernier, époque à laquelle se renforçait l’arsenal de mesures destinées à lutter contre la propagation de la maladie en imposant notamment le respect systématique de la distanciation physique, la célèbre émission de téléréalité coréenne Je vis seul consacrait l’un de ses numéros au cas de deux jeunes gens, l’un acteur et l’autre membre d’un boys’ band, qui avaient choisi le camping en voiture pour séjourner sur la côte en stationnant dans un parc. Suite à cette diffusion, les moteurs de recherche allaient être pris d’assaut par des internautes souhaitant s’informer sur le sujet, tandis que nombre d’autres se manifestaient sur les réseaux sociaux, en particulier Instagram, où la saisie du mot dièse « camping en voiture » donnait accès à des milliers de résultats. Intérieur d’un véhicule utilitaire sport adapté au camping. Contrairement au matelas, article indispensable, la décoration est laissée au choix du campeur. © Kim Nam-jun Si le SUV est particulièrement adapté au camping en voiture de par son habitacle spacieux, la voiture particulière peut aussi s’y prêter en permettant de rabattre ses sièges et de régler leur position pour obtenir un meilleur confort. © gettyimages Cette pratique présente l’avantage de permettre de partir à tout moment et de se garer librement sans avoir à rechercher un camping ou un parc, ce qui supprime aussi la contrainte de la réservation. Des loisirs d’un genre nouveau Le succès croissant de cette nouveauté en matière de loisirs s’explique par la possibilité de séjours improvisés et du choix plus facile de leur lieu. À tout moment, notamment en fin de semaine, quand le besoin de repos se fait sentir, les adeptes de cette formule peuvent sauter dans leur voiture dès le vendredi soir et trouver un endroit agréable où respirer un air plus pur. Ils y gareront librement leur véhicule et n’auront pas à rechercher un camping ou un parc, ce qui supprime aussi la contrainte de la réservation. Si les terrains de camping classiques accueillant tentes et véhicules de loisirs n’ont pas perdu de leur attrait, les places limitées dont ils disposent exigent de patienter longuement avant de pouvoir en retenir une et, à la haute saison, les vacanciers doivent commencer très tôt à organiser leur séjour, ce qui n’est pas sans déplaire à certains. Ils préfèrent alors camper dans leur voiture et, pour ce faire, choisissent le plus souvent de s’arrêter dans des parcs avec toilettes publiques situés en bord de mer ou de rivière. Parmi les nombreux lieux qui répondent à ces exigences, toujours plus en viennent à limiter la possibilité de cette forme de camping en raison des inévitables dégradations qu’occasionnent à l’environnement une longue présence de personnes motorisées et la cuisine qu’elles préparent régulièrement. Les points faibles du camping en voiture ne résident pas dans ces seuls inconvénients, car, en termes de confort, le matelas pneumatique ne peut égaler une literie classique et n’est donc pas recommandé à ceux qui souffrent de problèmes de sommeil. En outre, le plancher d’une voiture étant rarement de niveau sur toute sa surface, il ne se prête guère à cette utilisation et si, depuis 2020, un aménagement de la réglementation autorise la conversion des voitures particulières en véhicules de camping, une totale planéité n’en reste pas moins irréalisable. En outre, pour des raisons évidentes, le camping en voiture n’est pas de nature à satisfaire ceux qui aiment à commencer la journée par une bonne douche ! Enfin, les vacanciers que tente cette pratique se doivent de prendre en compte les conséquences de certaines conditions météorologiques, car un long fonctionnement du chauffage ou de la climatisation d’une voiture n’est pas dépourvu de risques. Un nouveau marché L’industrie automobile et les fabricants d’équipements de plein air s’efforcent d’atténuer ces désagréments par une offre innovante, notamment dans le créneau du véhicule utilitaire, qui permet de transporter passagers et objets tout en fournissant suffisamment de place pour le couchage et une bonne protection contre les intempéries, ce qui en fait aujourd’hui un produit très répandu en Corée. Les ventes de camionnettes ont aussi fortement progressé dans le pays, puisqu’elles s’élevaient à près de 22000 unités en 2017 et ont atteint le chiffre d’environ 42000 l’année suivante, selon une étude réalisée par l’Association coréenne des constructeurs automobiles. Par ailleurs, l’Agence coréenne du camping et des activités de plein air a fait savoir que la taille du marché coréen du camping s’était accrue d’environ 30 % au cours de cette même période, ce qui a porté son chiffre d’affaires de 2 à 2,6 mille milliards de wons. Les informations recueillies au cours des mois de juin et juillet sur le site de commerce en ligne SSG.com révèlent que les ventes de matelas pneumatiques et de tentes de camping, qui sont aisément transportables à l’arrière de tout type de véhicule, ont bondi respectivement de 90 % et 664 % en l’espace de deux mois. S’agissant des glacières, ces indispensables accessoires de camping, elles ont été multipliées par plus de dix et, pour ce qui est des chaises, tables de camping, sacs de couchage et matelas pneumatiques, tentes et ustensiles de cuisine destinés au camping, elles ont respectivement augmenté de 103,7 %, 37,6 %, 55,4 % et 75,5 % dans ce même laps de temps, d’après les données fournies par l’hypermarché Lotte Mart. En ce qui concerne les campeurs eux-mêmes, il va de soi que leurs exigences varient sur les plans quantitatif et qualitatif en fonction de leurs besoins spécifiques et du niveau de confort recherché. Alors que certains adeptes du camping en voiture se contentent d’emporter quelques plats cuisinés et une bouteille de vin, d’autres se montrent plus difficiles quant au niveau de confort, tel ce YouTuber qui disait dernièrement avoir renoncé à cette pratique en raison de son goût prononcé pour les produits de haut de gamme.

