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Des aliments simples, mais non moins délicieux

Essential Ingredients 2022 SPRING 567

Des aliments simples, mais non moins délicieux Des aliments simples, mais non moins délicieux Les siraegi, ces légumes du printemps jugés jusqu’ici ordinaires, flattent le palais par une agréable saveur sucrée que l’on appréciera d’autant plus après les longs mois froids de l’hiver et à laquelle on ne pourra résister après y avoir goûté. Tout est bon dans les radis chinois, dont le goût change en outre au gré des saisons. Lors de leur récolte, qui a lieu l’hiver, ils sont découpés, liés en bottes et séchés au soleil et au vent jusqu’à l’arrivée du printemps pour obtenir les siraegi composés de leurs fanes. Ces légumes relèveront de leur saveur les menus de la saison nouvelle, tout en leur apportant une abondance de fibres. Leur goût délicieux se révèle après au moins trois opérations successives de congélation et de décongélation. Des aliments très appréciés aujourd’hui étaient parfois dédaignés jusqu’ici, car jugés trop communs, comme c’est le cas des siraegi, ces fanes de choux et de radis chinois que l’on faisait sécher autrefois en plein air. Sur toute la péninsule coréenne, une tradition née dans l’Antiquité veut que l’on confectionne en grande quantité des condiments dits kimchi afin d’en disposer pendant tout l’hiver. Désignés par le terme « kimjang », ces travaux culinaires annuels, auxquels s’ajoutent des procédés de stockage et une coutume du partage, figurent désormais sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Le kimchi d’hiver s’obtient en découpant du chou et du radis chinois dont on relève la saveur par un assaisonnement à base de poireau, d’ail et de piment rouge en poudre, ainsi que de fruits de mer salés et fermentés, les feuilles de radis chinois et les feuilles de chou les plus grandes n’entrant pas dans cette préparation. Une fois bouillies et séchées, ces deux dernières parties des légumes permettent toutefois de produire ce que l’on appelle des siraegi, lesquels font eux-mêmes partie des ugeoji, c’est-à-dire des feuilles externes des légumes inemployées en cuisine, dont celles du radis chinois et du chou, selon la définition qu’en donnent les dictionnaires usuels de la langue coréenne. Ce dernier terme peut aussi désigner de manière imagée l’« expression d’un visage aux sourcils froncés » par analogie avec l’aspect peu présentable de ces ingrédients à la saveur insoupçonnée qui se révèle après un séchage adéquat. Lorsqu’il est en terre, le choux chinois, comme les autres légumes, doit subir les rigueurs du climat, qui abîment ou rendent plus rugueuses leurs feuilles externes, ce qui nuit à leur qualité en les faisant ramollir ou jaunir plus rapidement. En des temps de disette où les plus humbles en étaient réduits à se nourrir d’herbe et d’écorce d’arbre, comment n’auraient-ils pas profité de cette source supplémentaire d’alimentation ? Ils avaient donc coutume de les réserver pour les faire sécher à l’ombre, après quoi ils les hachaient et y ajoutaient une poignée de riz, de résidus de soja du tofu ou de son de blé pour confectionner des bouillies. Quand venait à manquer la nourriture, notamment au printemps, on parlait dans le journal des paysans qui se contentaient de ces préparations composées de siraegi. Un temps d’adaptation D’emblée, on pourra ne pas apprécier les siraegi à leur juste valeur et leur odeur évoquera peut-être de froides journées d’hiver où on les faisait cuire dans les cours de fermes. J’avoue moi-même ne pas les aimer, bien que conservant le souvenir attendri de l’agréable vapeur chaude qui emplissait notre maison. Leurs effluves désagréables proviennent des composés soufrés qui sont des produits de la cuisson des feuilles de chou et des fanes de radis chinois, laquelle présente toutefois l’avantage d’atténuer l’amertume et l’acidité de ces parties végétales en leur conférant un goût plus sucré. Si le chou chinois possède une saveur particulière, c’est en raison de sa forte teneur en acide glutamique libre, que l’on retrouve également dans la racine du radis chinois, mais plus encore dans ses fanes. Naturellement présent dans la viande, ce même acide, aux côtés des composés soufrés, est à l’origine des qualités gustatives des siraegi, d’où la savoureuse alliance de ces deux aliments. Dans un ragoût ou une soupe de siraegi assaisonnée avec de l’ail et du concentré de piment rouge ou de soja, le mangeur croira d’ailleurs déceler un goût de viande que viendra accentuer l’ajout de bouillon d’anchois. À Tongyeong, ce port méridional aux fameuses spécialités culinaires, les arêtes d’anguille se substituent à l’anchois dans la soupe de siraegi.Ceux-ci ne dévoilent pas immédiatement toutes leurs qualités, d’aucuns affirmant qu’il faut les avoir fait goûter entre huit et quinze fois à un enfant pour qu’ils ne le rebutent plus, en particulier sous forme de soupe. Si je n’ai pas souvenir de la première fois que j’en ai mangé, j’ai longtemps fait la grimace quand on m’en présentait, puis, un beau jour, pour une raison ou une autre, je me suis mis à les aimer. Une fois tombé sous le charme, j’ai commencé à en consommer en les accommodant de toutes les manières possibles, en particulier agrémentés de graines de Perilla, mijotés avec du concentré de soja et d’autres assaisonnements ou dans un bouillon d’os de bœuf.En Corée, le quinzième jour du Nouvel an lunaire est marqué par la célébration d’une fête traditionnelle appelée daeboreum, c’est-à-dire le « grand jour de la pleine lune », qui tombait cette année le 15 février selon le calendrier grégorien. La coutume veut que l’on confectionne à cette occasion des mungnamul, ce qui signifie littéralement « légumes vieux » et de l’ogokbap, un riz aux cinq grains différents. Le premier de ces plats se compose d’ingrédients variés tels que courge, concombre, champignon, citrouille, navet, fougère, aster, tiges de concombre ou épluchures d’aubergine que l’on a séchés et conservés à l’arrivée de l’hiver pour les consommer après les avoir fait bouillir et assaisonnés. Les siraegi sont au nombre de ces différents légumes. La production de siraegi la plus renommée provient du bassin de Haean, qui se situe dans le canton de Yanggu appartenant à la province de Gangwon, où leur culture est pratiquée à une altitude comprise entre 300 et 500 mètres et bénéficie d’écarts journaliers de température pouvant atteindre vingt degrés en hiver. Ce bassin d’érosion est également connu sous le nom de « Punchbowl » que lui donna un journaliste américain pendant la guerre de Corée. © Shutterstock L’érudit Hong Seok-mo (1781-1857), qui vécut dans les derniers temps de la période de Joseon, écrivit, dans l’ouvrage qu’il rédigea en 1849 et qui avait pour titre Dongguk sesigi, c’est-à-dire « relation des coutumes saisonnières des contrées de l’Est », qu’afin d’éviter de souffrir de la chaleur l’été venu, il convenait de manger des légumes séchés à la première pleine lune de