메인메뉴 바로가기본문으로 바로가기

Features

Culture

En flânant à Seochon

On the Road 2021 SUMMER 79

En flânant à Seochon En flânant à Seochon Situé dans le centre historique de Séoul, le quartier de Seochon offre une délicieuse oasis de calme propice à la réflexion dans son dédale de ruelles aux maisons centenaires et au riche patrimoine artistique. Au détour d’une ruelle ancienne, lors d’une flâne¬rie dans Seochon, on voit parfois en contrebas le palais de Gyeongbok, où vécurent et gouver¬nèrent les monarques du royaume de Joseon (1392-1910), et l’actuelle résidence présidentielle de Cheong Wa Dae qui s’élève au pied du mont Bugak, le voisinage de ce premier lieu expliquant que le quartier constitua au cours des siècles une sorte d’enclave accueillant les fonctionnaires et érudits qui avaient régulièrement à s’y rendre. Si son toponyme signifie « village de l’ouest », c’est d’ailleurs en raison de son orientation par rapport à cet édi¬fice royal. Le quartier s’étend au pied du mont Inwang, qui fut jadis doté d’une enceinte fortifiée destinée à assurer la défense de la capitale. De nos jours, ses habitants esca-ladent les versants de ce relief, le plus souvent en solitaire en ces temps de pandémie, pour en atteindre le sommet et y contempler le panorama de la capitale qui se déroule en contrebas. Par ses attraits touristiques, Seochon égale désormais en importance les principaux lieux à visiter à Séoul, aux côtés du hameau de hanok de Bukchon, dont le nom signifie « vil¬lage du nord ». L’un comme l’autre possèdent un labyrinthe de charmantes ruelles bordées d’habitations de style tradi¬tionnel qui, pour certaines, sont plusieurs fois centenaires. Nombre d’entre elles abritent aujourd’hui d’agréables cafés, des cafés-boutiques et des auberges. C’est dans l’une de ces constructions restaurées qu’a élu domicile la librairie Daeo, qui est la plus ancienne de Séoul et se trouve à quelques minutes à peine de la station de métro Gyeongbokgung, une ambiance tout imprégnée d’art et de culture régnant dans ce quartier comme dans celui de Bukchon. À Seochon, le charme particulier qui émane des minus¬cules ruelles rappelle celui de la Ruelle d’Or de Prague ou d’une petite rue de Montmartre. Outre des hanok par¬faitement remis en état, le visiteur y découvrira des gale¬ries exposant les oeuvres d’artistes d’aujourd’hui qui font revivre les paysages à l’encre et au lavis chers aux peintres du royaume de Joseon. Plus loin, chalands et simples pro¬meneurs arpentent les allées du marché de Tongin où des dizaines d’étals proposent toute sorte de produits d’usage courant, tandis que les restaurants offrent leurs menus tout aussi délicieux que variés, dont une formule dite « boîte repas » offrant un large choix de plats d’accompagnement faits maison, mais d’un prix très abordable. Du haut du mont Inwang, le promeneur embrasse du regard le centre historique de Séoul, tout proche à vol d’oiseau, dont le quartier de Seochon. Cette partie de la ville, qui s’étend du pied du versant est du mont Inwang à la portion ouest des murs entourant le palais de Gyeongbok, fut le lieu de résidence des fonctionnaires de rang inférieur sous le royaume de Joseon. Passage obligé lors d’une découverte de la capitale, ce quartier présente beaucoup d’intérêt sur les plans artistique, culturel et historique, outre qu’il attire par sa gastronomie, ses paysages et l’évocation nostalgique de la vie de jadis. Le quartier d’Ogin-dong offre un pittoresque havre de paix qu’affectionnent depuis toujours les artistes pour ses agréables allées ombragées et le doux clapotement de sa fraîche rivière. Édifiées au XIVe siècle, qui fut marqué par l’avènement du royaume de Joseon, les fortifications de Séoul s’élevaient sur une hauteur comprise entre 5 et 8 mètres et s’étendaient sur près de 18,6 kilomètres, notamment, dans leur partie occidentale, le long des pentes du mont Inwang, au pied duquel se blottit le quartier de Seochon. Sur les chemins de l’histoire En 2013, ouvrait ses portes le musée Pak No-soo dans l’ancienne demeure où vécut cet artiste quarante années durant et dans laquelle il laissa le millier d’oeuvres dont il avait fait don en vue de leur conservation et de leur exposition. . En 1941, Yun Dong-ju, alors étudiant à la Faculté de Yonhee, l’actuelle Université de Yonsei, élut domicile chez le romancier Kim Song (1909-1988) où il composa quelques-uns de ses plus grands poèmes, dont Une nuit comptant des étoiles. Sur un mur, une plaque commémorative rappelle sa vie en ces lieux. Kim Mi-gyeong emporte ses stylos à encre jusque sur les toits et autres lieux en hauteur pour y croquer des scènes de rue de ce quartier de Seochon où chacun la connaît par son surnom d’« artiste des toits ». Elle s’y est établie en 2012, à son retour de New York où elle était partie vivre en 2005 après vingt années de carrière dans le journalisme. Nombre de personnages princiers naquirent et grandirent à Seochon, dont le prince Chungnyeong, ce troisième fils du roi Taejong qui allait régner sous le nom de Sejong (r. 1418- 1450) et fut le plus illustre des souverains de Joseon. Féru de sciences, il réalisa des recherches et s’illustra notamment par l’invention de l’alphabet coréen. Son troisième fils prénommé Anpyeong (1418-1453) vécut quant à lui dans la vallée de Suseong qui s’étend dans la partie la plus élevée du quartier, dite Ogin-dong. Ce lieu inspira en 1447 le célèbre tableau Voyage de rêve au pays des fleurs de pêcher où le peintre An Gyeon représenta l’utopie taoïste imaginée par le jeune prince. Parmi les hôtes royaux du quartier, figura aussi le deu¬xième des frères aînés du roi Sejong, le prince Hyoryeong (1396-1486), un homme d’une grande érudition et d’un caractère vertueux. Quand son benjamin monta sur le trône, il préféra s’éloigner des affaires politiques pour oeuvrer au renouveau du bouddhisme, ce qui lui valut d’être vénéré par le peuple. C’est dans ce même quartier de Seochon que Jeong Seon (1676-1759) peignit Le mont Inwang après la pluie (1751), ce chef-d’oeuvre de la peinture paysagère réaliste dite « jingyeong » que produisit la civilisation de Joseon à son apogée. Désormais classé trésor national n° 216, ce célèbre tableau faisait partie il y a encore peu de la collec¬tion privée que Lee Kun-hee, l’ancien président du groupe Samsung, légua à ses héritiers, lesquels allaient faire don de cette oeuvre à l’État à sa mort survenue l’année dernière. Jusqu’à la fin de la première moitié de la période de Joseon, Seochon fut principalement habité par des jung-in, un terme signifiant « gens moyens » et désignant la classe des fonctionnaires de rang inférieur et des techniciens, qui se situait entre celles de la noblesse et des roturiers. Ces spécialistes, interprètes, médecins et eunuques du palais s’établirent dans une zone englobant les actuels quartiers d’Ogin-dong, de Hyoja-dong et de Sajik-dong. Contraire¬ment aux demeures anciennes et assez majestueuses des let¬trés de Bukchon, la maison d’habitation typique de Seochon était d’un aspect modeste et de petite taille, ce qui explique la création des nombreuses ruelles du quartier. À partir de 1910, l’année de la chute du royaume de Joseon et du début de l’occupation coloniale japonaise, Seochon allait accueillir toujours plus de jeunes artistes dont les plus illustres sont les poètes Yi Sang (1910-1937), Yun Dong-ju (1917-1945) et Noh Cheon-myeong (1911- 1957), ainsi que le romancier Yeom Sang-seop (1897- 1963), aux côtés des peintres Gu Bon-ung (1906-1953), Lee Jung-seop (1916-1956) et Chun Kyung-ja (1924- 2015). Leurs logements contrastaient singulièrement avec les luxueuses résidences de style occidental qu’occupaient les figures notoirement pro-japonaises que furent Lee Wan-yong (1858-1926) et Yun Deok-yeong (1873-1940). Ces artistes furent à l’origine d’oeuvres hautement appréciées à toutes les époques, car la création, telle l’éclo¬sion de l’oeuf qui libère enfin l’oisillon de l’obscurité de sa dure coquille, leur permettait d’oublier la pauvreté et le désespoir de ces temps difficiles. Le marché de Tongin fut aménagé en 1941 à l’intention des résidents japonais des quartiers avoisinants et ce n’est qu’après la guerre de Corée qu’il prit les dimensions qu’on lui connaît aujourd’hui en raison de l’essor démographique que connaissait le quartier de Seochon. Une symphonie de parfums En partant sur les traces de ces artistes de Seochon, je com¬mence par monter sur la fameuse Colline du poète qui s’élève dans le quartier de Cheongun-dong afin d’y visi¬ter la bibliothèque littéraire de Cheongun et le musée Yun Dong-ju. Au sommet de cette hauteur, on surplombe le centre historique de Séoul, et par-delà la tour de Namsan et le fleuve Han, on aperçoit la tour Lotte World aux 123 étages. Accrochée au flanc de la colline, la bibliothèque occupe plusieurs hanok restaurés avec goût. Le musée, en revanche, évoquerait presque une prison dans son bâtiment en béton pourvu d’une porte métallique, une impression que compense néanmoins son charmant café-jardin à ciel ouvert, l’ensemble du lieu ayant été classé en tête de la liste que le quotidien Dong-A Ilbo et le magazine d’architecture Space ont dressée en 2013 des meilleures réalisations archi¬tecturales contemporaines de Corée. Dans la salle vidéo, un film évoque la vie de Yun Dong-ju, la création à laquelle il s’adonnait à l’époque où il logeait dans l’une des pensions du quartier, son emprisonnement dans la ville japonaise de Fukuoka au motif de sa participa¬tion à des activités anti-japonaises menées par des étudiants coréens et sa mort dans des circonstances mystérieuses en prison en février 1945, quelques mois à peine avant la Libé¬ration coréenne. Dans son journal, le poète écrivait au sujet de sa vie : « J’ai honte de me cacher dans cette petite pièce sombre et de ne pouvoir qu’écrire des poèmes, au lieu de prendre les armes et de me battre. La beauté de ces vers accroît ce sentiment ». En m’éloignant du dédale des ruelles, je me dirige vers la maison de Yi Sang, ce poète et romancier de génie qui disparut à un jeune âge. Ce lieu fournit au promeneur l’ex¬cellent point de départ d’un itinéraire artistique et cultu¬rel dans Seochon. S’agissant de cette première demeure, il convient toutefois de préciser que, si elle abrita l’artiste vingt années durant après son adoption à l’âge de trois ans, elle fut entièrement reconstruite après sa mort. Le visiteur n’ap¬préciera pas moins de pouvoir découvrir les manuscrits de l’écrivain qui y sont exposés au nombre d’autres documents littéraires. Je poursuis mon parcours en redescendant vers la vallée de Suseong où je n’ai aucun mal à localiser le musée consacré au peintre moderne Pak No-soo et à ses oeuvres paysagères à l’élégance froide. En remontant un peu la rue, on découvre l’ancien emplacement d’une maison où vécut le poète Yun Dong-ju pendant ses études universitaires. Quand je parviens enfin dans la vallée, qui marque en quelque sorte la frontière du quartier de Seochon, je fais la rencontre d’une femme dûment masquée qui s’est assise pour croquer la scène. Elle n’est autre que Kim Mi-gyeong, la célèbre « artiste des toits » qui est une figure de Seochon. Après une carrière de vingt années dans la presse, cette ancienne journaliste allait cesser ses activités en 2013 pour se consacrer au dessin de paysages du quartier. Tantôt gravissant le mont Inwang, tantôt perchée sur les toits des hanok ou s’arrêtant devant les maisons de style colonial japonais, Kim Mi-gyeong immortalise le paysage urbain de ce vieux quartier dans lequel elle voit un conden¬sé de l’histoire de Séoul et, si ses habitants la soupçon-nèrent un temps de réaliser des cartes à des fins d’espion¬nage, ses dessins sont aujourd’hui accrochés aux murs de nombreux magasins du quartier. Du 30 avril au 16 mai derniers, se déroulait à l’espace culturel polyvalent Boan l’exposition Archives des rues que proposait la Fondation coréenne pour la sécurité, la santé et l’environnement afin de faire découvrir, au moyen d’une série de 80 photographies, les changements qu’a provoqués la pandémie de Covid-19 en Corée. Construite dans les années 1940, l’auberge Boan, après avoir accueilli entre ses murs nombre d’artistes et d’écrivains, allait cesser ses activités d’hébergement en 2004, mais elle connaît depuis peu une nouvelle vocation, sous le nom de Boan 1942, en tant que lieu de culture où se déroulent expositions, spectacles et manifestations. Maison de la littérature Yun Dong-ju Maison de Yi Sang Parc Sadjik Palais de Gyeongbok Un parcours dans le labyrinthe du passé Ma promenade s’achèvera par une halte à l’auberge Boan à Tongui-dong, où séjournèrent à de nombreuses reprises le peintre Lee Jung-seop et le poète Seo Jeong-ju (1915- 2000), ainsi que d’autres artistes et écrivains. En 1942, la construction qui l’abritait a été transformée en un lieu de culture nommé Boan et proposant notamment des exposi¬tions. C’est là que Seo Jeong-ju et d’autres poètes créèrent en 1936 la revue littéraire Siin Burak [village des poètes]. J’ai la joie de constater que l’on a conservé en l’état son escalier en bois grinçant et ses pièces exiguës qui dégagent leur parfum de jadis, des expositions se tenant dans ces der¬nières. L’actuel propriétaire de l’auberge, qui a pour nom Choi Seong-u et rêvait de création artistique, mais était parti étu¬dier l’administration de l’art en France, a décidé d’amé¬nager un centre culturel polyvalent dans cette ancienne auberge. Par la suite, il allait compléter ce local d’un bâti¬ment attenant où sont exposées les oeuvres expérimen¬tales de jeunes artistes coréens, mais qui est aussi destiné à accueillir des projets internationaux, outre que des artistes étrangers seront invités aux expositions temporaires qui se tiennent chaque année. Des quatre étages que comporte le bâtiment d’origine, les troisième et dernier sont occupés par des chambres d’hôtes et des espaces de travail réservés aux artistes résidents. Si le quartier de Seochon a vu sa population évoluer au fil du temps, elle a toujours eu pour dénominateur commun cet amour de l’art et de la culture dont les ruelles exhalent le parfum au gré de leur tracé sinueux. Dans un tel quartier, chaque promenade est l’occasion de découvrir un parcours nouveau, ce qui fait tout le charme des lieux, même si l’on y perd parfois son chemin. Le flâ¬neur qui arrive au bout de l’une de ses ruelles en impasse, après avoir tourné les talons, pourra y deviner des traces de sa vie passée et s’y replonger l’espace d’un instant, comme je l’ai fait à Seochon Kwon Oh-nam continue de tenir la librairie Daeo que son défunt mari et elle-même créèrent en 1951 au sein de leur habitation de style traditionnel. Ce commerce de livres d’occasion, le plus ancien de ceux que compte la capitale, se complète aujourd’hui d’un café de lecture. Haut lieu de la gastronomie coréenne, le quartier de Chebu-dong attire de jour comme de nuit les gourmets de tout âge qui parcourent en quête de saveurs son dédale de ruelles où s’alignent les petits restaurants. Lee San-ha Poète Ahn Hong-beom Photographe