Des rêves en deux langues

In Love with Korea 2020 WINTER 45

Des rêves en deux langues De par son vécu personnel, Eva Lee, cette native de Russie et résidente de longue date en Corée, dispose d’un point de vue privilégié sur la question de la langue maternelle, qu’elle invite ses locuteurs coréens à mieux connaître. Par ailleurs, elle projette de réaliser une émission de télévision qui leur fera découvrir la littérature russe et, inversement, s’agissant des œuvres coréennes qu’elle souhaite introduire en Russie. La ressortissante russe Eva Lee vit depuis longtemps en Corée, où elle est arrivée, enfant, en compagnie de sa mère. Aujourd’hui traductrice et interprète, elle est souvent invitée à participer à des émissions de télévision ou de radio. Eva Lee s’entend souvent dire qu’elle parle mieux le coréen que les Coréens eux-mêmes, comme en témoignent les nombreux commentaires formulés sur sa chaîne YouTube, mais aussi ses fréquents passages dans les émissions Daehan Oegugin, c’est-à-dire « ces étrangers sud-coréens », de la chaîne télévisée MBC Plus, ou Park Myung-soo’s Radio Show de la station de radio KBS Cool FM, où sa facilité d’élocution ferait presque oublier sa nationalité. Il arrive que des personnes qui s’expriment couramment en deux langues ne se sentent à l’aise ni dans l’une ni dans l’autre, pas plus que dans les cultures correspondantes qui devraient pourtant leur être familières, mais il en va tout autrement d’Eva Lee depuis son entrée à l’École d’interprétation et de traduction de l’Université Hankuk des études étrangères (HUFS) en 2017, qui a marqué pour elle une révélation. La première fois qu’il lui a été demandé d’assurer l’interprétation consécutive d’un énoncé oral d’une durée de trois minutes, elle avoue avoir ressenti cette sorte de passage à vide que les Coréens appellent menbung et qui lui donnait l’impression de ne plus connaître aucune des deux langues. « J’étais même incapable de me souvenir de ce que j’avais entendu », raconte-t-elle. C’est pour suivre sa mère, que des missionnaires coréens résidant à Khabarovsk avaient invitée à venir enseigner le piano, après avoir fait la connaissance de sa grand-mère maternelle à l’église, qu’Eva Lee allait partir pour la Corée et fréquenter à Uiwang, une petite ville de la province de Gyeonggi, une école primaire dont elle était la seule élève étrangère. « Plus qu’une oegugin [étrangère], j’étais une véritable oegyein [extraterrestre] », se souvient-elle, mais, après six années passées en Corée, le retour en Russie allait s’avérer difficile. Au bout de six autres encore, elle allait revivre ce choc culturel, mais à rebours, en repartant pour la Corée afin de poursuivre ses études au Département des médias de l’université HUFS en tant que boursière de l’État. Une double exigence d’intégration Menant de front ses études dans ses deux ports d’attache, Eva Lee sera confrontée en permanence à une alternance de langues et de cultures. « Je séjournais tour à tour quatre mois en Corée et un en Russie, mais, là-bas, rien ne changeait jamais, alors qu’il y avait toujours quelque chose de nouveau en Corée », explique-t-elle. En 2015, la jeune Russe obtiendra sa licence, puis se mariera avec un ancien camarade de classe dont elle prendra le nom pour des raisons pratiques, car la consonance étrangère de son nom de jeune fille, Kononova, occasionnait toujours des réactions de surprise chez ses interlocuteurs coréens. Son nom de femme mariée lui va d’ailleurs à merveille et elle passerait presque pour l’une de ces Coréennes comme les autres avec lesquelles on discute sur le palier de son immeuble. Dans son enfance, elle regardait elle aussi la célèbre émission Bangwi Daejang Ppungppungi (Ppungppungi, le roi du pet) et plus tard, elle allait patiemment attendre son fiancé pendant les deux années où il a été sous les drapeaux. Son régiment, il est vrai, se trouvait dans la banlieue de Séoul, plus précisément à Namyangju, alors, de l’aveu même de l’intéressée : « En fait, ce n’était pas si dur que cela. J’avais la possibilité de lui parler au téléphone et de le voir une ou deux fois par mois ». Et d’ajouter, faussement détachée, à