l’année. Si cette affirmation peut sembler dépourvue de fondements scientifiques, les qualités nutritives des légumes séchés n’en demeurent pas moins réelles. Après qu’un légume a bouilli et séché, la couleur de la chlorophylle qu’il renferme passe du vert à un jaune-vert assez terne, cette substance ne constituant cependant pas en elle-même un aliment dont l’assimilation favorise certaines fonctions du corps humain. Si des vitamines hydrosolubles, notamment B et C, disparaissent lors de ces opérations, tel n’est pas le cas de la plupart des autres, ainsi que des minéraux liposolubles. Selon la table de composition nutritionnelle des aliments coréens publiée par l’Office national de promotion rurale, 100 grammes de siraegi de radis blanchis contiennent 4 grammes de protéines, 9,8 grammes de glucides, 0,3 gramme de matières grasses et 10,3 grammes de fibres alimentaires, deux assiettes de siraegi fournissant ainsi à elles seules plus de la moitié des 25 grammes de l’apport quotidien recommandé en fibres alimentaires. Les vertus de la consommation hivernale de siraegi ne dureront certes pas jusqu’à l’été, mais les personnes sujettes à la constipation ne manqueront pas d’en ressentir encore les effets bienfaisants au printemps.   Après avoir longuement bouilli, puis trempé dans l’eau froide, les siraegi peuvent être accommodés sous différentes formes, notamment avec des émincés de bœuf ou de porc, le tout étant relevé par divers assaisonnements, puis sauté conformément à la tradition qui veut que l’on consomme cette préparation au premier jour de pleine lune du Nouvel an lunaire. © Getty Images Korea Les présents de la saison froide Les siraegi, tels que nous les connaissons aujourd’hui, sont fort différents de ceux de l’époque révolue où, après, après avoir confectionné du kimchi, on recueillait et faisait sécher les fanes de radis chinois qui restaient sans rien en laisser. En vue de leur emploi culinaire, une nouvelle variété de radis chinois a été créée et fait l’objet de cultures spécifiques dont les produits présentent une texture plus légère et n’exigent pas d’être pelés avant la cuisson. Les plantes de ce type possédant un feuillage plus abondant, il convient d’en semer les graines en ménageant plus de place entre elles afin de laisser pousser suffisamment les fanes que l’on récoltera dans le but d’obtenir les siraegi, tandis que les tubercules ne seront récoltés que quarante-cinq à soixante jours après les semis, les plus petits d’entre eux étant parfois abandonnés dans les champs. Cette variété de radis chinois exclusivement destinée à la production de siraegi se caractérise par un goût plus prononcé et sucré que celui du légume habituel, ce qui le rend impropre à la confection de kimchi et mieux adapté à celle de dongchimi ou de mu jangajji, qui sont respectivement un kimchi de radis chinois à l’eau et du radis chinois mariné, ainsi qu’à celle de thé de radis chinois obtenu en déchiquetant les fanes, en les faisant sécher et en les torréfiant. Si la production de siraegi, de même que sa consommation, a lieu dans toutes les régions coréennes, elle fait surtout la renommée de Yanggu, une ville de la province de Gangwon, et se situe plus particulièrement au cœur du bassin du Haean, cette partie du canton de Yanggu entourée d’un bouclier montagneux qu’un correspondant de presse américain appela le « Punchbowl » pendant la guerre de Corée. Aujourd’hui encore, cette expression anglaise qui faisait allusion à la topographie d’un bassin d’érosion est encore usitée, ce qui est révélateur de l’importance des combats qui se déroulèrent en ces lieux, mais, dans l’esprit des Coréens, elle évoque davantage les fameux siraegi de Yanggu que les batailles sanglantes d’il y a sept décennies. Ces produits se distinguent par leur saveur particulièrement agréable résultant du bon ensoleillement dont bénéficie cette région, comme l’indique le vocable « yang », signifiant « soleil », de son toponyme. À ce soleil généreux, s’ajoute le froid de l’hiver qui ne fait que rendre plus goûteux et sucré le radis chinois de Yanggu, car, pour lutter contre le gel, les végétaux réduisent la teneur en eau de leurs feuilles, tiges et racines, et inversement, ils élèvent celle du sucre et des acides aminés libres qui sont à l’origine de leur saveur agréable. Au cours des mois froids et moins ensoleillés qui s’écoulent de l’automne à l’hiver, la production de substances aromatiques acides diminue, ce qui explique les qualités gustatives du kimchi confectionné avec du chou ou du radis chinois récolté l’hiver, et il en va de même des siraegi qui, s’ils peuvent se consommer tout au long de l’année, n’en sont que meilleurs l’hiver.   Des siraegi pourront agrémenter un plat de spaghettis aglio e olio ou d’autres pâtes à la crème de leurs fanes croquantes découpées en petits morceaux, auxquelles s’ajoutera la note savoureuse d’une cuillerée d’huile de Perilla. © blog.naver.com/catseyesung De tendres légumes En s’accoutumant au goût bien particulier des siraegi, on se rend bientôt compte qu’ils se marient merveilleusement avec toute sorte d’ingrédients, ce qui explique leur emploi très répandu dans la cuisine familiale, notamment dans la préparation de namul, juk, jjigae et doenjang guk, qui sont respectivement une salade étuvée, une bouillie, un ragoût et une soupe au concentré de soja, mais aussi pour l’ajouter à du riz avant sa cuisson, ce qui fait de ce simple aliment de base un véritable délice. Le siraegi bap s’obtient en découpant les siraegi en segments de deux à trois centimètres de longueur et en y ajoutant de l’huile de Perilla, après quoi on les mêlera au riz et on fera cuire l’ensemble. Pour rendre cette préparation plus savoureuse encore, on l’additionnera de sauce de soja à l’oignon vert, d’ail et de piment rouge en poudre. À l’heure où les régimes cétogènes, c’est-à-dire pauvres en glucides, connaissent un grand succès, nombreux sont ceux qui pensent qu’une alimentation à base de céréales peut nuire à la santé et pourtant on ne saurait raisonnablement décrier ou dédaigner ces plantes dont la culture a joué un rôle primordial dans la naissance des civilisations. Les sociétés agricoles de nombreuses régions du monde ont en effet pour trait commun d’intégrer à leur alimentation de base les aliments à glucides complexes que sont le blé, le riz, la pomme de terre ou le manioc pour accompagner d’autres plats qui incitent à manger une plus grande quantité d’aliments. Mieux que de longues explications, une cuillerée de riz aux siraegi révélera les saveurs que recèle cette céréale dans toutes leurs nuances pour le plus grand étonnement du mangeur, lequel appréciera aussi l’association agréable à la langue du moelleux des siraegi avec la douceur du riz. En alliant cette fadeur au goût prononcé des siraegi, cette modeste préparation acquiert une saveur subtile qui donne envie, après s’en être régalé, de réfuter toute critique de la consommation de céréales. Et que dire d’un plat de maquereau ayant mijoté