Comme un air de jeunesse sur les sentiers

Image of Korea 2021 SUMMER 81

Comme un air de jeunesse sur les sentiers Comme un air de jeunesse sur les sentiers Quand il m’arrive de me réveiller la nuit, en restant allongé dans le noir, je me prends parfois à imaginer que je monte une pente montagneuse. Aux dernières maisons qu’a fait disparaître la forte déclivité, succède brusquement une forêt et je m’y arrête pour reprendre mon souffle sous sa voûte touffue. Puis, pas à pas, je reprends ma progression. Ombre et lumière dansent en s’entremêlant. Je sens s’accélérer les batte¬ments de mon coeur et la sueur perle à mon front, puis coule dans mon dos. Un gros rocher se dresse tout en haut. Déjà, je pense à la caresse d’une douce brise, au sentiment de liberté et au large panorama qui m’y attendent. © Yang Su-yeol Dans un pays au relief très accidenté, montagnes et collines sont omni¬présentes, puisque l’on en dénombre plus de quatre mille. La capitale, cette mégapole de dix millions d’habitants, n’y fait guère exception, étant cer¬née de tous côtés par les monts Ansan, Inwangsan, Gwanaksan, Buramsan, Dobongsan et Bukhansan, tandis que celui de Namsan s’élève au coeur même de la ville. En quelque point qu’ils s’y trouvent, ses habitants peuvent donc s’offrir une promenade en pleine nature, voire décider à tout moment d’ef¬fectuer une randonnée d’une journée qui n’exigera ni préparatifs ni équipe¬ments particuliers. Ils chemineront en toute sécurité, sans avoir à craindre agressions ou animaux sauvages, et se sentiront plus rassurés encore à la vue des petits abris jalonnant des sentiers bien entretenus, d’où ils pour¬ront observer le milieu naturel ou contempler le paysage urbain qui s’étend à leurs pieds. Au seul mois de mars dernier, le parc national de Bukhansan allait ainsi accueillir 670 000 de ces promeneurs, soit 41 % de plus que l’an¬née passée à la même époque. La démographie de cette activité semble avoir évolué, car, si la randon¬née concernait autrefois les plus de quarante ans, elle séduit aujourd’hui tou¬jours plus de jeunes qui adoptent ce type de loisirs dans le cadre de clubs ou au gré de leurs rencontres sur les réseaux. Âgés d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, ils y expriment de nouveaux goûts en matière vestimen¬taire, préférant aux banales tenues colorées de leurs aînés des leggings et chaussures de randonnée à la mode. Ils s’affichent sur Instagram en y postant leurs selfies ou créent des plates-formes qui leur permettent de rencontrer d’autres adeptes et d’échanger sur leurs domaines d’intérêt communs, voire d’organiser des circuits à thème tels que cette formule « Clean Hike » qui a pour but de débarrasser un lieu de ses détritus. À l’heure où sévit encore la pandémie de COVID-19, cette génération des « milléniaux » s’est convertie à la randonnée en montagne ou en forêt pour échapper aux restrictions qui pèsent sur sa liberté de mouvement et l’empêchent de partir à la découverte de pays étrangers. Oubliant la morosité de ces temps d’épidémie entraînant l’obligation de se tenir à distance d’au¬trui, elle embrasse cette pratique en y apportant un renouvellement qui rajeu¬nit nos montagnes. En songeant dans l’obscurité à ces jeunes randonneurs vêtus avec fan¬taisie qui escaladent des sommets d’où ils surplomberont le vaste monde, je leur adresse un salut en pensée, ainsi qu’à cette montagne à laquelle ils apportent la nouveauté. Puis, je me remets à monter pas à pas. Kim Hwa-young Critique littéaire et membre de l’Acadéie corénne des arts

Un persil d’eau parfumé qui craque sous la dent

Essential Ingredients 2021 SUMMER 89

Un persil d’eau parfumé qui craque sous la dent Un persil d’eau parfumé qui craque sous la dent Mise à l’honneur par le réalisateur coréano-américain Lee Isaac Chung dans son film à succès Minari, la plante du même nom, qui est un persil d’eau particulièrement aromatique et croquant, semble à l’image de la force et de la souplesse de caractère dont font montre les Coréens.Jeong Jae-hoon Pharmacien et rédacteur culinaire Les plantes sauvages renferment le plus souvent certaines substances toxiques responsables de leur amer¬tume et, si celle-ci déplaît tant aux enfants, c’est parce qu’ils l’associent instinctivement à un poison. Au fur et à mesure que l’homme a appris à distinguer les plantes comestibles des espèces nocives, son alimentation a évolué en conséquence. Le persil d’eau dit minari et le dok-mi¬nari, qui en est une variété vénéneuse, ne semblent guère différents à première vue, tous deux étant pourvus de tiges creuses et de feuilles très dentelées. Une observation atten¬tive permettra cependant de constater que celles-ci forme ovale, dans le cas du premier, et longues et pointues comme une pointe de flèche, chez le second, mais l’important est de savoir que l’un est comestible et l’autre non en dépit de leur appartenance à une même famille. Exempt de toute substance toxique, le minari peut se manger aussi bien cru que cuit, ce qui explique son usage très répandu dans l’alimentation coréenne depuis l’Anti¬quité et, dans les années 1920, sa consom¬mation était telle que les journaux publiaient le prix auquel il se vendait sur les marchés. Aujourd’hui encore, les Coréens en appré¬cient la fraîcheur et les qualités gustatives supérieures à celles des autres plantes pota¬gères, sa tige creuse, semblable à celle de l’épinard d’eau dit gongsimchae, lui conférant en outre une consistance croquante dont il ne se départit pas une fois blanchi. Ingrédient d’été très apprécié pour son goût rafraîchissant et légèrement poivré, le minari se caractérise par sa richesse en vitamines, minéraux et fibres. Dans le Dongui Bogam [Exemple de médecine coréenne], un traité datant de la période de Joseon, plus exactement du XVIIe siècle, il est dit que cette plante produit un effet désaltérant et favorise la clarté d’esprit, tout en permettant de soulager les maux de tête et de prévenir les vomissements. D’une forme ovale rappelant celle d’un oeuf coupé dans le sens de la hauteur, les feuilles de minari ont des contours ciselés. À la fois fermes et gorgées d’humidité, les tiges de minari sont d’une consistance croquante qui donne une sensation de fraîcheur. Elles peuvent cependant différer selon que la plante pousse dans l’eau des rizières, auquel cas elles sont creuses, tandis que celles des plantes cultivées dans les champs sont plus pleines. Une texture bien particulière Le Siui Jeonseo, un traité culinaire publié à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire sous le royaume de Joseon, explique notamment la préparation du ganghoe minari comme suit : « Ôter les racines et les feuilles de minari, en tailler les tiges, puis les blanchir. Découper en fines lanières les oeufs frits en forme de crêpe, les champignons seogi (Umbilicaria esculen¬ta), la poitrine de boeuf et les piments rouges, puis enrouler autour de ces ingrédients des tiges de minari en plaçant un pignon au milieu du rouleau ainsi formé. Disposer avec soin dans une assiette et assaisonner avec du concentré de piment rouge vinaigré ». À l’évi¬dence, le minari, par sa saveur et sa consis-tance croquante, joue ici un rôle essentiel en rehaussant la saveur des différents ingrédients. D’où provient donc l’attrait qu’exerce sa texture croquante ? Dans un ouvrage intitulé The Omnivorous Mind (2012), le neuro-an¬thropologue John S. Allen avance les trois rai¬sons qui suivent. En premier lieu, il souligne que l’homme appartient à l’ordre des pri¬mates, lequel comporte des insectivores. En outre, il rappelle que le goût pour les aliments fermes remonte à la découverte du feu, la cuisson leur conférant une consistance qu’ils n’ont pas lorsqu’ils sont crus. Enfin, une tex¬ture croquante sera garante de fraîcheur pour le mangeur, car les parois cellulaires gorgées d’eau des légumes frais émettent un craque¬ment lorsqu’il les broie entre ses dents, alors que ceux que l’on a conservés trop longtemps acquièrent une consistance à la fois molle et coriace en se desséchant. La haute teneur en eau du minari lui per¬mettra de conserver sa consistance lors de la cuisson, qu’il soit blanchi ou sauté, mais aussi lorsqu’il est accommodé en marinade ou sous forme de kimchi, car les acides organiques qui sont à l’origine de son amertume assurent la alors moins grasse en bouche du fait de la sensa¬tion de fraîcheur procurée par l’arôme du mina¬ri cru, mais on pourra aussi faire rôtir ce dernier pour l’ajouter à la viande cuite au préalable. Un délicieux arôme Le minari doit son agréable parfum à certaines substances volatiles appelées terpènes, dont le pinène et le myrcène, qui, lorsqu’ils sont libé¬rés dans la bouche du mangeur, donnent à celui-ci l’impression d’inhaler des senteurs de pins, de sapins ou de cèdres, mais la plante contient également des substances aromatiques mêlant des goûts d’agrumes, d’écorce de citron vert, de galanga. Dans une préparation à base de poisson, l’emploi de minari permettra d’atténuer l’odeur forte de cet aliment et il s’avérera bien évidem¬ment judicieux dans des plats tels que le maeun¬tang, qui est un ragoût de poisson épicé. Les saveurs du minari et du concentré de soja se mariant particulièrement bien, l’origine fermeté de ses parois cellulaires. Cependant, pour en apprécier toutes les qualités gusta¬tives, le mieux est assurément de consommer cru un légume de la récolte. La production de minari la plus réputée est celle du canton de Cheongdo situé dans la province du Gyeongsang du Nord, et plus pré¬cisément de la ville de Hanjae, cette agglomé¬ration composée des villages de Chohyeon-ri, Eumji-ri, Pyeongyang-ri et Sang-ri, dont le sol, qui est d’origine volcanique et bénéficie d’un excellent drainage, fournit les conditions idéales de cette culture. Celle-ci permet d’ob¬tenir deux variétés différentes selon qu’elle est réalisée dans des rizières ou des champs secs, la première, qui pousse dans l’eau, pos¬sédant une tige creuse, tandis que celle de la seconde est plus pleine. S’agissant du mina¬ri de Hanjae, il allie presque toujours cette seconde caractéristique avec une texture cro¬quante et un agréable parfum. Quand vient le printemps, le minari nouveau est servi cru pour accompagner des tranches de poitrine de porc grillées, en lieu et place des habituelles feuilles de laitue agrémentées d’ail émincé et de concentré de soja. Cette viande semblera ancienne de cet assaisonnement est attes¬tée par cette recette de minari parue dans le quotidien Chosun Ilbo le 2 avril 1939 : « Laver le minari, le faire tremper dans l’eau chaude pendant environ une heure, diluer le concentré de soja dans un bol et parsemer ce mélange d’un peu de minari, puis recom¬mencer cette opération en ajoutant l’un et l’autre à deux reprises, et enfin placer un couvercle sur le bol. Après avoir laissé repo¬ser le tout pendant deux jours, on obtient une délicieuse préparation. De la qualité du concentré de soja dépendra la saveur ».Les substances aromatiques dont sont dotées les plantes permettent aussi de repousser efficacement bactéries et insectes nuisibles à la santé, le minari cultivé dans les champs en renfermant bien évidem¬ment davantage. Quant à sa variété sauvage, laquelle croît en montagne et porte le nom de dolminari comportant le vocable dol qui signifie « sauvage », elle exhale un parfum plus fort encore que celle des champs en rai¬son des nombreuses substances résistantes et odorantes qu’il lui faut sécréter pour sur¬vivre dans cet environnement rude. Enfin, étant riche en antioxydants, le minari fait actuellement l’objet d’études qui visent à analyser ses vertus anti-inflamma¬toires, antioxydantes et favorables au sys¬tème hépatique. Par ailleurs, il semblerait que l’adjonction de cette plante à une prépa¬ration de poisson-globe permette de détoxi¬quer son venin, mais cette propriété restant toutefois à démontrer scientifiquement, on se contentera de l’apprécier là encore pour ses qualités aromatiques. Les minari ganghoe sont des rouleaux d’ingrédients variés comportant du minari, comme leur nom l’indique, aux côtés de lanières d’oeuf frit, de boeuf et de champignons sautés, le tout étant maintenu par des tiges de minari blanchies qui lient ce rouleau à déguster trempé dans du concentré de piment rouge vinaigré. Sous le royaume de Joseon, ce mets prenait place sur la table des monarques ou des banquets donnés à la cour. Une délicieuse alliance de saveurs est réalisée en accompagnant de minari de juteuses tranches de poitrine de porc grillées ou en pot-au-feu. En raison de son fort arôme, le persil d’eau dit minari ou persil asiatique est souvent employé pour relever un plat de pâtes. Agrémenté de minari haché, le pesto n’est pas réservé à l’assaisonnement des pâtes, car, de même que celui au basilic ou aux épinards, il peut aussi servir à enduire une tranche de pain. Résistance et vitalité « Le minari, ça pousse partout ! » déclare la grand-mère à son petit-fils dans le film Minari de Lee Isaac Chung. Les Coréens partis pour de lointaines contrées telles que l’Arkansas n’eurent certes pas la tâche facile car, malgré les espoirs qu’ils nourrissaient par cette migra¬tion, ils durent aussi connaître l’an¬goisse en se demandant s’ils parvien¬draient à s’adapter à leur nouveau lieu de vie, à l’instar de ce minari qui peut paraître vigoureux et capable de survivre dans tout environnement, mais doit en fait se battre pour affronter de nombreuses menaces. Si cette plante peut surprendre ceux qui y goûtent pour la première fois, ils ne tarde¬ront pas à s’accoutumer à sa consommation, car elle diffère finalement peu de légumes aussi courants en Europe que la carotte ou le céleri en branches en raison de leurs bases aromatiques très analogues présentes dans les mirepoix et sofritos, par exemple. Ceux qui aiment croquer à belles dents dans une branche de céleri apprécieront le minari pour la même raison. Il peut aussi se subs¬tituer au basilic dans la confection du pesto ou relever une préparation de pâtes arro¬sées d’huile. Une comparaison des façons de s’alimenter dans différentes régions du monde permet de constater qu’elles pré¬sentent plus de points communs que de dif¬férences, tout comme l’espoir, le désespoir et le courage éprouvés par la famille d’im¬migrés du film Minari, qui trouve une réso-nance en chacun du fait de l’universalité de ces sentiments. Shin Hye-woo Illustrateur