la manière des Coréennes qui parlent de leur mari : « Ce n’était pas nécessaire de se voir aussi fréquemment. Je trouve que nous sommes trop souvent ensemble en ce moment ». Du fait de la pandémie de Covid-19, ce couple, au départ d’un caractère assez casanier, l’est plus encore en ce moment. En l’absence de crise sanitaire, les occasions d’assurer des prestations d’interprète auraient sans nul doute été plus nombreuses, mais l’annulation des conférences internationales contraint cette professionnelle à se recentrer sur la traduction, ce qui n’est pas pour lui déplaire, car, dans cette seconde profession, il est possible de revenir en arrière et de corriger ses erreurs, contrairement à ce qui se passe dans la première. « Quand j’achève une traduction, je suis d’abord soulagée, puis je ressens un grand vide. Les traducteurs subissent le stress de devoir respecter des délais et leur travail ne les satisfait jamais assez, car il leur suffit de se relire aussitôt après pour se reprocher certaines formulations. En tout cas, ils produisent au moins quelque chose de concret ».Ces derniers temps, Eva Lee entreprend de se lancer dans la traduction littéraire et suit à cet effet les cours en ligne de l’Institut de traduction de la littérature de Corée dans l’espoir de pouvoir réaliser la traduction en russe du roman Pavane pour une infante défunte de Park Min-gyu, ainsi que d’autres œuvres, outre qu’elle aspire à faire connaître la fiction russe en Corée. À l’heure actuelle, seuls de rares professionnels possèdent une égale maîtrise des deux langues pour s’acquitter convenablement de cette tâche, à l’instar d’Eva Lee, qui déclare avoir tout autant de facilité dans l’une que dans l’autre et peut ainsi les traduire et interpréter dans les deux sens. Eva Lee figure souvent parmi les candidats du jeu-concours Étrangers sud-coréens que diffuse la chaîne MBC et où elle s’est distinguée par son excellente maîtrise de la langue. © MBC every 1 Eva Lee donnant un cours de coréen sur la chaîne YouTube The World of Dave qu’a créée l’Américain David Kenneth Levene, Jr. Ses élèves s’émerveillent toujours de sa compréhension des moindres subtilités du coréen. © Captured from YouTube Les compétences linguistiques Si Eva Lee tire une grande satisfaction de son métier d’interprète et de traductrice, c’est par ses interventions dans des émissions de radio qu’elle a acquis sa notoriété et, dans les premiers temps, la principale motivation qui l’a poussée à dominer ses deux langues reposait en partie sur l’espoir d’animer un jour des émissions de télévision. Sa première apparition au petit écran allait avoir lieu lors du jeu-concours Urimal Gyeorugi consacré à la langue coréenne, où elle était en lice avec d’autres ressortissants étrangers et allait ravir le premier prix. Pendant ses études universitaires, elle présentait en outre une émission de la chaîne TV Chosun intitulée Les matinées de Gwanghwamun qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne se proposait pas d’aller à la découverte de ce quartier situé dans le centre historique de Séoul, mais de différentes régions du pays dont Eva Lee présentait la gastronomie tout en s’initiant à des activités très variées. « Ma tâche était loin d’être facile, qu’il s’agisse de la pêche au poulpe, de la livraison de sacs de farine à des boulangeries ou du repiquage des plants de riz, qui fait partie des travaux agricoles les plus courants en Corée », indique-t-elle, non sans ajouter qu’elle a même dû apprendre à nourrir des loups et à plonger dans un endroit infesté de requins.Cette expérience lui a permis de constater que, si la Corée est un petit pays, les régions qui la composent sont d’une grande diversité et que le loup craint davantage l’homme que ce dernier n’a peur de lui. Sur les plateaux de télévision, elle a aussi découvert un monde où chacun doit jouer son rôle par une manière d’être bien particulière, comme les journalistes des émissions du matin, par exemple, à qui il est avant tout demandé de paraître débordants d’énergie et de vivacité. « En ce qui me concerne, m’étant aperçue que j’étais d’un tempérament plus calme que je ne l’avais