sur un lit de siraegi et de radis chinois ! Si l’on sait que les ingrédients renfermant des substances aux saveurs proches se marient d’ordinaire très bien, il va sans dire que siraegi et radis chinois se prêtent particulièrement bien à cette harmonieuse union. Les premiers entrent également dans la composition du ragoût de kimchi au porc, qui s’avère alors d’un goût moins fort et acide que dans la recette habituelle. Enfin, consommés chauds en salade, les siraegi seront moins agressifs pour l’estomac que les salades de crudités, et ce, même consommés en grande quantité. S’agissant d’ingrédients aussi délicieux, on ne saurait croire que leur consommation est limitée aux seuls Coréens. Dans les Pouilles italiennes, on mange également des fanes de navet sautées à l’huile avec des orecchiettes, ces pâtes en forme d’oreille. Pour ce faire, on lave et broie là aussi ces parties de la plante fraîche avec du parmesan, de l’ail, de l’huile d’olive et des pignons de pin, ce qui permet d’obtenir un pesto de radis chinois au goût acide qui résulte de l’emploi de feuilles de navet crues, mais qu’atténue l’ajout de noix. Depuis des temps anciens, un principe universel veut que les ingrédients culinaires soient consommés avec parcimonie et en évitant tout gaspillage des denrées alimentaires quelles qu’elles soient. Autrefois relégués au rang de légumes du pauvre, les siraegi font aujourd’hui les délices des gourmets par leur texture et leur saveur agréables, à l’instar de la polenta, cette bouillie de farine de maïs dont se nourrissaient les paysans italiens au XVIe siècle, mais dont se régalent désormais les gourmets. De même, tout en appréciant le goût doux et acidulé des siraegi, on aura présente à l’esprit la place qu’occupaient ces légumes dans l’alimentation de jadis. Jeong Jae-hoon Pharmacien et rédacteur culinaire Shin Hye-woo Illustratrice

Aux sources de Yeongju

On the Road 2022 SPRING 567

Aux sources de Yeongju Aux sources de Yeongju Ville de montagne, d’histoire et de légendes, Yeongju, en dépit de ses faibles dimensions, revêt une certaine importance de par sa situation dans une région où prennent leur source deux grands fleuves coréens et a vu naître nombre de grands personnages historiques, outre qu’elle compte parmi ses curiosités un pont en rondins à étages, un énigmatique « rocher flottant » et deux sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Situé à proximité de Yeongju, une ville de la province du Gyeongsang du Nord, le village de Museom se trouve à la confluence de deux ruisseaux qui prennent leur source au mont Taebaek et se jettent dans le Nakdong. Jusqu’à la construction d’un ouvrage d’art plus moderne en 1979, ce pont en rondins constituait le seul moyen de communication physique avec le monde extérieur pour ce village bordé sur trois côtés de voies navigables et à l’arrière par des montagnes. Je me demande, en dépliant ma carte, quelle vision les habitants de Yeongju pouvaient avoir de leur ville voilà quelques siècles, car le monde devait alors se résumer au lieu où ils vivaient. Située à l’extrémité septentrionale de la province du Gyeongsang du Nord qui s’étend dans le sud-est de la péninsule coréenne, cette agglomération moyenne est délimitée, au nord, par la province de Gangwon dominée par le mont Taebaek et, à l’ouest, par la province du Chungcheong du Nord avec laquelle elle partage une longue frontière d’où sont bien visibles les cimes de la chaîne du mont Sobaek. Dans les ports, plus au sud, des voyageurs venus d’un peu partout devaient débarquer en apportant avec eux les innombrables histoires de leurs lointains pays. Je les imagine remontant en amont du Nakdong, le plus long fleuve sud-coréen, qui leur offrait une voie navigable jusqu’àYeongju. En 1454, les indications suivantes figuraient à la rubrique géographique des Annales du roi Sejong : « Le Nakdong prend sa source au mont Taebaek, au lieu dit Hwangji situé à Chojeom, dans le canton de Mungyeong, ainsi qu’au mont Sobaek, dans la région de Sunheung. À Sangju, la confluence des deux ruisseaux forme le Nakdong ». Le toponyme de Sunheung désignait jadis la région de Yeongju, où prennent aussi leur source plusieurs petits affluents du Han, qui coule d’est en ouest et traverse la capitale. À l’époque prémoderne, cette ville où naissent deux des plus grands fleuves de la péninsule semblait marquer les limites de l’univers entier dans les croyances populaires. Aujourd’hui, cette ville de 108 000 habitants, bien que située en montagne, est accessible en deux heures par la route à partir de Séoul. Juste avant d’y arriver, on emprunte le tunnel de Jungnyeong, dont le nom signifie « passage de bambou ». Long de 4,6 km, il permet de franchir le mont Sobaek pour se déplacer entre les provinces du Chungcheong du Nord et du Gyeongsang du Nord. À la fin de la première moitié du XVIIe siècle, les sols fertiles de la région allaient attirer les paysans et entraîner la création du village de Museom, qui compte aujourd’hui une quarantaine de maisons de style traditionnel abritant ses cents habitants, pour la plupart membres du clan des Kim ou des Park respectivement originaires de Yean et de Bannam. Un curieux ouvrage Je poursuis ma route en direction de Museom, ce village du sud de Yeongju que délimitent sur trois de ses côtés le Yeongjucheon et le Naeseongcheon, ces ruisseaux qui le font ressembler à une île en se rejoignant presque autour de lui, comme l’indique son nom signifiant « île flottant sur l’eau ». Cette bourgade datant de la fin de la première moitié du XVIIe siècle abonde en hanok, ces maisons coréennes traditionnelles qui abritaient naguère les familles les plus aisées. Si l’on se réfère à la géomancie, dite « pungsu » en coréen et « feng shui » en chinois, la topographie des lieux crée d’importants flux d’énergie aux effets bienfaisants, les vastes étendues de terrains fertiles dont la population tirait sa subsistance se trouvant certainement à l’origine de cette croyance. Seize des maisons d’autrefois qui s’élèvent dans le village présentent le style caractéristique des constructions réalisées dans les derniers temps de la période de Joseon. Encore épargnée par le tourisme, cette localité est tout imprégnée de l’atmosphère de quiétude que goûtaient les érudits d’antan. À l’époque moderne, la construction du fameux pont en rondins qui enjambe l’un des ruisseaux fournira l’unique accès du village au monde extérieur, tout du moins jusqu’à l’édification du pont de Sudo en 1979. À la saison des pluies, le fort débit du cours d’eau avait souvent raison de la solidité du premier, qu’il fallut donc rebâtir à maintes reprises. Aujourd’hui long de près de 150 mètres, il décrit un curieux « S » à la forme sinueuse. Sa belle travée étroite, appréciée des Coréens de tout âge, a servi de décor à de nombreuses séries télévisées telles que L’histoire de Nokdu (2019), Ma patrie (2019) ou Mon prince de 100 jours (2018), qui ne font qu’attirer les touristes en plus grand nombre. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le village de Museom abritait quelque cinq cents âmes composant cent vingt foyers. Il a vu naître de nombreux savants et autres érudits confucianistes, ainsi que cinq combattants pour l’indépendance qui allaient grandement contribuer à libérer la nation du joug de la colonisation japonaise au XXe siècle. Un chemin de terre longeant les murs de pierre m’emmène au Pavillon d’exposition, dont la cour s’orne d’un monument à la mémoire du poète Cho Chi-hun (1920-1968), auteur du célèbre poème Seungmu (La danse de la nonne) qu’apprenaient autrefois tous les élèves coréens dans leurs manuels scolaires. Il composa aussi Byeolli (Séparation), dont les vers furent gravés ici sur un gros rocher en reproduisant l’écriture de la calligraphe Kim Nan-hee (1922-) son épouse, elle-même native du village. Ce texte évoque une jeune mariée en larmes qui, apeurée, se cache derrière un pilier du domicile conjugal et regarde s’éloigner son mari partant pour un long voyage. En me représentant le jeune homme qui s’avance sur le pont en rondins, je crois comprendre l’explication de sa curieuse forme en S, à savoir qu’elle impose un ralentissement qui prolongea les tristes adieux des époux. Le bâtisseur d’une dynastie Non loin du centre-ville, s’élève la maison où passa son enfance Jeong Do-jeon (1342-1398), ce fonctionnaire et lettré qui aurait établi les fondements idéologiques de la monarchie de Joseon et conçu son mode de gouvernement. Sous les royaumes qui s’ensuivirent, c’est dans cette demeure que résidèrent trois ministres (Sampanseo Gotaek) appartenant à la famille de cet érudit. Quoique la maison ait dû être déplacée de son site d’origine situé en zone inondable, on y ressent aujourd’hui encore toute l’aura liée au pouvoir qu’exerçait cette influente famille. La triade de Bouddhas sculptée à même la roche d’une falaise surplombant le Seocheon fournit une illustration d’un style sculptural spécifique de la période de Silla unifiée (676-935). Quoique ayant subi d’importantes dégradations lors de leur découverte, ces sculptures exhalent encore une puissante spiritualité. Au gré d’une flânerie dans le centre-ville, je parcours son artère principale tout imprégnée de ce mélange d’histoire et de culture moderne qui fait la particularité de la ville de Yeongju, puis je remonte une rue en pente douce qui mène à Sungeunjeon, ce « Pavillon d’adoration de la grâce » qui abrite le portrait et la tablette votive du dernier souverain du royaume de Silla, le roi Gyeongsun (r. 927-935). L’histoire dit qu’il y aurait effectué une halte alors qu’il se rendait à Kaesong, alors capitale du royaume de Goryeo. C’est ainsi qu’après avoir croisé la route du jeune penseur révolutionnaire qui fut à l’origine de la naissance d’un royaume, je fais la rencontre du monarque d’un autre État, qui connut un destin tragique en se voyant contraint à livrer son pays à cette monarchie naissante pour épargner la vie de ses sujets. Les gens de Yeongju témoignent encore leur reconnaissance à ce lointain monarque pour l’amour qu’il voua à son peuple et lui vouent presque un culte. Le lendemain, je me lance de bon matin à l’assaut d’un interminable chemin escarpé suivi de cent huit marches, elles aussi particulièrement abruptes, menant au temple de Buseok, c’est-à-dire « du rocher flottant », qui figure dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, aux côtés de huit autres sanctuaires historiques, dont ceux de Tongdo, Bongjeong, Beopju et Seonam, qui se situent respectivement à Yangsan, Andong, Boeun et Seungju et sont regroupés sous la dénomination de « Sansa, monastères bouddhiques de montagne coréens ». Quand vient l’automne, le temple de Buseok est particulièrement apprécié des visiteurs qui viennent l’admirer sous son tapis de feuilles multicolores. Près de son grand pavillon de Muryangsujeon, dont le nom signifie « Pavillon de la vie infinie », se dresse le rocher flottant dit « Buseok ». La légende qui l’entoure veut que le dragon qui gardait les lieux le suspendit en l’air afin d’effrayer les adeptes de croyances différentes et de pouvoir ainsi mener à bien l’édification du sanctuaire. Celle-ci eut lieu en l’an 676, époque de l’apogée du royaume de Silla, qui, après avoir soumis les États rivaux de Goguryeo et de Baekje, réalisa l’unité nationale sous le nom de Trois Royaumes. Par ses dimensions et son importance, le temple de Buseok témoigne de l’appui considérable dont bénéficiait le bouddhisme, alors religion d’État. Deux siècles et demi plus tard, le royaume de Silla allait céder la place à un autre, mais la réflexion sur les grandeurs et décadences du pouvoir royal dans laquelle j’étais plongé prend fin à la vue de ce « Pavillon de la vie infinie » qui figure parmi les plus anciennes constructions en bois que compte la Corée. À sa suite, je découvre le pavillon consacré à l’Amitabha, ce Bouddha de la terre pure occidentale de la Béatitude à la gauche duquel s’élève le fameux « rocher flottant ». Un ouvrage du XVIIIe siècle intitulé Taengniji, c’est-à-dire « traité sur le choix des colonies », affirme qu’il est possible de glisser une corde sous sa masse de pierre, un mystérieux phénomène qu’explique la science par la chute de ce bloc de granit, qui a dévalé la pente de la colline où s’adosse le temple et s’est arrêté sur un lit de cailloux, créant l’impression de ne pas toucher le sol. Pour ma part, il me fait plutôt penser à une grande table où pourraient s’asseoir une vingtaine d’adultes. Du pavillon qui abrite la cloche du temple de Buseok, on dispose d’une vue panoramique sur les jardins et la chaîne du mont Sobaek qui se dresse à l’horizon. Ce sanctuaire édifié peu de temps après que Silla eut réalisé l’unité des Trois Royaumes, en 676, a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2018, en même temps que six monastères bouddhiques situés dans les montagnes coréennes. Le temple de Buseok comporte les deux célèbres pavillons de l’Anyangnu, ou du paradis bouddhique, et du Beomjongnu, ou de la cloche, tous deux alignés le long d’un axe central menant au grand pavillon. Ils abritent quatre objets cultuels qui sont une cloche en bronze, un poisson en bois, une plaque de métal en forme de nuage et un tambour que frappent deux fois par jour les moines dans leurs prières implorant la paix pour tous les êtres. Un éternel recommencement L’après-midi venu, je m’en vais monter la colline de Maguryeong, dont le nom signifie « passage des chevaux et poulains » et qui s’étend jusqu’à la province de Gangwon. Je profite de cette occasion pour visiter le village de montagne de Namdae-ri où séjourna le malheureux jeune roi Danjong (r. 1452-1455) sur la route de l’exil, après que l’eut chassé du trône son oncle, le roi Sejo (r. 1455-1468). C’est là, au sud-ouest de cette localité, que prend sa source le Han. Le sentier qui serpente autour du Sosu Seowon est bordé de centaines de pins rouges de trois cents à mille ans d’âge. Créé en 1542, ce premier institut confucianiste privé figure sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2019, aux côtés de huit autres établissements de ce type disséminés sur tout le territoire. Blotti dans son écrin montagneux, le temple de Seonghyeol est célèbre pour une très ancienne construction nommée Nahanjeon, c’est-à-dire « pavillon des Arhats ». Ses portes s’ornent de motifs finement sculptés de fleurs, pétales de lotus, grues, grenouilles et poissons. Je reviens ensuite sur mes pas pour me rendre dans le quartier que surplombe le temple de Buseok et, plus précisément, à l’institut confucianiste privé de Sosu Seowon, l’une des neuf que comptait le royaume de Joseon et qui sont désormais inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Également connu sous le nom d’Institut Sosu, cet établissement, qui fut le premier en son genre à s’être vu accorder une charte royale, abrite aujourd’hui encore les tablettes votives de certains des plus grands érudits confucianistes du pays, dont An Hyang (1243-1306), qui, le premier, se consacra à la diffusion du néoconfucianisme sur la péninsule coréenne. À chaque nouvelle visite de Yeongju, je lui découvre toujours plus d’aspects exceptionnels. Elle abrite la maison où vécut dans son enfance le bâtisseur d’une nouvelle monarchie, lequel en jeta les bases sans cesser de chérir le dernier souverain du royaume précédent en déclin. Il forma en outre nombre d’érudits et hommes d’État dans son prestigieux institut confucianiste tout en perpétuant le souvenir du jeune roi déposé et assassiné quand faisait rage la lutte pour le pouvoir. L’impression qui se dégage de ces faits est celle d’une histoire toujours recommencée.Les écrits d’un autre célèbre enfant de Yeongju, le lettré patriote Song Sang-do (1871-1946), m’entraînent dans tout un questionnement sur les origines et le retour à ses racines. Paru en 1955, son ouvrage intitulé Giryeo supil, c’est-à-dire « essais de Giryeo », d’après le pseudonyme dont usait l’auteur, dépeint avec force détails la vie quotidienne des Coréens sous l’occupation coloniale japonaise. Dès 1910, l’année de l’annexion du pays, Song Sang-do prit l’habitude, le printemps venu, d’entreprendre un périple dans tout le pays afin d’aller à la rencontre des familles de patriotes disparus et de recueillir documents et articles de journaux relatifs à des faits qui leur furent liés. Sachant qu’il emportait ces documents au péril de sa vie, il les tordait et tressait pour fabriquer des cordes dont il se servait en guise de courroies de sac à dos. En fin d’année, Song Sang-do s’en revenait, épuisé et hagard, mais conscient d’avoir déclenché quelque changement, bien que se trouvant sur « l’autre rive », cette entrée du nirvana à laquelle tout peut mener. Son esprit a marqué à jamais la ville de Yeongju. Son souvenir ne me quitte pas non plus tandis que je m’apprête à repartir pour la capitale en cette dernière matinée passée à Yeongju. Quand vient le moment du départ, je choisis de passer par l’ancienne route de montagne de Jungnyeong et, en m’avançant sur les traces de l’intellectuel qui emprunta cette voie étroite et sinueuse après avoir quitté Yeongju, j’aspire à me pénétrer de sa détermination et de son ouverture d’esprit. En circulant le long de la crête, je m’interroge : « Suis-je en train de repartir pour Séoul ou de quitter Yeongju ? » Ayant la certitude de revenir un jour ou l’autre, j’en conclus que je dois bel et bien être en train de repartir. Kim Deok-hee Romancier Ahn Hong-beom Photographe

Une échappée au royaume contemplatif

Image of Korea 2022 SPRING 564

Une échappée au royaume contemplatif Une échappée au royaume contemplatif   © Gian L’étroite entrée donne sur un long couloir. Une lueur émerge de l’obscurité, mais ne semble guère devoir s’intensifier. Le temps s’écoule plus lentement. Sur le mur qui s’élève à notre gauche, un halo lumineux signale une présence. Celle d’une imposante masse solide qui gît en ces lieux, quelque rocher ou bloc de glace dont les contours s’estompent peu à peu pour faire place à des gouttes d’eau qui, à leur tour, se changent en vapeur. La brume qui monte dessine un nouveau paysage, puis s’immobilise et redevient rocher. L’œuvre de l’artiste vidéaste Jean-Julien Pous nous accueille par cette vision du « cycle de l’univers » qui précède l’entrée dans la « Salle des contemplations ». Tous nos sens en éveil, chacun de nos pores grand ouvert, nous sentons un monde nouveau se déployer en nous. Tandis que quiétude et conscience ne font plus qu’une, le sol s’élève insensiblement pour nous entraîner jusqu’à l’emplacement exact où ombre et lumière s’épousent autour de deux êtres mystiques. Inaugurée en novembre 2021, cette salle du Musée national de Corée représente l’aboutissement d’un projet réalisé à la demande de cet établissement par l’architecte coréen Choi Wook avec le concours d’une équipe de spécialistes de « l’image de marque ». De même que le nom du Louvre évoque la Joconde dans l’esprit de chacun, celui du Musée national de Corée est invariablement associé à cette Salle des contemplations et à ses statues de bodhisattvas. Pas moins d’un millénaire sépare pourtant ces œuvres, puisque Léonard de Vinci peignit le célèbre portrait de soixante-dix-sept centimètres sur cinquante-trois à l’aube du XVIe siècle et que les deux statues d’une hauteur de près d’un mètre furent sculptées entre la fin du VIe siècle et le début du VIIe, période à laquelle l’art bouddhique atteignit un sommet sous les royaumes de Silla. Ces deux derniers chefs-d’œuvre classés trésors nationaux coréens nos 78 et 83 présentent une double particularité commune dont témoigne leur dénomination même. En premier lieu, ils se distinguent de la plupart des statues du genre en ne représentant pas des sujets debout, couchés ou assis, mais accroupis sur un petit siège rond, pied droit replié sur le genou gauche, et levant la main droite dont le bout de l’index et du majeur effleure le menton, comme plongés dans une profonde réflexion. Quelles pensées peuvent bien habiter ces bodhisattvas Maitreya ? Ceux qui s’interrogent à ce propos en sont réduits aux conjectures, tout comme devant Le Penseur de Rodin qui vit le jour quelque mille trois cents ans plus tard. Au dire des adeptes du bouddhisme, ces figures s’absorberaient dans l’observation des quatre étapes de la vie que sont la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort. Cependant, dès lors qu’une statue, fût-elle celle de Bouddha, prend place dans un musée pour y être exposée, ne se dépouille-t-elle pas de sa signification religieuse et la véritable contemplation ne consiste-t-elle pas à s’abandonner pour se livrer à l’introspection ? Les sourires esquissés par ces bodhisattvas pensifs ne représentent-ils pas le frémissement de conscience survenant entre l’état d’abandon et le commencement d’une quête qui intériorise le temps et l’espace dans une dimension aussi large que profonde ? Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie coréenne des arts

Alors, oppa, on ne parle plus anglais ?