Le foyer d’une révolution

On the Road 2021 SPRING 196

Le foyer d’une révolution LIFE ESCAPADELe foyer d’une révolution Située dans la province du Jeolla du Nord, la ville de Gochang offre au regard le spectacle de ses superbes paysages naturels et de ses riches terres cultivées pour le plus grand plaisir des visiteurs, mais ses collines ensoleillées et ses vallées sinueuses gardent aussi le souvenir douloureux de la révolution paysanne qui y fut réprimée dans les dernières années du royaume de Joseon. À ma descente du KTX Séoul-Yongsan à la gare Songjeong de Gwangju après un trajet d’une heure et quarante minutes, m’attendait l’ami qui va me conduire jusqu’à Gochang et, alors que nous roulons, je lis ce qui suit sur une pancarte signalant l’arrivée dans cette ville : « Bienvenue à Gochang, capitale historique de la péninsule coréenne. Découvrez les beautés du mont Seonun en toute saison et le site sacré de la révolution paysanne du Donghak ». C’est en effet dans cette ville que fut brandi pour la première fois l’étendard de ce soulèvement de paysans survenu en 1894, alors qu’approchait la fin du royaume de Joseon, puis qu’allaient être ensevelies les dépouilles mortelles des combattants vaincus. Non loin de ce panneau, flottait au vent une autre bannière, appelant cette fois à de généreux donateurs : « Aidez-nous à réunir des fonds pour élever une statue au général Jeon Bong-jun ». Si l’État a d’ores et déjà doté la ville de plusieurs de ces sculptures commémoratives de la révolution et de ses grandes figures, la population prend aujourd’hui l’initiative d’honorer son plus illustre dirigeant. Sculpté à flanc de colline au bord du chemin qui mène à l’ermitage de Dosol situé près du temple de Seonun, à la sortie de la ville de Gochang, ce Bouddha assis datant du royaume de Goryeo (918-1392) mesure pas moins de 15,7 mètres de hauteur sur 8,5 mètres de largeur au niveau de ses genoux, ce qui en fait l’une des plus grandes sculptures bouddhistes coréennes réalisées à même la roche. Dans les années 1890, les guerriers de la révolution paysanne du Donghak prièrent devant cette effigie pour une issue victorieuse de leur soulèvement. Aux sources de la révolution Le visiteur qui repart sur les traces de la révolution de jadis entame son cheminement en traversant une vaste étendue de champs et parvient à Juksan, un village du canton de Jeongeup situé dans la province du Jeolla du Nord. Là, il découvre une maisonnette au toit de tuiles où vécut Song Du-ho (1829-1895), ce révolutionnaire exécuté voilà cent vingt-six ans auquel je tenais à réserver mon premier hommage. À son entrée dépourvue de porte, se dresse une colonne en béton sur laquelle sont gravés les mots « Berceau de la révolution paysanne du Donghak » en souvenir des héros qui défièrent la dernière monarchie de Corée en un combat à mort au nom de leur idéal de justice. Ils scellèrent leur engagement par un document, dit sabal tongmun, qui recueillait leurs vingt-deux signatures apposées sur le pourtour d’un bol à riz posé à l’envers afin que le cercle qu’il délimitait masque le nom du premier signataire et ne permette pas de découvrir l’identité des instigateurs de la révolte, sa forme rappelant en outre le fameux ordre des Chevaliers de la Table ronde qui gardait secrets le patronyme de son chef et les rangs respectifs de ses membres. L’établissement de ce document témoigne à lui seul du haut degré de préparation de la révolte paysanne du Dong-hak et de son caractère authentiquement populaire face à un pouvoir corrompu qui exerçait sa tyrannie depuis de longues années. En outre, il définissait les quatre étapes du plan que devrait suivre le soulèvement armé auquel il appelait, exhortant notamment le peuple à commencer par prendre d’assaut le bureau du magistrat avant de marcher sur Séoul. Le nom de Donghak, qui signifie « étude de l’Orient », désignait un mouvement d’universitaires de la région animés d’un esprit réformateur et opposés aux influences occidentales qu’incarnaient le christianisme et les puissances impériales. Miraculeusement parvenu jusqu’à nos jours, leur pacte se trouvait sous le plancher de la maison de Song Jun-seop, un descendant de Song Du-ho, lorsqu’il a été découvert de manière fortuite voilà cinquante-trois ans. Après que le soulèvement eut été écrasé par l’armée qu’avait dépêchée le gouvernement, il fut déclaré « village rebelle », les soldats massacrant sa population et brûlant tout sur leur passage. Fort heureusement, l’appel à la révolte du Donghak échappa à leur furie dévastatrice, car il était demeuré bien caché dans les archives généalogiques des occupants de la maison. Dans une autre habitation, située en vis-à-vis de ce quartier général de la révolution, vivait le grand-père d’un ami qui fut témoin des événements et pleura ceux qu’il vit tomber. Non loin de là, s’élève la tour qu’édifièrent les descendants des insurgés du Donghak pour rappeler leurs actes de courage et, dans son voisinage, celle qui honore les paysans soldats de l’armée villageoise, autant de héros anonymes de ce combat pour un monde meilleur. À Gobu, avait éclaté une première révolte couronnée de succès, mais celle qui la suivit à Ugeumchi, ce col de montagne situé un peu plus au nord de Gonju, fut aisément réduite par l’armée nationale avec l’aide de renforts militaires japonais sollicités à cette occasion, les lances des villageois ne pouvant rien contre les canons de cette coalition. Le bol à riz sur lequel prêtèrent serment les dirigeants du mouvement symbolise bien cette révolte de paysans armés de leurs seules pioches et faucilles, car la survie des communautés villageoises exigeait alors un partage du riz par tous. Tandis que j’embrasse du regard l’immensité des champs, me viennent en tête des images de paysans affamés marchant sur Séoul qui se confondent avec celles de Spartacus menant jusqu’à Rome une horde d’esclaves rebelles et me rappellent que ces soulèvements furent tous deux écrasés. Au temple de Seonun, qui possède la plus grande concentration de camélias de Corée, ces fleurs s’épanouissent de la fin mars à la mi-avril, agrémentant les jardins du temple de leurs magnifiques corolles rouges et de leur luxuriant feuillage vert. Édifié au temple de Seonun en 1620 pour accueillir des réunions, le pavillon de Manseru, c’est-à-dire « de l’éternité », allait être détruit par un incendie, puis reconstruit en 1752, le nom de Manseru succédant alors à celui d’origine, Daeyangnu. Ses poutres et chevrons intérieurs sont entièrement constitués de bois. Un temple et un paysage marin Mon périple a pour halte suivante le temple de Seonun, où j’espérais pouvoir m’imprégner de la sérénité ambiante afin de « dépoussiérer » mon esprit, mais qu’ont investi aujourd’hui les touristes impatients d’admirer les camélias écarlates qui ont éclos à l’arrière du grand pavillon. Accroché au flanc nord du mont Seonun, dont le nom signifie « nuage zen », le temple éponyme fut construit en 577 par les moines Geomdan et Uiun respectivement sujets des royaumes de Baekje et de Silla. Ces deux États voisins se livraient alors une guerre qui provoqua un exode, les deux religieux s’employant alors de concert à venir en aide aux réfugiés. C’est pour leur offrir un havre de paix qu’ils entreprirent d’édifier le temple de Seonun, lequel avait donc à l’origine vocation à fournir un lieu de refuge. Près de 1 300 ans plus tard, les soldats paysans prirent l’ha-bitude de venir y prier pour le succès de leur soulèvement devant le Bouddha sculpté à même la roche de la colline où s’élève l’ermitage de Dosol, sur le versant opposé à celui du temple. En quittant ces lieux, je me dirige vers les « dix li de sable clair » de la plage de Myeongsasimni, qui s’étend face au port de Gyeokpo situé à Buan. La brise du printemps m’apporte les senteurs agréables des pins centenaires d’une épaisse forêt qui borde cette bande de fin sable blanc longue de plus d’un kilomètre et une impression de pureté inonde soudain tous mes sens, tandis que me parvient le bruissement des arbres sous le vent, tel le doux bruit de l’eau de mon thé dans la bouilloire. Au-delà de ce cordon sablonneux, de grandes vasières s’étirent jusqu’à l’horizon et, tous les jours, mer et terre s’y confondent sous l’action de marées dont les amplitudes sont réputées être les plus importantes au monde, comme sur tout le littoral occidental de la péninsule coréenne. L’eau y est d’une telle salinité que les personnes souffrant d’affections cutanées viennent s’y baigner, celles atteintes de troubles névralgiques aimant à s’envelopper de sable chaud de la plage. La vue des vasières m’évoque le souvenir de l’amiral Yi Sun-shin (1545-1598), le plus illustre stratège de la marine de guerre coréenne à propos duquel l’histoire conte que, pendant les invasions japonaises de 1592 à 1598, lorsque les vivres vinrent à manquer, il se serait saisi d’une marmite pour y prélever de l’eau de mer et la faire évaporer, le produit de la vente du sel ainsi recueilli lui ayant alors permis de s’approvisionner en milliers de tonnes de riz. Le printemps venu, les champs d’orge de la ferme Hagwon attirent un demi-million de visiteurs qui peuvent notamment y participer à la Fête des champs d’orge verts, la plus importante manifestation festive de la région. À Gochang, les jangseung, ces mâts totémiques de petite taille, fournissent autant de repères au milieu des champs d’orge qui s’étendent sur près de cent hectares. Tandis que j’embrasse du regard l’immensité des champs, me viennent en tête des images de paysans affamés marchant sur Séoul qui se confondent avec celles de Spartacus menant jusqu’à Rome une horde d’esclaves rebelles et me rappellent que ces soulèvements furent tous deux écrasés. Quelque 1 600 dolmens ont été répertoriés dans le canton de Gochang, ce qui représente le plus important groupement mégalithique de ce type en Corée. Aux côtés de ceux de Hwasun et de Ganghwa, le site de Gochang a été inscrit en l’an 2000 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Orchestre villageois jouant à l’entrée de la forteresse de Gochang. Avant la pandémie de COVID-19, des spectacles de musique et de danse traditionnelles se déroulaient à l’intérieur des murs tous les week-ends, au printemps et en automne, ainsi que, non loin de là, dans la maison natale du maître du chant du pansori, Shin Jae-hyo (1812-1884). L’anguille grillée Lors d’un séjour à Gochang, on ne saurait omettre de déguster sa fameuse grillade de jangeo, c’est-à-dire d’anguilles, cette saine spécialité de la cuisine populaire que l’on accompagnera d’un vin de framboise noire de Corée appelé bokbunja. Les anguilles pêchées dans le Pungcheon, le ruisseau qui arrose Gochang, font la renommée de cette ville où s’unissent mer et eau douce. Un peu à l’écart de l’artère principale et à proximité des champs, j’entre dans un restaurant dont les gourmets de la région se gardent bien de révéler l’existence. Nommé Hyeongje Susan Pungcheon Jangeo, il possède des salles spacieuses qui donnent sur un vaste jardin. Sur un feu de charbon de bois, le patron fait lui-même griller les anguilles de la pêche du jour qu’il a d’abord plongées dans une marinade composée de pas moins de deux cents ingrédients différents, dont des plantes médicinales, des enzymes issues de céréales et un alcool à base de simples. La préparation ainsi obtenue, dont les ingrédients sont exclusivement issus de l’agriculture biologique, sera servie avec différents accompagnements de saison. En faisant aller et venir le vin de framboise de fabrication maison sur ma langue, je me sens rajeunir et rempli d’une énergie nouvelle. Village du sel de Gojeon-ri Zone humide d’Ungok (convention de Ramsar) Musée du dolmen de Gochang Musée du pansori de Gochang Les groupements de dolmens Après une visite matinale du Musée du dolmen, qui se situe dans le centre de Gochang, j’entreprends d’aller admirer les dolmens qui s’élèvent en pleine nature près du village de Daesan. En cheminant depuis la sortie de celui-ci et en mon-tant jusqu’à mi-pente sur la colline, je découvre ces mégalithes sur tous les chemins que j’emprunte, comme si je me trouvais dans un immense musée à ciel ouvert présentant ces monuments funéraires. Ces derniers sont tous numérotés par ordre décroissant, de bas en haut de la colline, et, malgré la curiosité que j’ai d’admirer celui du sommet, la fatigue m’y fait bien vite renoncer. Il convient de rappeler que la péninsule coréenne possède à elle seule 60 % de tous les dolmens du monde, dont 1 600 situés à Gochang. En l’an 2000, l’UNESCO a inscrit ce site mégalithique sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité, de même que ceux de Hwasun et de Ganghwa, dans le cas du premier des trois, en raison de la grande variété de ses spécimens illustrant l’évolution des techniques mises en oeuvre par les bâtisseurs de jadis. À ce titre, on peut affirmer que le canton de Gochang constitue dans son ensemble un précieux bien du patrimoine culturel. En 2013, la région allait également être classée par l’UNESCO parmi les réserves de biosphère de la planète du fait de son environnement naturel intact et de sa diversité biologique. Quand vient l’après-midi, malgré mes jambes fatiguées, je pars en clopinant jusqu’aux champs d’orge verts de la ferme de Hagwon. Au mois d’avril, quand le colza fleurit de jaune la campagne, les touristes accourent par milliers dans toute la région pour admirer ce spectacle. Sous les pre-mières gouttes qui tombent, je m’éloigne des sillons garnis de pousses vigoureuses en me disant que toute beauté ne peut que disparaître pour que renaisse la vie, de même que les fleurs doivent tomber pour que les fruits mûrissent. Émerveillé par ces myriades de jeunes plantes qu’arrose la pluie printanière dans les champs, je constate que, si ce voyage ne m’a guère révélé de nouveautés, il m’a tout du moins appris à porter un regard différent sur ce qui m’entoure. Lee San-ha Poète Ahn Hong-beomPhotographe

Souvenirs de petites gares d’autrefois

Image of Korea 2021 SPRING 158

Souvenirs de petites gares d’autrefois Literature IMAGE DE CORÉESouvenirs de petites gares d’autrefois Il y a peu, était annoncée la mise en service d’une nouvelle liaison à grande vitesse allant de Séoul à Andong, ce qui met ma ville natale de Yeongju, elle-même située au nord de cette vieille agglomération, à une heure et quarante minutes à peine de la capitale. Plus de soixante années se sont écoulées depuis ce froid matin d’hiver où un jeune garçon de treize ans natif d’une région pauvre de montagne prenait pour la première fois le train seul en gare de Yeongju. Après maints arrêts dans des gares aux noms tous aussi inconnus les uns que les autres, le convoi n’allait entrer dans celle de Séoul, terminus de ce voyage, que lorsque la lumière du jour commençait à décliner. Qui eût dit que cette même distance serait un jour parcourue en moins de deux heures ? On ne peut, certes, que se réjouir d’un tel progrès ! Cependant, aussi utiles et impressionnantes soient-elles, les prouesses techniques de ces nouveaux moyens de transport réveillent a contrario le souvenir attendri des interminables trajets effectués jadis à travers de paisibles paysages. © Ahn Hong-beom Celui qu’avait entrepris le jeune passager faisait battre son coeur d’appréhension et d’émerveillement, étant le tout premier, et, quand la grande personne qui se trouvait à ses côtés l’interrogea sur la destination et le motif de son déplacement, il déclara avec fierté se rendre à Séoul pour s’y présenter à l’examen d’entrée au collège. Tantôt assis, tantôt debout, nombre de voyageurs envahissaient le couloir, plongés dans la pénombre et en émergeant à chaque franchissement d’un tunnel, tout comme les occupants des compartiments où pénétraient par la fenêtre la fumée et la suie noires que crachait la locomotive. Dans la minuscule gare d’un village, le train, en s’arrêtant, avait brusquement tiré de son sommeil la dame qui me faisait face et m’avait offert un oeuf dur avant de s’endormir, bouche ouverte d’où coulait un peu de salive. Elle avait rassemblé ses affaires, puis s’en était allée, tout comme ce jeune écolier qui arborait l’uniforme… Sur les parterres de la gare, cosmos et autres fleurs annuelles frissonnaient sous la brise… Autant de souvenirs qui, dans mon esprit, demeurent depuis toujours associés à l’atmosphère particulière d’un voyage en train. Emporté par son élan, le KTX de notre époque ignore souverainement ces petites haltes d’autrefois qui ont, de ce fait, perdu leur raison d’être et vu leurs bâtiments être désaffectés ou tout bonnement disparaître. Certains d’entre eux, il est vrai, connaissent une nouvelle vie grâce à l’aménagement de cafés, restaurants ou petits musées qui offrent aux gens de passage un intermède nostalgique en même temps qu’un intérêt touristique. À la faveur d’un réveil nocturne, lorsque j’ai le sommeil léger, il m’arrive de prendre le garçonnet d’autrefois par la main et de l’entraîner jusqu’à cette petite gare perdue où je m’assieds en sa compagnie dans l’obscurité. Évoquant par la pensée les scènes dépeintes par le poète Kwak Jae-gu dans À la gare de Sapyeong, je rallume un à un les faibles éclairages des salles d’attente de toutes les brèves escales qui ont jalonné le cours de mon existence. « … Avec ses vitres pareilles à des feuilles d’automne / Où donc s’en va le train de nuit ? / Invoquant chaque moment avec nostalgie, je / Lance une poignée de larmes dans la lumière. » Kim Hwa-youngCritique littéraire et membre de l’Académie coréenne des arts