pensé, je me suis en quelque sorte coulée dans ce personnage quand le besoin s’en faisait sentir », explique-t-elle.Ces multiples situations l’ont poussée à se poser beaucoup de questions sur la mode actuelle des émissions auxquelles peuvent participer des étrangers quelconques uniquement parce qu’ils peuvent s’exprimer en coréen. « En Russie, on voit très peu d’étrangers à la télévision », affirme-t-elle, car le seul fait de parler une langue ne présente pas d’intérêt en soi, et à plus forte raison s’il s’agit de celle des téléspectateurs. « En Corée, il suffit de parler la langue pour se voir inviter, ce qui est tout de même appréciable », conclut-elle. De temps à autre, Eva Lee en arrive à douter de l’importance de connaître une langue : « Il est vrai que les gens reconnaissent l’effort que cela suppose et s’amusent des fautes touchantes que commettent des personnes étrangères, à plus forte raison s’ils sont séduisants, de l’utilisation de mots du dialecte ou de maladresses dans la prononciation ». La radio ayant foncièrement vocation à divertir, Eva Lee estime que « pour y faire son chemin, il faut beaucoup travailler et savoir se créer un personnage ».Eva Lee a beau se remettre en question, les auditeurs adhèrent sans réserve à celui qu’elle s’est construit, à savoir d’une étrangère parlant aussi bien que les gens du pays, ce qui a de quoi surprendre quelque peu. « Le public dit admirer mon intelligence, mais la maîtrise des langues se situe sur un autre plan. Si je l’ai acquise, c’est en l’étudiant. En revanche, la connaissance que j’ai de l’histoire et des traditions coréennes est restreinte et je ne suis capable de parler que de mon vécu. Je m’efforce donc en permanence d’apprendre pour remédier à ces faiblesses », confie-t-elle. Du fait de ses compétences linguistiques, elle serait parfaitement en mesure d’animer d’intéressants débats entre locuteurs coréens et étrangers, mais elle s’estime encore trop jeune et ne possède pas suffisamment de contacts pour ce faire. Des lacunes à combler Si Eva Lee n’a pas renoncé à son rêve d’animer un jour des émissions de télévision, elle s’intéresse pour le moment aux possibilités qu’offre YouTube, étant plus accessible et moins restrictif dans son utilisation, ce qui autorise un contenu d’une plus grande diversité. Dans un monde en constante évolution, l’expérience de la vie à l’étranger ne suscite plus autant d’intérêt et, quoique mariée à un Coréen, la jeune femme n’envisage pas un seul instant de rester toute sa vie dans son pays d’accueil. Elle se contente de penser qu’elle y réside « pour le moment », tandis que son mari est désireux de passer quelque temps en Russie, le couple étant tout aussi disposé à vivre dans un pays tiers. À ses yeux, l’apport des ressortissants étrangers ne doit pas se résumer à faire l’éloge de leur pays d’accueil ou à comparer son peuple, sa cuisine et sa culture avec ceux de leur propre pays. « Ils pourraient fournir des conseils aux jeunes sur leur orientation professionnelle, par exemple, ou, dans le domaine économique, faire bénéficier les entrepreneurs de leur expérience », suggère-t-elle. Du fait de ses compétences linguistiques, elle serait parfaitement en mesure d’animer d’intéressants débats entre locuteurs coréens et étrangers, mais elle s’estime encore trop jeune et ne possède pas suffisamment de contacts pour ce faire. Par ailleurs, Eva Lee s’est fixé pour objectif d’œuvrer à la promotion des relations russo-coréennes en cette année qui marquait le trentième anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, mais que l’actuelle pandémie a privée de plusieurs manifestations. La jeune femme n’en continue pas moins son travail dans ce domaine en effectuant des traductions sur Instagram, ainsi que des interprétations à titre bénévole pour un centre d’appels qui répond à des besoins aussi différents que l’indication d’une destination à un chauffeur de taxi ou le moyen de faire patienter une personne enfermée dans les toilettes d’un aéroport. Du haut de ses vingt-huit ans, Eva Lee déborde de talent et a toute la vie devant elle pour continuer de rêver… en deux langues, bien entendu.