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Alors, oppa, on ne parle plus anglais ? Alors, oppa, on ne parle plus anglais ? Le dictionnaire Oxford English Dictionary (OED), un ouvrage de référence qui fait autorité dans la langue anglaise, comporte désormais deux fois plus d’entrées d’origine coréenne que dans sa précédente édition et cette augmentation considérable ne fait que confirmer le vif intérêt que suscite la culture du pays depuis plusieurs dizaines d’années. Le nombre de mots d’origine coréenne présents dans l’Oxford English Dictionary a doublé dans sa dernière mise à jour. Cette progression sans précédent s’expliquerait par l’attractivité à l’international de la culture coréenne, notamment par le biais de vedettes de K-pop, films et séries, mais aussi en raison de la mode actuelle que suscite la cuisine du pays par ses qualités diététiques. © Shutterstock Jusqu’à la seconde moitié de l’année 2021, l’ouvrage de référence qu’est l’Oxford English Dictionary pour la langue anglaise comportait vingt-quatre mots coréens, mais il allait soudain s’enrichir de pas moins de vingt-six autres, ce qui représente une progression sans précédent en l’espace d’un an, toutes langues confondues. Danica Salazar, la rédactrice en chef de World English d’OED, allait parler à ce propos de daebak, une expression qui désigne une aubaine ou un fait étonnant et se trouve justement parmi les dernières entrées. « Nous suivons tous la vague coréenne, que ce soit au cinéma, en musique ou dans la mode, et ce, y compris dans notre langue, comme l’atteste la présence de certains mots et expressions d’origine coréenne ajoutés lors de la dernière mise à jour de l’Oxford English Dictionary », a fait savoir l’OED. En effet, bon nombre de ces nouvelles entrées ne sont pas étrangères aux amateurs de produits culturels coréens, car elles appartiennent depuis déjà quinze ans au vocabulaire de cette fameuse vague coréenne dite hallyu qui a fait son apparition dans les sujets de conversation et textes en langue anglaise. La notoriété et le succès que connaissent les productions de l’industrie coréenne du divertissement ne semblant pas devoir se démentir, on peut s’attendre à voir d’autres mots encore faire leur entrée dans l’OED. Une progression constante Dans ses éditions et suppléments successifs, l’OED a étendu la définition de la langue anglaise bien au-delà de son mélange de saxon, de vieux-norrois, d’anglais, de normand, de grec et de latin, de sorte qu’il comporte aujourd’hui près de 600 000 mots employés par les anglophones du monde entier. Éditée en 1928 au terme de quarante-neuf années de travail, sa première édition complète comportait quelque 414 800 entrées et plus de 1,82 million de citations provenant de différentes sources, dont la littérature, le cinéma et la chanson, mais pas le moindre vocable coréen. C’est en 1933, dans un supplément à sa première édition, que feront leur apparition les deux termes relatifs à la Corée que sont « Korean » et « koreanize », puis quarante-trois longues années s’écouleront encore jusqu’à l’introduction de six autres termes dans le supplément de 1976, à savoir « gisaeng », « hangul » « kimchi », « kono », « myon » et « makkoli », qui désignent respectivement des courtisanes formées au chant et à la danse pour divertir les gens de cour et les fonctionnaires de l’administration provinciale, l’alphabet coréen, un condiment composé de chou fermenté et assaisonné, un jeu de stratégie traditionnel, une subdivision administrative et un vin de riz traditionnel. En 1982, le supplément suivant accueillera les sept nouveaux termes de « sijo », « taekwondo », « won », « yangban », « ri », « onmun » et « ondol », c’est-à-dire un genre de musique classique vocale ou un poème en trois vers, un art martial, la monnaie nationale, l’aristocratie de jadis, une subdivision administrative, un autre nom du hangeul et un système de chauffage par le sol. C’est ainsi qu’en 1989, la deuxième édition de l’OED allait comporter quinze mots d’origine coréenne. Il faudra attendre quatorze années pour voir s’y ajouter le mot « hapkido », qui désigne un art martial moderne d’autodéfense, mais aussi s’établir l’usage de la lettre « K » précédant divers vocables pour former des noms composés. Le premier exemple est celui de « K-pop », dont la première occurrence a été relevée en octobre 1999 dans le magazine Billboard, comme allait le préciser l’OED dans l’entrée correspondante adoptée en 2016, le terme de « K-drama » ayant été employé pour la première fois, en 2002, par le quotidien singapourien The Strait Times. Amorcé par la K-pop et le K-drama, le déferlement de la culture populaire coréenne allait ouvrir la voie à l’adoption par l’OED de nouveaux mots tels que « bibimbap » en 2011, « soju » et « webtoon » en 2015, « doenjang », « gochujang » et « K-pop » en 2016, ainsi que « chaebol » en 2017 et « Juche » en 2019, ces termes désignant respectivement un plat de riz aux légumes sautés, à la viande et au concentré de piment, une liqueur distillée, des bandes dessinées numériques sérialisées sur des plateformes en ligne, des concentrés de soja et de piment rouge, la musique pop coréenne, les grands groupes industriels et l’idéologie officielle de l’État nord-coréen. aegyo, n. and adj. A. n. Cuteness or charm, esp. of a sort considered characteristic of Korean popular culture. Also: behaviour regarded as cute, charming, or adorable. Cf. KAWAII n. B. adj. Characterized by ‘aegyo’, cute, charming, adorable. banchan, n. In Korean cookery: a small side dish of vegetables, etc., served along with rice as part of a typical Korean meal. bulgogi, n. In Korean cookery: a dish of thin slices of beef or pork which are marinated then grilled or stir-fried. chimaek, n. In South Korea and Korean-style restaurants: fried chicken served with beer. Popularized outside South Korea by the Korean television drama My Love from the Star (2014). daebak, n., int., and adj. A. n. Something lucrative or desirable, esp. when acquired or found by chance; a windfall, a jackpot. B. int. Expressing enthusiastic approval: ‘fantastic!’, ‘amazing!’ C. adj. As a general term of approval: excellent, fantastic, great fighting, int. Esp. in Korea and Korean contexts: expressing encouragement, incitement, or support: ‘Go on!’ ‘Go for it!’ hallyu, n. The increase in international interest in South Korea and its popular culture, esp. as represented by the global success of South Korean music, film, television, fashion, and food. Also: South Korean popular culture and entertainment itself. Frequently as a modifier, as inhallyu craze, hallyu fan, hallyu star, etc. Cf. K-, comb. form Forming nouns relating to South Korea and its (popular) culture, as K-beauty, K-culture, K-food, K-style, etc.Recorded earliest in K-POP n. See also K-DRAMA n. K-drama, n. A television series in the Korean language and produced in South Korea. Also: such series collectively. kimbap, n. A Korean dish consisting of cooked rice and other ingredients wrapped in a sheet of seaweed and cut into bite-sized slices. Konglish, n. and adj. A. n. A mixture of Korean and English, esp. an informal hybrid language spoken by Koreans, incorporating elements of Korean and English.In early use frequently depreciative. B. adj. Combining elements of Korean and English; of, relating to, or expressed in Konglish.In early use frequently depreciative. Korean wave, n. The rise of international interest in South Korea and its popular culture which took place in the late 20th and 21st centuries, esp. as represented by the global success of Korean music, film, television, fashion, and food ;= HALLYU n.; Cf. K- comb. form. manhwa, n. A Korean genre of cartoons and comic books, often influenced by Japanese manga. Also: a cartoon or comic book in this genre. Cf. MANGA n.2Occasionally also applied to animated film. mukbang, n. A video, esp. one that is livestreamed, that features a person eating a large quantity of food and talking to the audience. Also: such videos collectively or as a phenomenon. noona, n. In Korean-speaking contexts: a boy’s or man’s elder sister. Also as a respectful form of address or term of endearment, and in extended use with reference to an older female friend. oppa, n. 1.In Korean-speaking contexts: a girl’s or woman’s elder brother. Also as a respectful form of address or term of endearment, and in extended use with reference to an older male friend or boyfriend. 2.An attractive South Korean man, esp. a famous or popular actor or singer. samgyeopsal, n. A Korean dish of thinly sliced pork belly, usually served raw to be cooked by the diner on a tabletop grill. skinship, n. Esp. in Japanese and Korean contexts: touching or close physical contact between parent and child or (esp. in later use) between lovers or friends, used to express affection or strengthen an emotional bond. trot, n. A genre of Korean popular music characterized by repetitive rhythms and emotional lyrics, combining a traditional Korean singing style with influences from Japanese, European, and American popular music. Also (and in earliest use) as a modifier,as in trot music, trot song, etc.This genre of music originated in the early 1900s during the Japanese occupation of Korea. unni, n. In Korean-speaking contexts: a girl’s or woman’s elder sister. Also as a respectful form of address or term of endearment, and in extended use with reference to an older female friend or an admired actress or singer. Les nouveaux venus Dans sa nouvelle édition de septembre 2021, l’OED allait compléter ses entrées coréennes du mot « daebak » mentionné plus haut, ainsi que de ceux de « hallyu », « K-drama », « Korean wave » et « K- ». Les apports lexicaux de la K-pop sont connus de ses admirateurs du monde entier et comportent « oppa », « unni » et « noona », ces appellatifs affectueux qu’ils emploient pour s’adresser à leurs artistes favoris, « aegyo », ce charme qu’exercent naturellement les idoles sur leur fans, et « trot », un genre de musique populaire plus ancien qui connaît un regain de succès depuis quelques années. De son côté, le K-drama est à l’origine de l’introduction du mot « hanbok » désignant le vêtement traditionnel que portent notamment les personnages des feuilletons historiques ; il est aussi lié à celui de « chimaek », qui provient des menus de livraison à domicile où figure ce poulet frit servi avec de la bière, ainsi qu’à celui de « PC bang », un cybercafé où se pratiquent les jeux vidéo. Quant aux manhwa, ces dessins animés et bandes dessinées dont l’appellation a été retenue en 2015 aux côtés de celle de webtoon, ils ont inspiré un grand nombre de scénarios d’œuvres de K-drama. La cuisine coréenne, qui représente quantitativement le plus important de ces nouveaux venus, n’avait pas manqué d’attirer l’attention des lexicographes de l’OED. Parmi les nouveautés auxquelles elle a donné lieu, figurent, outre le mot « chimaek », ceux, plus nouveaux encore, de « banchan » (plats d’accompagnement servis avec du riz), « dongchimi » (kimchi blanc de navet), « japchae » (vermicelles aux légumes sautés), « kimbap » (rouleaux de riz aux algues), « galbi » (côtes de bœuf marinées), « bulgogi » (fines tranches de bœuf ou de porc marinées) et « samgyeopsal » (poitrine de porc en fines tranches à faire griller à table) : autant de préparations alléchantes qui prennent souvent place sur les tables dans les scènes de repas ou festins représentées par les K-dramas.Dans les combats qui s’y déroulent également entre maîtres d’arts martiaux, les adversaires échangent toujours des « tang soo do », ces coups comparables à ceux du karaté dont le nom a rejoint les entrées de l’OED. On ne manquera pas de remarquer également la présence des mots « fighting », une interjection exprimant un encouragement ou un soutien, et « skinship », qui désigne un « étroit contact physique », pourtant maintes fois décriés en tant que spécimens des anglicismes du konglish, ce dernier terme ayant d’ailleurs été lui aussi adopté. Il convient enfin de signaler l’ajout tout aussi curieux du mot « mukbang », qui désigne une vidéo se bornant à montrer quelqu’un en train de manger et le plus souvent visionnée sur les réseaux sociaux. Ce dernier terme, de même que chimaek, appartient pourtant au registre argotique et, tout comme lui, est absent des dictionnaires coréens, ce qui n’a pas empêché l’OED d’adopter l’un et l’autre. L’exactitude des lexicographes Entreprise en 1884, la parution de l’OED s’est déroulée en plusieurs étapes et l’écart de soixante et un ans qui sépare ses première et deuxième éditions ne pourra se reproduire entre cette dernière et la troisième, dont l’élaboration entamée en 2000 le dotera d’un format numérique devant succéder aux nombreux tomes des éditions précédentes. On imagine aisément qu’en raison de la nature même de l’OED, une telle entreprise nécessitera plusieurs années de travail. Contrairement à la plupart des dictionnaires, l’OED est un ouvrage scientifique fournissant non seulement la définition des mots dans leur acception actuelle, mais aussi des renseignements historiques tirés de sources aussi différentes que la littérature, les périodiques, le cinéma, la chanson et les livres de cuisine. Les informations linguistiques relatives à chaque entrée s’organisent ainsi sur plusieurs niveaux selon qu’elles concernent l’étymologie ou les citations données en exemple et tirées de documents de référence, lesquelles, cumulées sur les centaines de milliers d’entrées que comporte l’ouvrage, s’élèvent à plusieurs millions. J’ai moi-même participé à l’introduction des nouveaux termes coréens aux côtés d’autres consultants de langue coréenne qui travaillaient sous la direction du professeur Jieun Kiaer de l’Université d’Oxford. À cet effet, le professeur Salazar m’a fait parvenir un fichier au format PDF qui renfermait deux tableaux dressant la liste des mots coréens à insérer lors de la mise à jour de l’OED. Le premier énumérait les entrées nouvelles en les accompagnant de questions, tandis que le second se composait d’entrées déjà existantes appelées à faire l’objet d’une révision et comportait également des questions. L’étymologiste Katrin Thier allait également m’interroger sur l’origine des mots sélectionnés en m’adressant ces questions dans un fichier PDF. Il est incontestablement difficile, voire risqué, de donner l’étymologie d’un mot étranger si l’on ne dispose que de documents rédigés en anglais et que l’on ne possède aucune