People

Des émotions universelles nées de la souffrance

Interview 2021 SUMMER 83

Des émotions universelles nées de la souffrance CULTURE & ART --> Des émotions universelles nées de la souffrance Grâce à leur traduction, les romans graphiques de Keum Suk Gendry-Kim ont trouvé une résonance dans le lectorat international, notamment Les mauvaises herbes, qui revient sur le calvaire de ces femmes dites « de réconfort » qui furent réduites en esclavage pour satisfaire les besoins de l’armée impériale japonaise. Scène du roman graphique Les mauvaises herbes où Keum Suk Gendry-Kim brosse le portrait d’une « femme de réconfort », l’une de ces victimes des faits d’esclavage sexuel dont se rendit coupable le Japon impérial pendant la guerre. Dans ses romans graphiques, Keum Suk Gendry-Kim s’intéresse aux vies d’exclus de la société qu’elle place dans le contexte de grands événements historiques. Profondément sensible à la souffrance humaine, l’oeuvre de Keum Suk Gendry-Kim revient sur celle qu’eurent à subir les Coréens à diverses époques de leur histoire, mais les émotions qu’elle fait revivre sont d’une portée universelle. Tel est le cas du roman graphique Les mauvaises herbes par lequel l’auteur a acquis une notoriété mondiale en 2017 en évoquant la vie d’une « femme de réconfort » victime des exactions com¬mises par l’armée japonaise avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.Parue en 2019 aux éditions canadiennes Drawn & Quar¬terly, sa version anglaise intitulée Grass a reçu un accueil enthousiaste. Les critiques du New York Times et du Guar¬dian allaient respectivement la classer parmi les meilleures bandes dessinées et les meilleurs romans graphiques de l’année. Puis, en 2020, l’oeuvre allait être récompensée par dix prix différents, dont les prestigieux Krause Essay Prize et Cartoonist Studio Prize, ainsi que le Prix Harvey du meil¬leur livre étranger décerné lors du New York Comic Con. Par ailleurs, ses traductions en portugais et en arabe ont été éditées dernièrement.En 2014, l’auteure avait également publié le roman gra¬phique Jiseul, une évocation des tragiques événements du soulèvement de Jeju de 1948 contre la partition de la Corée, et l’année dernière, elle contait la vie de la première bolche¬vique coréenne dans Alexandra Kim, la Sibérienne. Quant à son dernier album L’attente, qui porte sur les familles sépa¬rées par les aléas de l’histoire, il a déjà fait l’objet d’une parution en français qui doit être suivie de sa traduction en anglais, portugais, arabe et italien. C’est dans un café de l’île de Ganghwa, où elle vit actuellement, que l’auteure nous a fait part de ses réflexions. Dans quelles circonstances vous êtes-vous lancée dans le roman graphique ?Après avoir achevé mes études de peinture occidentale en Corée, j’ai fait des études d’art de l’installation à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg. Pour subvenir à mes besoins, je traduisais de temps en temps des bandes dessinées coréennes en français et je me suis fait peu à peu un nom dans ce domaine, ayant travaillé sur une centaine d’oeuvres.Un jour, l’agence française d’un grand quotidien coréen m’a contactée pour savoir si je ne souhaitais pas réaliser moi-même des BD. À vrai dire, cette idée m’était venue à l’esprit au fil de mes traductions, car je trouvais extraordi¬naire de pouvoir donner libre cours à son imagination avec pour seuls outils un crayon et du papier. C’est ainsi que je me suis mise à dessiner et qu’un album a succédé à un autre. D’entrée de jeu, j’ai beaucoup réfléchi à la meilleure façon dont je pouvais rendre la teneur d’une conversation, que ce soit dans des bulles ou sous une autre forme. Quelles oeuvres vous ont particulièrement influencée ? Pour ce qui est du récit, ce sont celles de nombreux auteurs coréens, mais je citerais en premier lieu Lee Hee-jae et Oh Se-young, dont les albums décrivent à la perfection la figure contemporaine du père. Sur le plan artistique, je n’ai jamais considéré être douée pour le dessin dans la mesure où mes productions tendent plutôt vers l’abstrait que vers le figuratif, parfois même sous forme d’installations ou de sculptures. En revanche, mon graphisme s’inspire indénia-blement de celui d’artistes comme Edmond Baudoin ou Jose Muñoz, qui a réalisé une adaptation du roman L’étran¬ger de Camus dans une dominante noire. Dans une certaine mesure, les oeuvres de Joe Sacco et de Tardi ont aussi orien¬té mon travail. De quelle oeuvre des débuts aimeriez-vous parler ? Mes albums comportent pour une large part une dimen¬sion autobiographique en exprimant des sentiments que j’éprouve dans la vie de tous les jours et en évoquant les rencontres que je fais. Je m’efforce de me centrer sur la mise en parallèle de mon vécu personnel avec divers évé-nements historiques ou problèmes de société en ne retenant que les récits qui présentent un réel intérêt. Dans Le chant de mon père (2013), par exemple, le récit porte sur l’exode rural des années 1970-1980 au cours duquel une famille d’agriculteurs comme les autres s’en va vivre à Séoul pour des raisons économiques. J’ai donc eu recours à ma propre histoire familiale évoquer cette période difficile traversée par le peuple coréen. Cet album se rattache à des souvenirs d’enfance précis puisque, quand j’étais petite, mon père chantait un chant funèbre de pansori pour annoncer le décès de quelqu’un au village, ce qu’il a dû cesser de faire quand nous sommes partis pour Séoul. Alors que vous l’évoquiez beaucoup dans les premiers temps, vous semblez maintenant parler davantage de votre mère. En effet, et mon roman L’attente (2020) lui est entièrement consacré. À l’époque de mes études à Paris, il y a de cela vingt ans, ma mère est venue me voir et m’a appris qu’elle avait une soeur en Corée du Nord. Longtemps auparavant, lorsque toute la famille avait quitté Goheung, sa ville natale de la province du Jeolla du Sud, pour s’en aller vivre en Mandchourie, elle s’est arrêtée quelque temps à Pyongyang, mais, pour certaines raisons, ma mère a dû repartir en Corée du Sud et laisser sa soeur. Sans ces confidences, je ne me serais jamais doutée que notre famille avait été séparée par les événements.Quand le ministère de la Réunification a organisé des rencontres permettant aux familles de se retrouver, ma mère a été très déçue de ne pas avoir été choisie, alors je me suis dit que ce qu’elle avait vécu méritait d’être raconté et que la responsabilité m’incombait de le faire en lui dédiant ce livre en cadeau, voire en offrande. Ce thème des famillesbrisées me concerne certes personnellement, mais il touche aussi d’innombrables personnes dans des régions du monde déchirées par la guerre et il possède donc une portée uni¬verselle. C’est de toutes ces victimes sans défense de la guerre dont j’ai voulu parler, des personnes déplacées et des familles atomisées. Les mauvaises herbes, par sa dimension dramatique, peut aussi toucher tous les hommes… La véritable origine de ce roman remonte aux années 1990, où un documentaire que j’avais vu sur la vie des « femmes de réconfort » m’en a donné l’idée. Puis, en France, à l’oc¬casion d’une manifestation qui leur était consacrée, j’ai eu à travailler comme interprète et, pour ce faire, je me suis beaucoup documentée sur le sujet. Ce que j’ai appris m’a inspiré le roman graphique court Secret que j’allais pré¬senter au Festival international de la bande dessinée d’An¬goulême en 2014. À ma manière, j’avais voulu prêter ma voix à ces femmes en évoquant leur vie et leurs souffrances selon un point de vue féminin.Toutefois, la faible longueur de l’oeuvre ne m’ayant pas permis de traiter de ce sujet en profondeur, j’ai entrepris un travail de trois années pour en faire un roman graphique long, en abordant la question sous l’angle de la violence infligée aux plus vulnérables, des méfaits de l’impérialisme et de la stratification sociale. Lors de mes entretiens avec madame Lee Ok-seon, qu’incarne l’un des personnages du roman, j’ai été particulièrement choquée par la manière dont elle a été réduite au silence. En dépit des atrocités dont elle avait été victime, convenances l’ont obligée à se taire dans la société d’alors, et ce, jusque dans l’après-guerre. C’est de cette atmosphère pesante dont j’ai aussi voulu parler. Comment s’explique le succès de vos oeuvres à l’étranger ? Pour la plupart, elles ont été éditées en France, mais Les mauvaises herbes a aussi été traduit en langue japonaise grâce à une campagne de financement participatif englobant la publication et la distribution, ce qui n’a pas manqué de me surprendre. À ce propos, je tiens à exprimer ma recon¬naissance à tous mes traducteurs. Mes récits étant bien par¬ticuliers et traitant souvent de souffrance, ils peuvent être d’un accès difficile dans une culture différente. Si les lec¬teurs étrangers ont pu appréhender toute la signification de ce roman, c’est grâce à des personnes telles que Mary Lou, qui s’est chargée de la traduction italienne de ce roman, Janet Hong, cette Américaine d’origine coréenne qui a réalisé la version anglaise, ou Sumie Suzuki, qui l’a traduit en japonais. Avez-vous un nouveau projet en perspective ? J’aimerais parler des relations entre les hommes et les chiens, mais ce n’est pas seulement parce que j’aime les miens, que je promène chaque jour sans exception. J’ai déjà réalisé quelques croquis de cet album qui a pour titre provi¬soire Le chien. La nouvelle oeuvre de Keum Suk Gendry-Kim, qui analyse le rapport de l’homme au chien, paraîtra à Séoul d’ici à la fin de l’année, chez Maumsup Press, et en France, chez Futuropolis, début 2022. Les romans graphiques de Keum Suk Gendry-Kim, de gauche à droite : Grass paru en langue anglaise chez l’éditeur canadien Drawn & Quarterly en 2019, Alexandra Kim, La Sibérienne, qu’éditait l’année passée le Coréen Seohaemunjip, L’attente, publié l’année dernière en Corée chez Ttalgibooks et en France, en mai dernier, chez Futuropolis, The Waiting, dans sa traduction en langue anglaise à paraître en septembre chez Drawn & Quarterly, Les mauvaises herbes édité en langue coréenne chez Bori Publishing en 2017, sa version japonaise parue l’année passée chez Korocolor Publishers et Les mauvaises herbes traduit l’année dernière en langue portugaise pour l’éditeur Pipoca & Nanquim. Kim Tae-hun Journaliste au Weekly Kyunghyang Ha Ji-kwon Photographe