Review

A Story for a Little Spare Time

Books & more 2020 SPRING 42

A Story for a Little Spare Time A Story for a Little Spare Time ‘Milena, Milena, Ecstatic’ By Bae Suah, Translated by Deborah Smith, 36 pages, £6.99, Norwich: Strangers Press [2019] “Milena, Milena, Ecstatic” is a short story by Bae Suah, an author who has had significant exposure in the English-speaking world in recent years thanks to the efforts of translator Deborah Smith. This latest work is published in chapbook form as part of the Yeoyu Series from Strangers Press. Yeoyu is a somewhat difficult-to-translate Korean word that can mean “leisure” or “ease,” or can refer to anything of which one might have plenty to spare. The moniker seems appropriate as the story can be read in a bit of spare time, though a thoughtful reader may also wish to ponder and even revisit it. We are introduced to the protagonist, Hom Yun, as he is in the process of making his typical breakfast, and one characteristic stands out immediately: Hom is a creature of habit. As with all aspects of personality, there are two sides to this. On the one hand, this is a character trait of one who finds comfort in the familiar and the routine, who perhaps shuns new and strange experiences. Taken to the extreme, such an individual might even be called boring. On the other hand, though, such a person may be steadfast, strong-willed and disciplined. Rarely, of course, is one exclusive of the other, and so it is with Hom. We learn more about Hom as the story goes on, such as the fact that he likes to read. But he is a particular type of reader, dipping into the various books he keeps in different locations around his house, leaping lightly from one to another at various times – the trait of one not hidebound to routine, but open to a variety of experiences. And yet there is still order here, as he prefers to read certain types of books in certain locations, such as books of plays when he visits a café for his usual drink, an espresso. Into this eclectic yet well-ordered life, Bae injects the occasional element of randomness, such as the silver horse without a rider that Hom encounters during his morning jog, or the mysterious book he finds as he reaches for something to read while relaxing in a lukewarm bath, a book of which he has no knowledge or recollection – and from which part the story’s title is drawn: “Letters to Milena.” It is when Hom begins to interact with others, though, that the story deepens. For the first quarter of the story, we see only the world through Hom’s eyes, but when we begin to see Hom through the world’s eyes, it is almost as if we are seeing a different person. In the latter half of the work, we find Hom at the edge of a great journey, and after a seemingly chance encounter he is faced with a choice. Which door will he step through? If you are looking for something to read in those spare moments when you have a little bit of “yeoyu,” this is a story that might be just right for filling that space. Verse of Healing from an Abandoned Princess ‘Bari’s Love Song’ By Kang Eun-Gyo, Translated by Chung Eun-Gwi, 74 pages, $14.00, South Carolina: Parlor Press [2019] This collection of poetry by Kang Eun-gyo references in its title a famous figure from Korean folklore and shamanism, Bari Gongju, the abandoned princess. Bari follows what at first appears to be a typical hero’s journey: she is abandoned by her parents, goes on a mystical adventure, and returns in heroic fashion. Yet Bari is abandoned not because she poses a threat but because she fails to be born as a male heir, and her heroic journey to the spirit world is undertaken to bring healing and life to the very parents who abandoned her. For this reason, she is cherished by shamans and her tale is sung as an important part of their rituals. The connection between Kang’s poetry and shamanism, however, goes beyond the title of the book. Although this is not noted in the translation, a number of lines scattered throughout the poems have been pulled from or inspired by shamanic ritual songs. Unwrapping the significance of this would take far more words than this review can spare, but suffice it to say that Korean shamanism, while naturally dealing with the meeting of the human, natural and spirit worlds, is first and foremost concerned with the practical human matters of healing pain, suffering and sorrow. In the same way, Kang’s poetry is a verse of healing, tearing down distinctions and challenging expectations. Inanimate objects are personified and given new life; intangible things are endowed with physical, tangible forms. What might seem mundane and ordinary is made visceral and extraordinary. The poetry may seem inscrutable at times (and is unfortunately marred by the occasional awkward translation and a lack of thorough proofreading), but this should only encourage closer examination – both of the poetry and of ourselves. “Bari’s Love Song” is a tune that will linger for quite some time. Wanna Know More Than Just K-Pop? ‘Indieful ROK’ indiefulrok.com “Indieful ROK” (indiefulrok.com), now in its second incarnation, was originally founded in 2008 by Swedish music fan Anna (helikoppter) and orienkorean (who left the website later that year). Although Anna had been a fan of groups like H.O.T. and Turbo in the late 90s, in the 2000s she discovered that Korean music was much more than the seemingly ubiquitous K-pop, and that there was in fact a healthy Korean indie scene. In 2012 she took a two-year break to write for the website “koreanindie.com,” following which she launched “Indieful ROK.” Although the new version of the site is not as frequently updated as the original was, Anna and others still post about the goings on in the indie scene. If you are looking to expand your knowledge of Korean pop music, this website is a good place to start. All of the old posts are still available in the archives, including interviews with musicians and other figures in the industry, commentaries on various television programs that feature indie music, and updates on music awards and competitions (including the latest posts on the 2020 Korean Music Awards). If your knowledge of Korean music is limited to K-pop, who knows – you just might learn about your next favorite artist or band here.