Les groupes de loisirs en ligne

Lifestyle 2021 SPRING 139

Les groupes de loisirs en ligne Depuis environ deux ans, la pratique de loisirs en groupe tend à se répandre chez les internautes coréens, en particulier parmi les jeunes, qui n’ont pas tardé à adopter cette nouvelle forme d’activité des salons en ligne, et ce, d’autant que la distanciation physique s’impose actuellement en raison de la crise sanitaire. Sur la plate-forme d’apprentissage en ligne Hobbyful, la broderie fait de nombreux adeptes parmi les Coréens, qui apprécient particulièrement les sites Internet consacrés aux loisirs et passe-temps divers en ces temps de COVID-19 qui les contraignent à limiter leurs contacts et à passer plus de temps chez eux. Le plaisir de monsieur Lee, cet employé de bureau d’une trentaine d’années, est de humer et déguster des vins, ce qu’il apprécie d’autant plus en compagnie de ceux qui le partagent. Depuis 2019, il faisait partie d’un petit club d’une douzaine d’amateurs auxquels il s’était joint pour améliorer ses connaissances dans ce domaine et, quand venait le vendredi, il participait à leurs réunions qui se tenaient à Mapo, un quartier commercial et résidentiel de l’ouest de Séoul. À cette occasion, il pouvait ainsi dialoguer sur différents sujets, notamment les derniers vins que les uns et les autres avaient dégustés. Il rêvait alors de faire un voyage en Suisse pour y découvrir des vins de qualité accompagnés de délicieux fromages et, si l’occasion ne s’en était pas encore présentée, il n’appréciait pas moins la possibilité de rencontrer d’autres gourmets avec lesquels avoir d’intéressants échanges. Son club rassemblait des hommes et femmes de sa tranche d’âge qui ressentaient une même envie de clore leur semaine de travail en se retrouvant pour savourer un bon vin dans une ambiance chaleureuse. C’est alors qu’est survenue la pandémie de COVID-19.« Qui sait quand nous nous reverrons ? », déplore monsieur Lee. « Espérons que nous nous réveillerons au plus vite d’un tel cauchemar ! » Du fait des restrictions qui pèsent sur les rassemblements, la mise en sommeil des rencontres du club s’allonge désespérément, au point qu’elles ne semblent plus qu’un lointain souvenir, alors, après sa journée de travail, monsieur Lee en est réduit à siroter son vin en solitaire devant un film choisi sur Netflix, quand il ne se contente pas de rester assis à ne rien faire sur son canapé. Si les cours de pâtisserie maison intéressent nombre d’internautes, ceux d’autres types de cuisine, mais aussi de broderie, de tricot et de langues étrangères remportent également un franc succès. Supporteurs encourageant leurs équipes, le 20 septembre dernier, lors d’un match de championnat de la Ligue coréenne de basketball qui opposait l’Ulsan Hyundai Mobis Phoebus aux Changwon LG Sakers. Faute de pouvoir y assister sur place en raison de la situation sanitaire, ces admirateurs l’ont fait à leur domicile, par petits groupes, tout au long de la saison sportive. Une multiplication des clubs Le club que fréquentait monsieur Lee n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, car il en existait aussi qui réunissaient des amateurs de lecture, de cinéma, de voyages, de cuisine ou de musique et d’autres activités encore, ces adeptes ayant en moyenne une quarantaine d’années. En avril 2019, le cabinet d’études de marché Embrain Trend Monitor a réalisé une enquête d’opinion sur la vie associative auprès de mille personnes âgées de 19 à 59 ans, 906 d’entre elles ayant déclaré se livrer régulièrement à des activités de ce type, en vue, dans 26 % des cas, de « rencontrer le plus possible de gens d’horizons divers, mais s’intéressant aux mêmes choses ». Si ce chiffre représente moins de la moitié de celui de 67,6 % correspondant aux personnes qui ont dit ne fréquenter que d’anciens camarades de classe ou des collègues, d’autres données semblent témoigner d’une progression constante des activités en groupe, puisque 290 personnes interrogées ont notamment évoqué le besoin qu’elles éprouvent d’en pratiquer dans le cadre de leurs loisirs ou de certains domaines d’intérêt. Parmi les motifs de rencontre invoqués, un goût commun des voyages arrivait indiscutablement en première position, comme l’indiquait le chiffre correspondant de 73,5 %, suivi du sport, des langues étrangères, du bénévolat, du cinéma et de la lecture ou de l’écriture, qui atteignaient respectivement 18,1 %, 15,9 %, 15 %, 14,3 %, et 14,1 %. Ces tendances semblent toutefois procéder d’une vision toujours plus individualiste des relations avec autrui, puisqu’elles visent souvent aujourd’hui à s’épanouir, à pratiquer son passe-temps et à parfaire ses connaissances. S’il est vrai que les réunions virtuelles ne peuvent rivaliser avec des contacts directs en termes de chaleur humaine et de langage non verbal, elles ne se prêtent pas moins au dialogue et au débat d’idées, comme l’affirment nombre de leurs adeptes, qui qualifient les séances auxquelles ils participent d’utiles ou d’intéressantes. Les groupes d’activités en ligne Si cette vie associative a été mise à mal par la COVID-19, nombreux sont ceux qui n’y renoncent pas et recourent aux outils de vidéo-conférence conçus au départ pour le télétravail dans un but autre que professionnel, à l’instar de ce club de lecture domicilié à Séoul qui a fait le choix de poursuivre ses réunions à l’aide de la plate-forme Zoom dans le but de permettre à ses membres d’échanger leurs avis sur les livres qu’ils ont lus. C’est au moyen de l’application nommée « Somoim », c’est-à-dire « petits rassemblements », qu’il a fait part de sa décision à la fin de 2020, après que les autorités du grand Séoul ont mis en place un confinement plus dur. Il en va de même des clubs d’écriture, qui visent à confronter le fruit des travaux réalisés par leurs membres, à l’instar de l’un d’eux, situé à Séoul et regroupant 234 personnes qui se réunissent aujourd’hui au moyen de Google Meet. Après les inévitables difficultés d’adaptation à cette pratique, ses participants s’y sont rapidement accoutumés et continuent de partager leurs écrits. Au nombre des plateformes destinées aux activités de tels groupes, figurent également qui se présentent elles-mêmes comme des « salons sociaux ». La troisième d’entre elles, plus particulièrement destinée à la critique littéraire, dessert, depuis sa création en 2015, pas moins de quatre cents clubs de lecture rassemblant quelque huit mille personnes qui, pour la plupart, participent à quatre réunions mensuelles pour y parler de livres. S’il est vrai que les réunions virtuelles ne peuvent rivaliser avec des contacts directs en termes de chaleur humaine et de langage non verbal, elles ne se prêtent pas moins au dialogue et au débat d’idées, comme l’affirment nombre de leurs adeptes, qui qualifient les séances auxquelles ils participent d’utiles ou d’intéressantes. Quant à la plateforme Frip, elle fournit un support de communication convenant à différents passe-temps ou loisirs tels que la cuisine, la poterie, l’escalade et le bricolage. Tout en respectant les gestes barrières et autres mesures de prévention contre les risques de contamination, les membres d’un club de cuisine qui y fait appel se réunissent aussi en petit nombre pour pouvoir disposer des ustensiles, ingrédients et installations indispensables à leurs activités. Les membres de clubs sportifs pratiquant l’escalade ou la randonnée continuent eux aussi à se retrouver à effectif réduit dans le respect des consignes de limitation des rassemblements privés à quatre personnes. Dans le domaine culinaire comme sportif, il faut aussi noter que certains clubs proposent en parallèle leurs activités en distanciel et en présentiel, notamment en faisant livrer des kits au domicile de leurs membres ou, s’agissant d’escalade ou de natation, en recourant aux réseaux sociaux à l’aide de mots-dièse. Suite à la fermeture des salles de sport imposée par la pandémie de COVID-19, les Coréens se sont lancés dans une pratique sportive domestique à l’aide de nombreuses applications créées à cet effet et téléchargeables sur leur smartphone. Un témoignage personnel J’ai fa i t , en ce qui me concerne, l’expérience de cours de tricot en ligne et, quoique n’ayant jamais effectué de tels travaux, j’ai commandé tous les accessoires nécessaires à cet effet. Cependant, malgré la certitude qui était la mienne de pouvoir suivre les explications sans peine, une déception m’attendait en raison de leur débit trop rapide. Pelote de laine et aiguilles à tricoter en mains, sans trop savoir qu’en faire, j’ai compris qu’il serait beaucoup plus efficace de suivre des cours en présentiel et mon rêve de poser une bonne tasse de café sur un joli napperon tricoté par mes soins s’en est trouvé réduit à néant. Il se peut que d’autres débutants aient vu leurs espoirs déçus, mais les difficultés rencontrées diffèrent selon les personnes et, pour ma part, je n’ai pas renoncé à poursuivre mon apprentissage en présentiel quand la crise prendra fin.

L’APPEL DU PANSORI

In Love with Korea 2021 SPRING 170

L’APPEL DU PANSORI Il n’est pas donné à tout le monde de savoir exactement ce qu’il convient de faire de sa vie, mais Laure Mafo est de ceux qui en ont la certitude depuis le choc de sa découverte du pansori, après laquelle elle n’a pas hésité à partir pour Séoul afin de se perfectionner dans l’interprétation de ce genre d’opéra populaire traditionnel et de le faire à son tour connaître dans le monde entier. Àl’époque où elle travaillait dans la succursale parisienne de Samsung Electronics, Laure Mafo caressait le rêve d’acheter une maison pour y ouvrir une crèche qui accueillerait beaucoup d’enfants. Néanmoins, un premier concert de pansori auquel elle assistait allait changer le cours de sa vie. « C’était fabuleux ! J’ai été aussitôt conquise ! », se souvient-elle. Fascinée par le style si particulier de cet opéra narratif traditionnel, la jeune femme, rayonnante de joie, ne cessait de se répéter en son for intérieur : « C’est magnifique, vraiment magnifique ! J’ai enfin trouvé ma voie ! » Quand le spectacle a pris fin, elle s’est avancée vers la chanteuse Min Hye-sung, qui venait d’interpréter un morceau de Chunghyangga, dont le titre signifie « le chant de Chunhyang », et qui évoque la célèbre idylle née entre un noble et une jeune fille du peuple. Lorsqu’elle a interrogé la chanteuse sur l’apprentissage de cet art, celle-ci a déclaré que le plus souhaitable était évidemment de l’effectuer en Corée et la jeune fan de K-pop qui étudiait la comptabilité à l’université lui a aussitôt demandé : « Si je venais y vivre, est-ce que vous voudriez bien me l’apprendre ? » C’est ainsi qu’en 2017, après deux années de préparatifs et maints efforts pour convaincre famille et amis qu’elle n’avait pas perdu l’esprit, Laure Mafo s’est envolée pour Séoul. La chanteuse Min Hye-sung l’avait prévenue que sa formation exigerait au bas mot dix années de travail, mais, afin de rassurer sa mère, la jeune femme avait affirmé vouloir partir « juste un an, pour voir ». Aujourd’hui, elle assure n’avoir fait ce choix ni par goût de l’aventure ni avec appréhension, mais parce qu’il semblait s’imposer. Comme promis, son enseignement allait débuter auprès de Min Hye-sung, qui a été officiellement reconnue comme dépositaire de la tradition du chant de Heungbuga, c’est-à-dire « de Heungbu », l’une des cinq oeuvres de pansori les plus célèbres classées parmi les biens importants du patrimoine culturel immatériel coréen. La tâche s’annonçait colossale, les éléments narratifs de ce genre supposant, en vue de la bonne compréhension des textes, de commencer par apprendre le coréen et le chinois écrit. Pour chanter le pansori, Laure Mafo se devra de maîtriser non seulement les techniques de ce genre, mais aussi la langue coréenne, afin d’en comprendre parfaitement les paroles et de perfectionner sa prononciation. Un apprentissage sans fin Avant la survenue de la pandémie de COVID-19, Laure Mafo consacrait tout son temps à ses leçons, répétitions, concerts occasionnels et passages à la télévision, à raison de onze à vingt et une heures quotidiennes. En effet, elle éprouvait le besoin de « mettre les bouchées doubles » par rapport aux autres élèves en raison des difficultés spécifiques de compréhension et de prononciation qui étaient les siennes. En vue d’améliorer cette dernière, elle allait devoir s’astreindre à articuler des mots en tenant un stylo dans sa bouche, aux commissures des lèvres, et ce, pendant toute une semaine. « Certes, je n’atteindrai jamais le niveau de la langue maternelle, mais je n’en tiens pas moins à être la plus professionnelle possible », déclare cette jeune femme de trente-six ans dotée d’une voix généreuse qui porte loin. En 2018, alors qu’elle faisait ses premiers pas sur scène, Laure Mafo a vécu des moments inou-bliables lorsqu’elle a chanté au palais de l’Élysée à l’occasion de la rencontre au sommet qui se tenait entre le président coréen Moon Jae-in et son homologue français Emmanuel Macron. Un an plus tard, cette Française d’origine camerounaise allait fournir une prestation plus mémorable encore à l’ambassade de Corée à Yaoundé, en compagnie de sa professeure et d’autres maîtres du pansori. Au nombre des spectateurs, se trouvaient des membres de sa famille et des dignitaires du régime. « Ma mère ne me regardait pas », se rappelle la chanteuse. « Elle était trop occupée à observer les réactions des autres. Elle ressentait une grande fierté ».Si toutes les oeuvres de pansori intéressent cette interprète par leur histoire comme par les messages dont elles sont porteuses, celle qu’affectionne le plus Laure Mafo s’intitule Heungbuga et s’inspire d’un conte populaire qui a pour personnages principaux un petit garçon pauvre, mais vertueux, et son grand frère cupide. « C’est l’histoire d’une famille et de ses problèmes, comme elles en ont toutes, y compris la mienne. J’en approuve la morale, selon laquelle on est toujours récompensé quand on fait le bien », explique la chanteuse. Par-delà ce morceau, elle nourrit l’espoir d’acquérir la maîtrise de l’ensemble de l’oeuvre d’une durée de trois heures dont il fait partie et de l’interpréter sur les scènes mondiales, tout en enseignant le pansori aux enfants afin de leur procurer un nouveau moyen d’expression, comme cela s’est produit auparavant dans son cas. « À Paris, je me sentais souvent déprimée et incapable de m’exprimer pour une raison ou une autre », avoue-t-elle. « Maintenant, il me suffit de chanter pour avoir aussitôt les idées plus claires. Quand j’aurai des enfants, j’aimerais pouvoir les initier aux beautés de cet art ». Dès qu’elle aborde ce sujet, sa mère en profite pour lui demander si par hasard elle aurait enfin rencontré l’homme de sa vie, ce à quoi elle répond invariablement : « Pas encore ! » L’ambassadrice d’honneur de la Fondation Corée- Afrique qu’est Laure Mafo aime à revêtir un hanbok qui évoque tout à la fois ses racines camerounaises et la culture coréenne qu’elle a faite sienne. Celui qu’elle porte ici se compose d’un boléro aux motifs d’inspiration camerounaise et d’une longue jupe rouge coréenne de style traditionnel. L’année de la pandémie L’année 2020 allait s’avérer des plus éprouvantes pour Laure Mafo non seulement en raison de l’annulation de tous les concerts, mais aussi parce que son visa ne lui permettait pas d’exercer dans d’autres domaines que l’art. En conséquence, elle a entrepris de rester en contact avec son public en créant une chaîne YouTube dont le nom Laurerang Arirang signifie « Arirang avec Laure », ainsi que par le biais de celle de sa professeure intitulée « Bonjour Pansori », sur laquelle elle traduit en français les explications données pendant les leçons. Par ailleurs, l’absence de représentations signifie forcément celle de tout revenu, mais Laure Mafo s’estime chanceuse eu égard à la générosité dont fait preuve sa propriétaire en suspendant son loyer et en l’aidant à subvenir à ses besoins. Cette dame, qu’elle appelle « eonni », c’est-à-dire « grande soeur », est allée jusqu’à lui offrir un hanbok, le vêtement traditionnel coréen, afin qu’elle le porte sur scène. En tant que locutrice de coréen, Laure Mafo qualifie cette langue de courtoise, mais, s’agissant des relations avec la population du pays, elle dit se sentir parfois déconcertée par le comporte-ment de certains, tout en jugeant son vécu globalement positif grâce à l’amabilité des autres. « Mes amis coréens m’ont aussi apporté leur aide à Paris en m’aidant à trouver un logement ou à ouvrir un compte en banque, par exemple ». Tout en ne niant pas que la cuisine française lui manque, en particulier la raclette et les éclairs, elle se console en se régalant de bouillon d’os de boeuf coréen, ce plat aux vertus très appréciées les lendemains de beuverie, quoiqu’elle ne boive pas elle-même. En fin de compte, l’année passée ne lui aura pas été tout à fait défavorable, puisqu’elle lui a per-mis de réaliser un rêve qui lui était cher, à savoir son admission dans la prestigieuse Université nationale des arts de Corée. Si Laure Mafo ne peut que s’en réjouir, l’idée de « redevenir étudiante et de devoir tout traduire » n’est pas sans l’inquiéter, mais le montant des droits d’inscription dans cet établissement la préoccupe plus encore en raison de la situation de détresse financière dans laquelle elle se trouve actuellement, et pour la première fois de sa vie, de son aveu même. «Quand j’entre en scène, je souhaite de tout coeur que le public verra en moi la chanteuse de pansori, et non l’étrangère qui l’interprète». Ne surtout pas regarder en arrière Laure Mafo affirme pourtant n’avoir jamais regretté son choix, hormis pendant la première des deux sessions annuelles de formation intensive au pansori qu’elle a suivies dans une région montagneuse et qui sont connues sous le nom de san gongbu se traduisant littéralement par « études dans les montagnes ». « J’ai bien cru en mourir. La formation commençait à cinq heures du matin et durait toute la journée. Au travail, succédaient les repas et inversement », se rap-pelle-t-elle, et d’ajouter : « Dans les premiers temps, je me demandais ce que j’étais venue faire là, mais par la suite, je me suis aperçue des progrès que j’accomplissais ». À ses yeux, cette formation en montagne se révèle essentielle à l’acquisition d’une bonne voix et d’une technique particulièrement complexe. Aujourd’hui, la jeune femme se fixe pour nouvel objectif de chanter du pansori en français, mais, d’ores et déjà, il lui arrive d’en interpréter à l’aide des deux langues, un exercice plus difficile encore. « La technique n’est pas la même », explique-t-elle. « En coréen, j’ai l’impression de raconter une histoire et, en français, de ne faire que chanter, alors je travaille sur la dimension narrative dans cette langue ». Cependant, quelle que soit la langue, Laure Mafo ne désespère jamais d’atteindre son but : « Quand j’entre en scène, je souhaite de tout coeur que le public verra en moi la chanteuse de pansori, et non l’étrangère qui l’interprète ». Pour le moment, elle espère que la reprise des représentations interviendra dans le courant de l’année et, dans cette perspective, elle entend parfaire sa maîtrise du Heungbuga avant d’aborder une pièce moins connue du répertoire intitulée Sugyeong nang-jaga, à savoir « le chant de la jeune Sugyeong », ce récit chanté d’une histoire d’amour que de rares artistes, dont Min Hye-sung, ont interprétée à ce jour. « Si je pouvais communiquer, ne serait-ce qu’à une seule personne, le bonheur que j’ai ressenti en entendant chanter ma professeure pour la première fois et mon envie de m’initier à mon tour au pansori, alors j’en serais très heureuse ! », conclut la jeune femme.

Un chant beau et triste à la fois

Interview 2021 SPRING 159

Un chant beau et triste à la fois La chanteuse de jazz Nah Youn-sun, dont le nom peut également s’écrire Youn Sun Nah, a acquis sa notoriété en Corée comme en Europe au cours d’une carrière longue et bien remplie, mais la crise sanitaire l’a évidemment amenée à ne pas quitter la Corée. Ce séjour prolongé lui a tout de même fourni l’occasion de travailler aux côtés de musiciens de différentes nationalités pour enregistrer son dernier album intitulé ARIRANG, The Name of Korea Vol.8 et disponible depuis décembre dernier. Nah Youn-sun a assuré la direction musicale de l’album ARIRANG, The Name of Korea, Vol.8, qui présente une version actualisée du chant populaire le plus célèbre de Corée et qu’elle a enregistré avec la joueuse de geomungo Heo Yoon-jeong. Dans le cas de cet album, le travail en ligne que les musiciens ont dû effectuer leur a permis de mieux se concentrer sur les différentes interprétations et sonorités qu’ils allaient livrer. Selon Nah Youn-sun, le chant Arirang peut redonner courage dans les moments difficiles. Quand Nah Youn-sun chante sur scène, le spectateur croirait en-tendre un instrument de musique merveilleux dont les mélodies pleines de finesse et de vivacité pénètrent au plus pro-fond de son être. Ses titres Momento Magico, Asturies, Breakfast in Bagdad, Hurt et bien d’autres révèlent les prouesses mélodiques dont sont capables ses cordes vocales. Chanteuse de jazz renommée en Europe, elle se produit régulièrement dans les plus prestigieux festivals du monde et s’est vu décerner nombre de distinctions, dont celle d’Officier de l’ordre des arts et lettres que lui a remise le ministère de la Culture français. La signature de contrats avec le label allemand ACT en 2008, puis avec la Warner en 2019, est venue confirmer cette forte présence internationale. Nah Youn-sun, qui vit actuellement à Paris, semble privilégier un répertoire où le chant populaire Arirang, dont la célébrité dépasse les frontières nationales, occupe désormais une place plus importante que le blues. « Lorsque j’interprète une chanson française triste, j’y mets encore plus de mélancolie », expliquait-elle un jour. « Car, en Corée, quand on se sépare, on est aussi désespéré que si c’était la fin du monde ». C’est cette sensibilité que je cherche à exprimer par ma façon de chanter. Dans ses septième et huitième albums respectivement intitulés Same Girl et Lento, figurait déjà une interprétation d’Arirang, que l’artiste allait aussi chanter lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014. Dernièrement, elle a de nouveau mis ce chant à l’honneur en enregistrant ARIRANG, The Name of Korea Vol.8, dont elle a assuré la direction musicale et qu’elle a consacré exclusivement à ce titre maintes fois repris et décliné avec des variations diverses. D’une durée de trente-cinq minutes, cette nouvelle livraison ne comporte pas moins de six versions inédites différentes interprétées en compagnie d’artistes de divers pays, dont l’une réunit Park Kyung-so [Kyung-so Park] au gayageum et le Britannique Andy Sheppard au saxophone, et une autre, Heo Yoon-jeong [Yoon Jeong Heo] au geomungo et le trompettiste norvégien Mathias Eick. Qu’apporte de nouveau cette reprise ? L’année 2020 s’est avérée très difficile pour tous, comme vous le savez, en raison de la pandémie de COVID-19. Dans le domaine de la musique, en entraînant l’annulation de presque tous les rendez-vous, elle a plongé dans la détresse des interprètes, sociétés de production, agences art ist iques et bien d’autres personnes concernées, sans pour autant les décourager totalement. Chacun a fait sienne la consigne « Continuez de créer » et, pour ma part, je constate que cet état d’esprit constructif m’a été très bénéfique. Mon propos n’était pas de rendre joyeux ou de susciter de vains espoirs par une interprétation chaleureuse, mais, au contraire, de donner la lecture la plus belle et triste qui soit, à l’image du monde d’aujourd’hui. Ce point de vue faisant l’unanimité, nous nous sommes attelés à la tâche et, en le faisant, nous avons ressenti les effets bienfaisants de notre travail de création. De quels musiciens souhaitiez-vous vous entourer ? Avant tout, je recherchais des artistes animés d’un esprit d’équipe et réceptifs à la signification profonde de ce chant. C’était le cas d’Andy Sheppard, qui avait déjà travaillé avec Park Kyung-so pour le Festival de K-musique qui se tient en Grande-Bretagne. Par le passé, j’avais déjà chanté en duo avec Mathias Eick et je connaissais ses multiples talents d’instrumentiste. Trompette, contrebasse, batterie, piano et même des instruments électroniques : c’est un musicien qui peut jouer de tout. [Par ses nombreuses tournées européennes, Nah Youn-sun a permis à Arirang de faire son entrée dans le répertoire du jazz, comme en témoigne l’album Good Stuff qu’ont enregistré le pianiste finlandais Iiro Emil Rantala et le guitariste suédois Ulf Wakenius et qui comporte un morceau intitulé Seoul reprenant les bases mélodiques de la version propre à la région de Myriang. À partir des années 2000, ce dernier musicien continuera de travailler sur son interprétation, tout en abordant celle des versions régionales de Jindo et de Jeonseon, sans pour autant renoncer à son étroite collaboration avec la chanteuse coréenne]. Que pensent les musiciens étrangers d’Arirang ? En tout premier lieu, ils l’apprécient sur le plan mélodique. Le tromboniste suisse Samuel Blaser, par exemple, qui joue avec le duo CelloGayageum dans ARIRANG-19, après que je lui ai fait découvrir toutes ses versions régionales, en a été si impressionné qu’il m’a aussitôt envoyé toute une série de variations sur ce thème. À vos yeux, comment s’explique cette fascination ? Je crois pouvoir dire qu’elle tient à la puissance qui émane toujours des chants populaires de style minyo, mais, chez les étrangers, elle provient aussi d’un effet de nouveauté, toute découverte musicale éveillant le plus souvent l’intérêt. Arirang est d’une construction simple, mais il a aussi la particularité d’être très rythmé, d’où la possibilité de l’adapter à différents genres musicaux, notamment au jazz. De toute façon, ce que ressentent les musiciens, ils peuvent l’exprimer de cent manières différentes, mais, la plupart du temps, ils s’intéressent surtout aux rythmes irréguliers à cinq ou sept temps. La réalisation à distance de cet album a-t-elle posé des problèmes ? Comme la pandémie interdisait tout rassemblement et que nous nous trouvions très loin les uns des autres, le travail a débuté exclusivement avec les musiciens coréens, chacun d’entre eux créant et enregistrant son interprétation personnelle d’Arirang. Ils ont ensuite fait parvenir l’aboutissement de leurs travaux aux musiciens étrangers, soit directement, soit par mon intermédiaire, au moyen d’e-mails, de messages instantanés ou d’affichages sur les réseaux sociaux, puis les destinataires ont écouté les fichiers et envoyé en retour les morceaux instrumentaux. Bien entendu, le tout n’était pas chose aisée, car ne pouvant être accompli en une seule étape. Il nous a fallu recommencer maintes fois ces opérations dans un sens et dans l’autre, au fur et à mesure que nous retravaillions chaque pièce, avant de parvenir à un résultat qui satisfasse tout le monde. En dépit du décalage horaire, nous avons pu mettre en commun nos compositions respectives, comme dans un travail de collaboration, et, pour ma part, je me suis même chargée du montage final de quelques morceaux. Étant privée de vos déplacements habituels, comment avez-vous vécu cette année 2020 ? Jamais je n’avais passé autant de temps avec mes parents. Je faisais à l’occasion un saut à mon domicile, comme si je séjournais à l’hôtel. J’avoue m’être parfois sentie déprimée ou anxieuse et il m’arrivait de me dire : « Voilà où m’a menée ma vie ! » Ma sensibilité me faisait souffrir cruellement de cette situation. Dans mon entourage, on disait que les réseaux sociaux pouvaient être d’une grande aide, mais je n’ai pas tenu compte de ce conseil. Dans les premiers temps, je préférais m’occuper au ménage ou au rangement et rester auprès de mes parents sans écouter de musique, puis j’ai recommencé à le faire, ce qui m’a surtout permis de redécouvrir celle de l’Europe. J’écoutais chaque album comme si c’était la bande-son d’un film et ceux de Stevie Wonder ou d’Herbie Hancock me plongeaient dans l’euphorie, puis je me suis rendue compte que tous contaient une longue histoire, avec un début et une fin, au fil de leurs morceaux que je savourais dans le calme de mon domicile. Dans ces circonstances, j’ai aussi pris conscience de l’importance que revêt l’ordre dans lequel sont présentées ces différentes parties, mais aussi du véritable pouvoir de guérison que détient l’art, dont la musique, alors j’ai demandé à tous ceux qui travaillaient à notre nouvel album de ne pas composer de chansons courtes, mais au contraire aussi longues que possible en y mettant tout ce qui leur passait par la tête. Artistes ayant participé à la création de l’album (de haut en bas et de gauche à droite) : Coréenne Heo Yoon-jeong au geomungo, l’Italien Michele Rabbia à la batterie, le Britannique Andy Sheppard au saxophone, la chanteuse coréenne de minyo de Gyeonggi Kim Bora, l’accordéoniste français Vincent Peirani, Heo Yoon-jeong, joueuse de geomungo, le flûtiste français Joce Mienie, la joueuse coréenne de daegum Lee Aram, ainsi que la chanteuse coréenne de pansori Kim Yulhee, la joueuse de gayageum Park Kyungso, également coréenne, le Norvégien Mathias Eick à la trompette et le percussionniste coréen Hwang Min-wang. Le duo coréen CelloGayageum et le tromboniste suisse Samuel Blaser y sont aussi intervenus, mais ne figurent pas parmi ces clichés. «Arirang est d’une construction simple, mais il a aussi la particularité d’être très rythmé, d’où la possibilité de l’adapter à différents genres musicaux, notamment au jazz». Cet album pourrait aussi fournir un fond sonore agréable pendant des activités effectuées à domicile telles que le yoga. Effectivement, car il n’exige pas une concentration absolue et parce que l’on peut même l’écouter en vaquant à d’autres occupations, voire en ne faisant rien. Néanmoins, je conseille à ceux qui disposent de suffisamment de temps et de place de s’y plonger entièrement pour mieux l’apprécier. Ils auront alors l’impression de regarder un long-métrage. Quels sont vos projets pour l’année en cours ? En ce moment, je travaille sur un nouvel album qui sera le second que je fais chez Warner Music et le onzième de ma carrière, alors j’espère pouvoir repartir à New York et Los Angeles pour l’enregistrer d’ici à avril prochain. J’envisage aussi un retour à la musique acoustique, mais rien n’est encore décidé, car j’attends avec impatience de la voir se renouveler. Moyennant une amélioration suffisante de la situation sanitaire, la dizaine de représentations que j’avais pro-grammées en Europe pourraient alors avoir lieu, mais, quoi qu’il advienne, je souhaite sincère-ment que cette année se déroule dans de meilleures conditions pour tous les musiciens et autres artistes.