L’esthétique des bétons

Art Review 2019 SUMMER 9

L’esthétique des bétons Un paysage situé à l’extrémité la plus méridionale de la péninsule coréenne a inspiré une réalisation architecturale à laquelle l’auteur a transmis l’impression d’intensité créée par les mouvements que décrivent les étoiles, la lune, le soleil, ainsi que l’horizon, et qui sont plus perceptibles en ces lieux. C’est donc tout naturellement qu’est née l’idée d’une construction aux formes aériennes évoquant les phénomènes cosmiques et terrestres. Distante de 217 km de Pohang, une ville du littoral oriental, l’île d'Ulleung abrite le Healing Stay Kosmos de l’architecte Kim Chan-joong, une magnifique construction perchée sur une falaise plongeant dans la mer, en parfaite harmonie avec le cadre naturel du nord-ouest de l’île.© Kim Yong-kwan Un voyage à l’île d’Ulleung s’avère un long périple, avec ses sept heures de trajet à partir de Séoul, en train, puis en bateau, lorsque les traversées ne sont pas interrompues à cause des fortes marées, ce qui se produit fréquemment, puisque l’île peut être inaccessible jusqu’à cent jours par an. Une fois rendu sur les lieux, le voyageur n’aura pas à regretter son déplacement en découvrant un paysage sauvage à l’impressionnant relief rocheux qui fait oublier toute notion de temps et d’espace. L’apothéose de ce spectacle se situe au mont Chu, dont les versants culminent à 430 mètres d’altitude et, côté nord-ouest, s’enfoncent dans l’océan en formant des falaises. Mer et montagne, coucher et lever de soleil, lune et étoiles composent de splendides paysages. Sur l’un des escarpements de la côte, s’élève l’ensemble hôtelier Healing Stay Kosmos Resort qui a ouvert ses portes en 2018. Œuvre de l’architecte Kim Chan-joong, il est constitué des villas Kosmos et Terre, la première abritant plusieurs chambres spacieuses avec piscine qui engendrent un hélicoïde à six ailes, tandis que la seconde assure un hébergement de type pension dans ses cinq bâtiments accolés en arcade. Cette année, la revue britannique de design Wallpaper a placé cette réalisation en tête de son classement des Wallpaper Design Awards 2019 en raison de sa qualité et de son caractère novateur. Dans l’une des chambres de la Villa Kosmos, le mont Chu apparaît à cette fenêtre cintrée de six mètres de hauteur. Les six ailes de la construction en hélice abritent chacune une chambre offrant une vue différente.© Kim Yong-kwan Les six paysages Désireux d’intégrer harmonieusement sa construction au milieu naturel, Kim Chan-joong a cherché à y reproduire les mouvements célestes. À cet effet, il s’est rapproché de l’Observatoire astronomique de Corée pour savoir comment matérialiser la trajectoire du soleil et de la lune, ce qu’il allait réaliser sous forme d’une spirale représentant leurs mouvements convergents. Il a ensuite défini six repères spatiaux sur lesquels orienter sa construction, à savoir le mont Chu, un rocher qui se profile dans le couchant au solstice d’été, le port, la forêt et d’autres éléments naturels. Les six ailes correspondant à ces paysages semblent tourner autour d’un point central, l’ensemble formant ainsi une construction circulaire dont la dynamique échappe à un ordre donné. Située au centre de révolution de ces six vues environnantes, la Villa Kosmos comporte un restaurant et un sauna occupant les parties communes du rez-de-chaussée. Au milieu de cet espace, se trouve un escalier en colimaçon desservant les différentes ailes occupées chacune par une chambre. En poussant la porte de l’une d’elles, on découvre un mur incurvé qui laisse apparaître une fenêtre au fur et à mesure mesure que l’on s’avance vers le fond de la pièce. Verticale et de très grandes dimensions, cette ouverture offre une vue superbe et sa forme d’arc rappelle celle du mont Chu. Pour que l’immeuble tende le plus possible vers l’objet d’art, l’architecte a encastré dans ses murs la plupart des équipements techniques, dont l’absence, en libérant l’espace, lui confère