Une voiture en guise de tente

Lifestyle 2020 WINTER 156

Une voiture en guise de tente Dans le cadre de leurs loisirs, toujours plus de Coréens font le choix de se servir de leur véhicule pour camper et peuvent ainsi s’offrir quelques escapades à moindres frais à condition de n’être pas trop exigeants en matière de confort, la pandémie actuelle venant renforcer cette tendance du fait de l’impératif de distanciation physique. Camping en voiture sur les rives du lac de Chungju. Cette pratique permet d’éviter les longues listes d’attente imposées par les réservations dans les campings classiques. © Lee Jung-hyuk « Commencez par tirer autant que possible la banquette avant, puis repoussez la banquette arrière », explique un usager de YouTube en joignant le geste à la parole dans son propre véhicule utilitaire. Après avoir aménagé l’habitacle en moins de trente secondes, il procède à quelques mesures avant de placer le matelas. Les dimensions atteignent deux mètres de long sur un de large. Il n’y a plus qu’à se reposer. « Un adulte peut dormir tout à fait correctement dans ces conditions », affirme l’homme en souriant, « et, s’il est en compagnie de sa petite amie, ils n’auront pas à craindre un manque d’intimité ». Depuis sa mise en ligne sur YouTube, qui date déjà du mois de juillet 2019, cette vidéo avait été visionnée plus de cent mille fois en octobre dernier. Camper de cette manière revient en quelque sorte à bivouaquer dans une voiture, car le matériel nécessaire est réduit au strict minimum au détriment du confort et des commodités, les avantages offerts attirant en revanche les voyageurs qui disposent d’un petit budget, mais aussi ceux que rebutent les contraintes de réservation et d’organisation de leurs séjours. Entre la fin février et le début septembre derniers, l’effectif des adhérents du Club des campeurs en voiture est passé de 80 000 à 170 000 personnes, ce qui fait de cette communauté en ligne coréenne la première dans le domaine du camping. La survenue de l'épidémie de Covid-19 n’est évidemment pas étrangère au doublement de ce chiffre, non seulement parce que la liberté qu’autorise la pratique en question favorise une meilleure résistance psychologique et émotionnelle à la maladie, mais aussi du fait d’une vie en plein air qui évite une trop grande proximité entre les gens. Voilà peu, pas moins de 400 000 personnes allaient regarder la vidéo d’une YouTubeuse qui donnait son avis sur cette formule de séjour, à savoir qu’elle fournit la solution idéale à ceux qui souhaitent passer quelque temps seuls. En mars dernier, époque à laquelle se renforçait l’arsenal de mesures destinées à lutter contre la propagation de la maladie en imposant notamment le respect systématique de la distanciation physique, la célèbre émission de téléréalité coréenne Je vis seul consacrait l’un de ses numéros au cas de deux jeunes gens, l’un acteur et l’autre membre d’un boys’ band, qui avaient choisi le camping en voiture pour séjourner sur la côte en stationnant dans un parc. Suite à cette diffusion, les moteurs de recherche allaient être pris d’assaut par des internautes souhaitant s’informer sur le sujet, tandis que nombre d’autres se manifestaient sur les réseaux sociaux, en particulier Instagram, où la saisie du mot dièse « camping en voiture » donnait accès à des milliers de résultats. Intérieur d’un véhicule utilitaire sport adapté au camping. Contrairement au matelas, article indispensable, la décoration est laissée au choix du campeur. © Kim Nam-jun Si le SUV est particulièrement adapté au camping en voiture de par son habitacle spacieux, la voiture particulière peut aussi s’y prêter en permettant de rabattre ses sièges et de régler leur position pour obtenir un meilleur confort. © gettyimages Cette pratique présente l’avantage de permettre de partir à tout moment et de se garer librement sans avoir à rechercher un camping ou un parc, ce qui supprime aussi la contrainte de la réservation. Des loisirs d’un genre nouveau Le succès croissant de cette nouveauté en matière de loisirs s’explique par la possibilité de séjours improvisés et du choix plus facile de leur lieu. À tout moment, notamment en fin de semaine, quand le besoin de repos se fait sentir, les adeptes de cette formule peuvent sauter dans leur voiture dès le vendredi soir et trouver un endroit agréable où respirer un air plus pur. Ils y gareront librement leur véhicule et n’auront pas à rechercher un camping ou un parc, ce qui supprime aussi la contrainte de la réservation. Si les terrains de camping classiques accueillant tentes et véhicules de loisirs n’ont pas perdu de leur attrait, les places limitées dont ils disposent exigent de patienter longuement avant de pouvoir en retenir une et, à la haute saison, les vacanciers doivent commencer très tôt à organiser leur séjour, ce qui n’est pas sans déplaire à certains. Ils préfèrent alors camper dans leur voiture et, pour ce faire, choisissent le plus souvent de s’arrêter dans des parcs avec toilettes publiques situés en bord de mer ou de rivière. Parmi les nombreux lieux qui répondent à ces exigences, toujours plus en viennent à limiter la possibilité de cette forme de camping en raison des inévitables dégradations qu’occasionnent à l’environnement une longue présence de personnes motorisées et la cuisine qu’elles préparent régulièrement. Les points faibles du camping en voiture ne résident pas dans ces seuls inconvénients, car, en termes de confort, le matelas pneumatique ne peut égaler une literie classique et n’est donc pas recommandé à ceux qui souffrent de problèmes de sommeil. En outre, le plancher d’une voiture étant rarement de niveau sur toute sa surface, il ne se prête guère à cette utilisation et si, depuis 2020, un aménagement de la réglementation autorise la conversion des voitures particulières en véhicules de camping, une totale planéité n’en reste pas moins irréalisable. En outre, pour des raisons évidentes, le camping en voiture n’est pas de nature à satisfaire ceux qui aiment à commencer la journée par une bonne douche ! Enfin, les vacanciers que tente cette pratique se doivent de prendre en compte les conséquences de certaines conditions météorologiques, car un long fonctionnement du chauffage ou de la climatisation d’une voiture n’est pas dépourvu de risques. Un nouveau marché L’industrie automobile et les fabricants d’équipements de plein air s’efforcent d’atténuer ces désagréments par une offre innovante, notamment dans le créneau du véhicule utilitaire, qui permet de transporter passagers et objets tout en fournissant suffisamment de place pour le couchage et une bonne protection contre les intempéries, ce qui en fait aujourd’hui un produit très répandu en Corée. Les ventes de camionnettes ont aussi fortement progressé dans le pays, puisqu’elles s’élevaient à près de 22000 unités en 2017 et ont atteint le chiffre d’environ 42000 l’année suivante, selon une étude réalisée par l’Association coréenne des constructeurs automobiles. Par ailleurs, l’Agence coréenne du camping et des activités de plein air a fait savoir que la taille du marché coréen du camping s’était accrue d’environ 30 % au cours de cette même période, ce qui a porté son chiffre d’affaires de 2 à 2,6 mille milliards de wons. Les informations recueillies au cours des mois de juin et juillet sur le site de commerce en ligne SSG.com révèlent que les ventes de matelas pneumatiques et de tentes de camping, qui sont aisément transportables à l’arrière de tout type de véhicule, ont bondi respectivement de 90 % et 664 % en l’espace de deux mois. S’agissant des glacières, ces indispensables accessoires de camping, elles ont été multipliées par plus de dix et, pour ce qui est des chaises, tables de camping, sacs de couchage et matelas pneumatiques, tentes et ustensiles de cuisine destinés au camping, elles ont respectivement augmenté de 103,7 %, 37,6 %, 55,4 % et 75,5 % dans ce même laps de temps, d’après les données fournies par l’hypermarché Lotte Mart. En ce qui concerne les campeurs eux-mêmes, il va de soi que leurs exigences varient sur les plans quantitatif et qualitatif en fonction de leurs besoins spécifiques et du niveau de confort recherché. Alors que certains adeptes du camping en voiture se contentent d’emporter quelques plats cuisinés et une bouteille de vin, d’autres se montrent plus difficiles quant au niveau de confort, tel ce YouTuber qui disait dernièrement avoir renoncé à cette pratique en raison de son goût prononcé pour les produits de haut de gamme.

Review

LIVRES ET COMPAGNIE

Books & more 2021 SUMMER 79

LIVRES ET COMPAGNIE Une étude traitant enfin d’une importante époque de l’histoire de l’art coréen Korean Art – From the 19th Century to the Present(L’art coréen - Du XIXe siècle à nos jours) Charlotte Horlyck, 2017, Reaktion Books, Londres, 264 pages, 60 $ Comme le précise l’auteur de cet ouvrage, celui-ci ne prétend pas constituer un « texte encyclopédique défini¬tif » retraçant l’évolution de l’art coréen au cours de ces cent dernières années. L’auteur se centre, au contraire, sur les événements de cette période tumultueuse de l’histoire du pays tout en mettant en lumière les liens qui ont toujours uni l’art à la recherche d’une identité coréenne.Son premier chapitre porte sur ces dernières années du royaume de Joseon où le pays entamait sa moder¬nisation et où l’art embrassait toujours plus une voca¬tion politique. Dans un deuxième chapitre, qui évoque l’époque coloniale, l’auteure montre comment l’art, après avoir été l’apanage des élites, allait peu à peu se démocratiser. Le chapitre suivant est consacré au genre du réalisme socialiste, qui a fait son apparition dans l’art nord-coréen après la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion de l’idéologie prônée par Kim Il-sung. C’est cette même période qu’aborde le quatrième chapitre, en parallèle avec le précédent, mais pour s’intéresser, cette fois, à la manière dont a évolué l’art en Corée du Sud, où l’art abstrait allait rapidement occuper une place de premier plan. Quant au cinquième chapitre, il présente une forme d’art populaire spécifiquement coréenne, dite minjung, c’est-à-dire « l’art du peuple », qui a marqué de son influence les années 1970. Enfin, le sixième et dernier chapitre analyse la vision nouvelle de l’art qui est celle des artistes coréens de ces dernières décennies.Ces différentes parties composent un précieux état des lieux de l’art coréen à une époque de l’histoire qui ne peut qu’éveiller l’intérêt, outre que cet ouvrage figure parmi les rares écrits qui ont paru en langue anglaise dans ce domaine. L’insondable abîme des relations humaines Bluebeard’s First Wife(La première femme de Barbe bleue) Ha Seong-nan, traduit par Janet Hong, 2020, Open Letter Books, New York, 229 pages, 15,95 $ Ce recueil de nouvelles de Ha Seong-nan plonge le lecteur au plus profond des relations humaines pour lui en révéler la part d’ombre. Dans une écri¬ture souvent onirique et pleine de lyrisme, elle brosse le tableau de situa¬tions de perte, d’isolement ou de désespoir en s’affranchissant des rigidités d’une structure narrative au profit d’un entrecroisement de bavardages des¬tiné à suggérer plutôt qu’à affirmer. L’effet produit par le récit se situe donc à un niveau foncièrement émotionnel qui permet de partager les peines et souffrances des personnages.Ceux-ci témoignent le plus souvent d’un rapport complexe au monde qui les entoure, lequel se présente ici non plus comme une force cruelle et impersonnelle écrasant impitoyablement les individus de sa puissance, mais comme un ensemble d’êtres parmi lesquels certains ont la vie en hor¬reur. Il s’agit de cet « Autre » qui peut prendre la forme d’enfants courant dans l’appartement du dessus ou de braconniers venus de la ville et terro¬risant un petit village de montagne, ou encore du groupe d’amis louches d’un fiancé. Dans d’autres cas, les personnes en question se situent dans l’entourage direct, tels les maris, femmes ou enfants. Cependant, que l’Autre soit proche ou éloigné, les différents récits ont pour thème com¬mun l’incapacité de le connaître réellement. Ceux que vous pensions com¬prendre le mieux recèlent parfois de sombres secrets, à moins que ce ne soit nous qui ne souhaitions pas les découvrir afin de vivre dans une rassu¬rante illusion.Par leur comportement, les personnages eux-mêmes semblent corro¬borer cette dernière interprétation, à l’instar de ce policier de Séoul qui se voit affecter dans un village isolé de montagne dont il trouve les habitants étranges et impénétrables, ce qui ne l’incite guère au moindre effort d’in¬tégration. Il y a aussi ce couple qui, recherchant un cadre de vie idyllique, s’installe à la périphérie de Séoul dans une maison avec pelouse où gam¬bade un chien dont ils se soucient plus que de leur fils cloué dans son fau¬teuil roulant par un handicap. Dans ces personnages, se reflète la tendance humaine à fuir tout ce qui ne répond pas à ses rêves ou à ses attentes. Si de tels personnages ne peuvent guère être qualifiés de sympathiques, pour autant, ils n’en demeurent pas moins humains au bout du compte.Ce recueil a aussi pour fil conducteur l’idée de « périphérie » concré¬tisée par le lieu de l’action situé soit sur le pourtour de la capitale, soit au-delà, en pleine campagne, ceux des récits qui commencent dans une ville finissant souvent ailleurs. Différentes raisons peuvent expliquer cette migration périphérique, à commencer bien sûr par le désir de fuir le rythme trépidant de la ville, mais aussi, tout simplement, la nécessité. Dans tous les cas, néanmoins, ceux qui font ce choix entrent dans un espace liminal incertain qui échappe aux règles de la vie en société, tels ces néo-ruraux devenus braconniers. Outre cet exemple très révélateur du phénomène, nombre d’autres émaillent la plupart des récits.Ceux-ci laissent le lecteur perplexe, mais ils lui fournissent aussi nombre de sujets de réflexion et l’inciteront à autant de voyages et décou¬vertes en s’abstenant d’en révéler le but, voire de prétendre qu’il n’en existe qu’un. Charles La Shure Professeur au Département de langue et littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul

Toutes les étoiles de la nuit

Art Review 2021 SUMMER 84

Toutes les étoiles de la nuit Dans la Corée pauvre des années 1930 à 1950, écrivains et artistes coréens ont poursuivi leur oeuvre de création, malgré les difficultés, grâce à l’entraide et au soutien de leur entourage, comme le montre une exposition d’une qualité exceptionnelle qui se déroule actuellement au Musée national d’art moderne et contemporain qu’abrite le palais de Deoksu situé à Séoul. /p> Nature morte à la poupée, Gu Bon-ung (1906-1953), 1937. Huile sur toile, 71,4 cm × 89,4 cm. Musée d’art Leeum Samsung. Sous le joug que lui imposait son colonisateur japo¬nais dans les années 1930, la Corée a connu l’une des périodes les plus sombres de son histoire, mais aussi une modernisation et des mutations sociales parti¬culièrement rapides à Gyeongseong, l’actuelle Séoul. De luxueux grands magasins ont ouvert leurs portes et, dans les rues bitumées où circulaient tramways et voitures, flânaient les modern boys vêtus à l’occidentale et les modern girls portant chaussures à talons hauts.Dans cette ville dont l’atmosphère alternait entre le désespoir provoqué par de dures réalités et un romantisme né de la modernité, vivaient aussi nombre d’artistes et écri¬vains qui fréquentaient les nouveaux cafés du centre-ville, dits dabang, Ils n’y accouraient pas seulement pour se désaltérer, car, dans ces lieux au décor exotique et aux sen¬teurs fortes de café, ils discutaient des derniers mouvements avant-gardistes en écoutant chanter Caruso. Les cafés et l’avant-garde artistique 식La pauvreté et la détresse dans lesquelles était plongé le pays colonisé de ces artistes et écrivains n’entamaient en rien leur créativité, car l’esprit de fraternité et d’entraide qui les animait en ces heures sombres entretenait la flamme de la création et permettait la recherche commune d’une nou¬velle voie.Consacrée à ces années de « romantisme paradoxal », l’exposition temporaire intitulée Rencontre de l’art et de la littérature coréennes à l’ère moderne que propose actuelle¬ment le Musée national d’art moderne et contemporain situé au palais de Deoksu, dans le centre de la capitale, attire nombre de visiteurs en dépit des contraintes de distance physique imposées par la pandémie de Covid-19.Comme son titre l’indique, cette manifestation évoque les échanges et influences réciproques qui vinrent nour¬rir la création artistique et littéraire, tous genres confon¬dus, et permirent l’expression d’un idéal esthétique. Des oeuvres dues à une cinquantaine d’artistes et d’écrivains y sont réparties sur quatre grands volets thématiques. Intitu¬lé Convergence et avant-garde, le premier porte sur le Café Jebi, c’est-à-dire « de l’hirondelle », qui appartenait au célèbre poète, romancier et essayiste Yi Sang (1910-1937) et accueillait de nombreux artistes et écrivains. Après une formation d’architecte, Yi Sang exerça quelque temps cette profession au sein de l’Office des travaux publics du gou¬vernement général de Corée, puis il démissionna suite à un diagnostic de tuberculose. Notamment auteur de la nouvelle Les ailes et du poème expérimental Vue à vol de corbeau, ce célèbre écrivain surréaliste figure parmi les pionniers de la littérature coréenne moderne des années 1930.Quant au café Jebi, il ne se distinguait par rien de par¬ticulier, hormis un autoportrait de Yi Sang et quelques tableaux de son ami d’enfance, le peintre Gu Bon-ung (1906-1953) que l’homme avait accrochés aux murs nus du local. D’une apparence modeste et sans grande déco¬ ration, il n’en devint pas moins le lieu de prédilection des artistes pauvres, tels Gu Bon-ung, mais aussi le romancier Park Tae-won (1910-1986), ce très bon ami de Yi Sang, ou le poète et critique littéraire Kim Gi-rim (1908-?), pour ne citer que quelques-uns d’entre eux. Ceux qui s’y réu-nissaient ne parlaient pas seulement d’art et de littérature, mais aussi des dernières oeuvres et tendances apparues dans d’autres genres tels que le cinéma ou la musique. Ainsi, aux yeux des clients de cet établissement, celui-ci ne se limi¬tait pas à un lieu où se retrouver, mais constituait un labo¬ratoire d’idées propice à l’acquisition de connaissances et à l’inspiration mutuelle. Les références d’alors avaient pour nom Jean Cocteau, dont Yi Sang avait affiché des extraits de poèmes, ou René Clair, au sujet duquel Park Tae-won com¬posa son Conte tiré du cinéma : Le dernier milliardaire, qui parodie la pièce de théâtre satirique Le dernier milliardaire (1934) traitant du fascisme.De ces différents artistes et des relations qui les unis¬saient, les oeuvres présentées par cette exposition gardent de remarquables traces, notamment ce Portrait d’un ami (1935), lequel n’est autre que Yi Sang. En dépit d’une diffé¬rence d’âge de quatre années, les deux amis restèrent fidèles après leur rencontre à l’école. À la mort de Yi Sang à l’âge de 27 ans, Gu Bon-ung pleura l’écrivain trop tôt disparu et publia son premier recueil d’oeuvres en 1949, de même que ce dernier avait illustré la couverture de son premier recueil de poèmes, Carte météorologique, édité en 1936. C’est éga¬lement à Yi Sang que sont dues les illustrations d’une nou¬velle de 1934 de Park Tae-won, Une journée du romancier monsieur Kubo, qui parut à l’origine sous forme de feuille¬ton dans le quotidien Joseon Jungang Ilbo. En alliant l’écri¬ture originale de Park Tae-won avec le style surréaliste des dessins de Yi Sang, cette oeuvre créait une idiosyncrasie particulière qui plut fortement aux lecteurs. Autoportrait de Hwang Sul-jo (1904-1939), 1939. Huile sur toile, 31,5 cm × 23 cm. Collection particulière.Hwang Sul-jo, qui appartenait au même groupe d’artistes que Gu Bon-ung, s’est distingué par l’originalité de son style et a excellé dans différents genres dont la nature morte, la peinture paysagère et les portraits. Il réalisa cet autoportrait l’année même de sa mort survenue à l’âge de 35 ans. Dans sa deuxième salle, l’exposition présente des imprimés d’art, des livres aux superbes couvertures et des revues illustrées par des artistes de renom, qui furent pour la plupart édités par des sociétés de presse dans les années 1920 à 1940. Cheongsaekji [papier bleu], Vol. 5, mai 1939 (à gauche). Cheongsaekji, Vol. 8, février 1940.Cheongsaekji, dont le premier numéro parut en juin 1938 et le huitième et dernier, en février 1940, fut une revue d’art particulièrement exhaustive qui, sous la direction de Gu Bon-ung, traita de nombreux sujets portant sur la littérature, le théâtre, le cinéma, la musique et les beaux-arts sous la plume de grands écrivains qui rédigeaient des articles de haute qualité. La poésie et la peinture L’illustration d’oeuvres de fiction publiées sous forme de feuilletons garantissait aux artistes un revenu régulier, aussi éphémère fût-il, tout en permettant aux journaux de se faire l’écho des goûts de la population comme des tendances artistiques. Nombre d’exemples en sont donnés dans la deu¬xième salle de l’exposition qui, telle une bibliothèque bien rangée, réunit livres, journaux, magazines et autres impri¬més périodiques publiés entre les années 1920 et 1940. Inti-tulé Un musée construit sur du papier, ce deuxième volet permet de parcourir les pages des romans feuilletons qui parurent dans divers journaux et s’agrémentèrent des des¬sins de douze illustrateurs différents, dont Ahn Seok-ju (1901-1950).Dans certains cas, ces quotidiens se complétaient d’unmagazine où paraissaient des poèmes illustrés qui consti¬tuèrent un genre nouveau, dit « hwamun », à l’instar du célèbre texte de Baek Seok (1912-1996), Natasha, l’âne blanc et moi, que composa l’auteur en 1938 et qui s’enri¬chit d’illustrations dues au peintre Jeong Hyeon-ung (1911- 1976). Commençant par ces vers : « Ce soir, la neige tombe à l’infini / car l’homme pauvre que je suis / aime la belle Natasha », il est bordé de marges orange et blanches quirappellent le ton étrange de ce poème évoquant le senti¬ment de vide. Il parut dans le magazine littéraire Yeoseong [femmes] qu’avaient fondé les deux hommes à titre de sup¬plément du quotidien Chosun Ilbo.Une grande amitié allait finir par naître entre ceux qui n’étaient au départ que de simples confrères, à savoir l’au¬teur de nombreux poèmes au style original tout empreint de lyrisme et de couleur locale, et son illustrateur diligent. De temps à autre, ce dernier s’accordait quelques instants pour observer l’écrivain assis à ses côtés tandis qu’il s’absorbait dans la narration d’un récit. Dans un court article intitulé Monsieur Baek Seok, que publia en 1939 le magazine Munjang [écriture], Jeong Hyeon-ung fit l’éloge de ce poète « beau comme une statue » et le représenta accompagné de sa signature dans l’illustration qu’il réalisa. Ces liens d’amitié allaient survivre à sa démission de Yeo¬seong et à son départ pour la Mandchourie en 1940, comme en témoigne l’envoi d’un poème intitulé À Jeong Hyeon-ung - Du nord du pays qu’il effec¬tua de là-bas. En 1950, au lendemain de la partition de la péninsule coréenne, Jeong Hyeon-ung gagna la Corée du Nord et y retrouva Baek Seok. Par la suite, il allait rassembler plusieurs poèmes de ce der¬nier dans un recueil sur la quatrième de couverture duquel figurait le nouveau portrait qu’il avait réalisé du poète en le représentant sous un aspect plus mûr que pour Monsieur Baek Seok. Natasha, l’âne blanc et moi, Baek Seok (1912-1996) et Jeong Hyeon-ung (1911-1976), Adamungo.Ce poème agrémenté d’illustrations parut dans le numéro de mars 1938 du magazine Yeoseong publié par le Chosun Ilbo. Fruit d’une collaboration entre le poète Baek Seok et le peintre Jeong Hyeon-ung, cette oeuvre illustre bien les nombreux échanges auxquels s’adonnèrent peintres et écrivains adeptes d’un genre artistique nouveau dit hwamun, c’est-à-dire « écriture illustrée ». La famille du poète Ku Sang, Lee Jung-seop (1916-1956). 1955, crayon et huile sur papier, 32 cm × 49,5 cm. Collection particulière.Au lendemain de la guerre de Corée, Lee Jung-seop séjourna quelque temps chez le poète Ku Sang et représenta cette scène de bonheur familial qui lui rappelait cruellement les siens restés au Japon. Couvertures de numéros de la revue Hyeondae Munhak [littérature contemporaine] créée en janvier 1955,qu’illustrèrent des artistes aussi célèbres que Kim Whanki (1913-1974), Chang Uc-chin (1918-1990) ou Chun Kyung-ja (1924-2015). Les écrits d’artistes Sur le thème « Communauté d’artistes et d’écrivains à l’ère moderne », la troisième salle de l’exposition, qui traite de l’époque s’achevant dans les années 1950, évoque les relations que tissèrent entre eux les artistes et écrivains d’alors. Figure charnière de ce réseau, Kim Gi-rim assurait aussi le lien avec les artistes des générations suivantes grâce au point de vue priSon vilégié dont il disposait de par sa profession de journaliste. De sa propre initiative, il se mettait en quête de nouveaux talents pour les faire connaître au public par ses critiques. Plus tard, le poète et homme d’affaires Kim Gwang-gyun (1914-1993) allait prendre la relève en fournissant un sou¬tien financier aux artistes les plus talentueux et il était donc logique que nombre d’objets issus de sa collection privée soient exposés dans cette salle.Pour la plupart, les visiteurs ne manquent pas de s’ar¬rêter devant le célèbre tableau La famille du poète Ku Sang que peignit Lee Jung-seop (1916-1956) en 1955. L’ar¬tiste, qui y est aussi représenté, semble observer avec envie la famille de Ku Sang, car il faut savoir qu’il était séparé depuis la guerre de sa femme et de ses deux fils, les ayant envoyés vivre au Japon en raison de son extrême détresse financière. Alors qu’il avait espéré pouvoir les y rejoindre grâce au produit de la vente de ses oeuvres, la seule expo¬sition privée qu’il mit sur pied à grand peine ne lui permit pas de recueillir les sommes escomptées pour ce faire. Aux côtés de ce tableau, sont exposées des lettres que lui envoya son épouse japonaise pour rappeler une histoire familiale tragique et la mort solitaire que connut cet artiste de génie malade et appauvri.L’exposition prend fin dans sa quatrième salle consa¬crée aux « Écrits et peintures d’artistes littéraires », en l’occurrence six d’entre eux qui témoignèrent d’excep¬tionnelles qualités littéraires, tels Chang Uc-chin (1918- 1990), qui affectionnait la beauté simple des objets de tous les jours ou Park Ko-suk (1917-2002), qui resta toute sa vie un amoureux de la montagne, tandis que Chun Kyung-ja (1924-2015) est très appréciée du public pour sa peinture colorée et ses essais au ton très sincère. Dans ce dernier volet, les visiteurs découvriront également quatre tableaux dus à Kim Whanki (1913-1974) et, en contemplant de près le microcosme créé par les myriades de points qui enva¬hissent la toile, ils devineront le nom de tous les artistes et écrivains qu’ils auront rencontrés grâce à cette exposi¬tion : autant de créateurs talentueux enfin réunis qui, tels les étoiles au ciel, illuminèrent avec éclat des heures sombres de l’histoire coréenne. “18-II-72 #221”, Kim Whanki, 1972. Huile sur toile, 49 cm × 145 cm. Collection privée.Féru de littérature et ami de nombreux poètes, Kim Whanki publia plusieurs essais illustrés dans différentes revues. Au soir de sa carrière,en cette fin de la première moitié des années 1960 où il vivait à New York, sa peinture évolua vers des formes d’expression abstraitescaractérisées par des motifs composés de points et empreints de lyrisme. Déjà, il évoquait cette évolution dans la correspondance qu’ilentretenait avec le poète Kim Gwang-seop (1906-1977).

A Story for a Little Spare Time

Books & more 2020 SPRING 173

A Story for a Little Spare Time A Story for a Little Spare Time ‘Milena, Milena, Ecstatic’ By Bae Suah, Translated by Deborah Smith, 36 pages, £6.99, Norwich: Strangers Press [2019] “Milena, Milena, Ecstatic” is a short story by Bae Suah, an author who has had significant exposure in the English-speaking world in recent years thanks to the efforts of translator Deborah Smith. This latest work is published in chapbook form as part of the Yeoyu Series from Strangers Press. Yeoyu is a somewhat difficult-to-translate Korean word that can mean “leisure” or “ease,” or can refer to anything of which one might have plenty to spare. The moniker seems appropriate as the story can be read in a bit of spare time, though a thoughtful reader may also wish to ponder and even revisit it. We are introduced to the protagonist, Hom Yun, as he is in the process of making his typical breakfast, and one characteristic stands out immediately: Hom is a creature of habit. As with all aspects of personality, there are two sides to this. On the one hand, this is a character trait of one who finds comfort in the familiar and the routine, who perhaps shuns new and strange experiences. Taken to the extreme, such an individual might even be called boring. On the other hand, though, such a person may be steadfast, strong-willed and disciplined. Rarely, of course, is one exclusive of the other, and so it is with Hom. We learn more about Hom as the story goes on, such as the fact that he likes to read. But he is a particular type of reader, dipping into the various books he keeps in different locations around his house, leaping lightly from one to another at various times – the trait of one not hidebound to routine, but open to a variety of experiences. And yet there is still order here, as he prefers to read certain types of books in certain locations, such as books of plays when he visits a café for his usual drink, an espresso. Into this eclectic yet well-ordered life, Bae injects the occasional element of randomness, such as the silver horse without a rider that Hom encounters during his morning jog, or the mysterious book he finds as he reaches for something to read while relaxing in a lukewarm bath, a book of which he has no knowledge or recollection – and from which part the story’s title is drawn: “Letters to Milena.” It is when Hom begins to interact with others, though, that the story deepens. For the first quarter of the story, we see only the world through Hom’s eyes, but when we begin to see Hom through the world’s eyes, it is almost as if we are seeing a different person. In the latter half of the work, we find Hom at the edge of a great journey, and after a seemingly chance encounter he is faced with a choice. Which door will he step through? If you are looking for something to read in those spare moments when you have a little bit of “yeoyu,” this is a story that might be just right for filling that space. Verse of Healing from an Abandoned Princess ‘Bari’s Love Song’ By Kang Eun-Gyo, Translated by Chung Eun-Gwi, 74 pages, $14.00, South Carolina: Parlor Press [2019] This collection of poetry by Kang Eun-gyo references in its title a famous figure from Korean folklore and shamanism, Bari Gongju, the abandoned princess. Bari follows what at first appears to be a typical hero’s journey: she is abandoned by her parents, goes on a mystical adventure, and returns in heroic fashion. Yet Bari is abandoned not because she poses a threat but because she fails to be born as a male heir, and her heroic journey to the spirit world is undertaken to bring healing and life to the very parents who abandoned her. For this reason, she is cherished by shamans and her tale is sung as an important part of their rituals. The connection between Kang’s poetry and shamanism, however, goes beyond the title of the book. Although this is not noted in the translation, a number of lines scattered throughout the poems have been pulled from or inspired by shamanic ritual songs. Unwrapping the significance of this would take far more words than this review can spare, but suffice it to say that Korean shamanism, while naturally dealing with the meeting of the human, natural and spirit worlds, is first and foremost concerned with the practical human matters of healing pain, suffering and sorrow. In the same way, Kang’s poetry is a verse of healing, tearing down distinctions and challenging expectations. Inanimate objects are personified and given new life; intangible things are endowed with physical, tangible forms. What might seem mundane and ordinary is made visceral and extraordinary. The poetry may seem inscrutable at times (and is unfortunately marred by the occasional awkward translation and a lack of thorough proofreading), but this should only encourage closer examination – both of the poetry and of ourselves. “Bari’s Love Song” is a tune that will linger for quite some time. Wanna Know More Than Just K-Pop? ‘Indieful ROK’ indiefulrok.com “Indieful ROK” (indiefulrok.com), now in its second incarnation, was originally founded in 2008 by Swedish music fan Anna (helikoppter) and orienkorean (who left the website later that year). Although Anna had been a fan of groups like H.O.T. and Turbo in the late 90s, in the 2000s she discovered that Korean music was much more than the seemingly ubiquitous K-pop, and that there was in fact a healthy Korean indie scene. In 2012 she took a two-year break to write for the website “koreanindie.com,” following which she launched “Indieful ROK.” Although the new version of the site is not as frequently updated as the original was, Anna and others still post about the goings on in the indie scene. If you are looking to expand your knowledge of Korean pop music, this website is a good place to start. All of the old posts are still available in the archives, including interviews with musicians and other figures in the industry, commentaries on various television programs that feature indie music, and updates on music awards and competitions (including the latest posts on the 2020 Korean Music Awards). If your knowledge of Korean music is limited to K-pop, who knows – you just might learn about your next favorite artist or band here.

SUBSCRIPTION

You can check the amount by country and apply for a subscription.

Subscription Request

전체메뉴

전체메뉴 닫기