une unicité évocatrice de la nature. L’insertion des dispositifs d’éclairage, ainsi que de chauffage, ventilation et climatisation (CVC) ayant été prévue à l’étape de la conception, elle a donné lieu à la création de nombreuses maquettes. Des jours percés au plafond laissent entrer vent et lumière, réalisant ainsi un espace esthétique qui rappelle la peau d’un animal vivant. Les courbes tout en douceur et légèreté du toit et des murs, dont l’épaisseur est d’à peine 12 cm, participent de l’impression de présence éthérée que donne cette construction pourtant bien ancrée au sol. Une telle délicatesse a de quoi étonner s’agissant d’un matériau comme le béton. Or c’est à ce dernier que Kosmos doit sa beauté délicate, ou plus précisément à celui de type BFUHP, c’est-à-dire béton fibré à ultra haute performance, car il présente d’exceptionnelles caractéristiques d’intensité, de densité et de durabilité qui ont conduit à son emploi sur ce chantier. La première de ces qualités est assurée par le béton fibré, et non par l’armature d’acier habituelle, les remarquables résistances à la compression et à la traction ainsi obtenues permettant la réalisation de constructions d’un aspect très léger. Le recours à ce matériau a permis à l’architecte d’expérimenter une nouvelle tectonique du béton jusque-là réservée aux projets de génie civil. La Villa Kosmos se distingue par sa forme d’hélice à six ailes, un toit incurvé et des murs de 12 cm d’épaisseur concourant à la douceur et à la légèreté de ses lignes grâce à la mise en œuvre d’un nouveau matériau : le béton fibré à ultra haute performance (BFUHP).© Kim Yong-kwan Hauts et bas de choix ambitieux De la conception du projet à sa réalisation, la mise en œuvre du BFUHP a représenté un défi et une expérience sans cesse renouvelés. L’architecte avait porté son choix sur ce nouveau matériau au vu de son emploi dans l’immeuble PLACE 1 de la KEB Hana Bank construit à peu près à la même époque dans le quartier séoulien de Samseong-dong. Cherchant ensuite à obtenir une construction plus légère et délicate, il en a imaginé le concept architectural sous forme de deux bâtiments, puis, pour le mettre en œuvre, il a dû multiplier les maquettes et faire appel à des ingénieurs. Aménagé dans un bâtiment rénové, l’immeuble PLACE 1 abrite plusieurs agences bancaires fermant à 16 heures. Afin d’en diversifier les fonctions, son architecte a créé un concept de « noyau lent et ouvert » reposant sur des espaces culturels aménagés à chaque étage pour que les clients puissent se rencontrer. Son projet comportait l’adjonction, sur tout le pourtour du bâtiment, de terrasses composées de panneaux aux lignes agréablement incurvées. D’une conception modulaire, ces éléments de 4 m × 4 m ont été dimensionnés de manière à faire saillie sur un mètre par rapport à la surface extérieure des murs et à créer un retrait de 50 centimètres côté intérieur. L’équipe chargée de la conception recherchant un matériau léger et facile à mettre en œuvre sur le bâtiment d’origine, le BFUHP semblait lui convenir à merveille, mais bien des difficultés allaient se présenter, comme elle ne tarderait pas à le constater. En l’absence d’expériences antérieures d’où tirer des enseignements pour la réalisation de formes courbes par moulage du BFUHP, l’architecte a dû superviser lui-même l’ensemble des opérations, de la réalisation des moules des panneaux au démoulage de ceux-ci et à leur pose. D’une durée de six mois, l’étude de faisabilité du moulage du BFUHP et de l’installation des éléments a exigé la fabrication de cinq maquettes différentes avec la participation de l’équipe d’ingénieurs, dont l’entrepreneur, le fabricant de moules, le bureau d’études et le fournisseur de BFUHP. C’est à peu près à cette époque que le concepteur du Healing Stay Kosmos a décidé de faire davantage appel à ce même matériau dans la mesure où il lui paraissait capable d’optimiser la finesse et la légèreté qui caractérisaient l’esthétique recherchée. L’Institut coréen du génie civil et des techniques de construction, qui a déposé la marque originale K-UHPC, allait exceptionnellement se charger du coulage de ce matériau sur le chantier avec le concours de l’entrepreneur Kolon Global et du fabricant Steel Life Co. Ltd., qui a réalisé les 45 000 panneaux extérieurs amorphes de l’immeuble Dongdaemun Design Plaza. Quant à l’architecte, outre qu’il assurait la coordination des ingénieurs, il allait diriger l’ensemble des études portant sur l’intensité du BFUHP, des mesures de pression des moules et du contrôle de leur mise en œuvre sur le terrain, ce dernier aspect ayant nécessité de nombreuses maquettes avant de parvenir à un moulage fidèle aux principes de conception. Compte tenu des caractéristiques de densité du BFUHP, qui font que ce matériau coule comme l’eau, la question décisive s’est alors posée de savoir si les moules pourraient résister à la pression importante subie lors de son coulage, car, dans le cas contraire, les moules risqueraient de se briser. En outre, la réalisation d’une structure amorphe à trois dimensions supposait que les pièces moulées soient posées en une seule fois, et ce, d’autant que la mise en œuvre BFUHP sur un bâtiment représentait une première. Pendant les trois jours et deux nuits qu’a duré le coulage, chacun a retenu son souffle en espérant que la tentative serait couronnée de succès. Il est grand temps qu’évolue ce que l’on pourrait appeler la « tectonique du béton », s’agissant de l’équilibre à établir entre les matériaux et procédés de construction. Kim Chan-joong se livre à de constantes expérimentations sur les nouveaux matériaux et son cabinet System Lab figure depuis 2016 au répertoire britannique des architectes Wallpaper.© Kim Jan-di, design press Situé à Samseong-dong, un quartier de Séoul, l’immeuble PLACE 1 de la KEB Hana Bank est appelé familièrement « ventouses de pieuvre » en raison de ses 178 disques de 2 mètres de diamètre, qui semblent décrire une lente rotation et accentuent ainsi le dynamisme de cette construction.© Kim Yong-kwan Une tectonique du béton Les projets soumis par Kim Chan-joong et son cabinet The System Lab comportent toujours un volet de planification de la fabrication et de la construction proposant de réfléchir à la future réalisation et aux solutions rationnelles susceptibles de l’optimiser. Les architectes ne peuvent se limiter à une intervention d’ordre purement esthétique, car il leur faut aussi étudier les techniques de construction afin de choisir les plus adaptées à leurs projets. Une telle démarche, que Kim Chan-joong appelle « l’artisanat industriel », crée une synergie émotionnelle en faisant partager des possibilités d’innovation technologique et matérielle. Dans son livre intitulé Concrete and Culture: A Material History, Adrian Forty, un professeur émérite d’histoire de l’architecture de l’University College de Londres, affirme que le béton n’est pas un matériau, mais un procédé. Si le béton a acquis une portée universelle dans la mesure où il a donné lieu à une nouvelle architecture internationale, les nouveaux matériaux feront aussi évoluer cet art. Par une recherche constante de solutions optimales, Kim Chan-joong se situe à l’avant-garde des nouvelles tendances apparues dans la conception architecturale, mais aussi dans celle des procédés de construction.. « Le BFUHP possède une charge émotionnelle qui le différencie du béton massif, lourd et volumineux tel que nous le connaissons », estime-t-il. « Il est grand temps qu’évolue ce que l’on pourrait appeler la « tectonique du béton », s’agissant de l’équilibre à établir entre les matériaux et procédés de construction ». Les défis que se lance en permanence cet homme de métier dans sa quête de nouveaux matériaux et des procédés de mise en œuvre correspondants ne peuvent qu’ouvrir la voie à toujours plus d’innovation.

SUBSCRIPTION

You can check the amount by country and apply for a subscription.

Subscription Request

전체메뉴

전체메뉴 닫기