connaissance de la langue concernée, cette tâche ardue exigeant donc impérativement de faire appel à des linguistes qui soient des locuteurs natifs. Conformément à ce principe, l’ensemble des mots recensés par l’OED comportent une indication de leur origine issue de la recherche effectuée par les étymologistes de l’OED, auxquels un locuteur natif apporte son concours pour confirmer l’exactitude de cette information. Les locuteurs coréens ont également été sollicités en vue d’une intervention sur douze entrées déjà existantes. Il s’agissait notamment d’indiquer le découpage syllabique du mot gisaeng et l’étymologie de celui de kimchi qui avaient tous deux pris place dans le supplément de 1976. Les questions formulées à ce sujet portaient sur la structure des mots, à savoir leur segmentation sémantique et l’origine de chacun de ces segments, afin de savoir s’il existait un lien entre les vocables ban de banchan et bap de kimbap, par exemple. L’OED a également fait appel à mes services pour s’assurer de l’exactitude des informations portant sur les nouvelles entrées, des emplois divers d’un même mot en langue coréenne et des différences d’usage qui existent dans les deux pays de la péninsule. Certaines des questions posées m’ont particulièrement intéressée, notamment celle de savoir si l’appellatif « noona » pouvait s’adresser à une petite amie et celui d’ « oppa » à un petit ami. À l’occasion des recherches que j’ai effectuées pour apporter des réponses à l’OED, j’ai découvert de nombreux faits intéressants que j’ignorais auparavant, notamment à propos des PC bang, l’OED souhaitant savoir si ces établissements assuraient également des services de restauration. Alors que j’étais persuadée jusque-là qu’ils se limitaient à servir des nouilles instantanées dans un gobelet en plastique, entre autres en-cas, j’allais avoir la surprise de constater qu’ils proposaient une grande variété de plats, comme en témoigne le néologisme « PCtaurant » formé avec les vocables PC et restaurant par lequel on les désigne parfois.   dongchimi, n. In Korean cuisine: a type of kimchi made with radish and typically also containing napa cabbage, spring onions, green chilli, and pear, traditionally eaten during winter. Cf. KIMCHI n.     galbi, n. In Korean cookery: a dish of beef short ribs, usually marinated in soy sauce, garlic, and sugar, and sometimes cooked on a grill at the table.     hanbok, n. A traditional Korean costume consisting of a long-sleeved jacket or blouse and a long, high-waisted skirt for women or loose-fitting trousers for men, typically worn on formal or ceremonial occasions. © MBC     japchae, n. A Korean dish consisting of cellophane noodles made from sweet potato starch, stir-fried with vegetables and other ingredients, and typically seasoned with soy sauce and sesame oil. Cf. cellophane noodle n.     PC bang, n. In South Korea: an establishment with multiple computer terminals providing access to the internet for a fee, usually for gaming.     tang soo do, n. A Korean martial art using the hands and feet to deliver and block blows, similar to karate. © 국제당수도연맹   Les critères de choix Parmi les questions que mes recherches m’ont amenée à me poser, je me suis demandé pourquoi l’OED avait comporté aussi peu de mots coréens pendant si longtemps, alors que ceux qui avaient été ajoutés à sa dernière édition dépassaient en nombre tous ceux adoptés jusque-là. J’aurais aussi souhaité savoir qui prenait la décision de retenir tel ou tel terme et comment se déroulait cette sélection, mais je me suis surtout interrogée sur la raison pour laquelle plusieurs mots d’origine coréenne avaient soudain été adoptés, ainsi que sur la poursuite de cette tendance à l’avenir.La faible représentation de la langue coréenne dans cet ouvrage peut s’expliquer par la diffusion limitée de la culture de ce pays dans le monde anglophone et par les rares occurrences de mots coréens dans les publications anglaises, mais aussi, dans une certaine mesure, par le fait que la portée de la langue est parfois sous-estimée. Pour qu’un mot puisse figurer dans l’OED, il doit avoir été sélectionné par l’éditeur sur la base d’informations attestant un usage pertinent dans des textes rédigés en anglais depuis suffisamment de temps, cet emploi devant en outre convenir à un contexte particulier. Si l’avenir de la diffusion de la langue coréenne pose question, celle-ci n’en est qu’à ses débuts avec l’introduction récente dans l’OED de vingt-six mots qui s’étaient pourtant répandus à l’étranger et y étaient employés depuis quinze ou vingt ans pour le moins, alors que la culture populaire gagne rapidement du terrain àl’international. Les contenus culturels coréens sont désormais accessibles à un plus vaste public au moyen de plateformes de streaming disposant d’une audience planétaire, à l’instar de la série à succès Squid Game disponible sur Netflix. En donnant la possibilité de découvrir toujours plus de vocabulaire, ces nouveaux produits culturels ne pourront que favoriser le rayonnement de la langue coréenne dans le monde. Shin Ji-young Professeur au Département de langue et littérature coréennes de l’Université Koryeo

Le délicieux présent hivernal de la mer

Essential Ingredients 2021 WINTER 841

Le délicieux présent hivernal de la mer Le délicieux présent hivernal de la mer Depuis des temps anciens, le hareng appartient à l’alimentation de base de nombreux pays, dont la Corée, où ce poisson appelé gwamegi , après avoir été exposé à l’air marin, se consomme séché, le plus souvent enveloppé d’algues fraîches ou lyophilisées, d’ail et de légumes, mais aussi dans d’autres préparations aux recettes plus traditionnelles. Très consommé dans le monde entier, le hareng, ce poisson à l’étroit dos bleu et au ventre argenté, se rassemble en bancs évoluant dans les courants côtiers froids à des températures comprises entre 2 et 10°C et par 150 mètres de profondeur minimale. Sa pêche dans les eaux coréennes fournit des prises des plus irrégulières, mais elle s’est avérée particulièrement abondante cet hiver. « C’est du lieu jaune que l’on mange le plus souvent, mais c’est le hareng qui est le plus goûteux » affirme un vieil adage au sujet de ces deux poissons particulièrement consommés en Corée aux côtés de la morue.Le terme cheongeo, qui signifie littéralement « poisson bleu », désigne en réalité les différentes espèces qui se rassemblent en bancs, dont le hareng de l’Atlantique Nord (Clupea harengus) consommé en Europe du Nord ou celui du Pacifique (Clupea pallasii) pêché au large des côtes de l’Asie du NordEst et de l’Amérique du Nord.Alors que des poissons blancs tels que la morue ou le lieu jaune possèdent une faible teneur en graisses, celle du hareng peut atteindre 20 %, car ce dernier, qui évolue dans des eaux froides et fraie de l’hiver au printemps, commence à grossir dès la fin de l’automne. Il se caractérise, en outre, par une chair riche en acides aminés libres, dont laglycine et l’alanine qui confèrent à la chair sa saveur sucrée.Intitulé Uhae ieobo, c’est-à-dire « registre des poissons rares de la mer de Jinhae », le plus ancien traité coréen sur les poissons, que rédigea en 1803 Kim Ryeo (1766-1821), fait état de ce poisson « à la chair tendre et d’une saveur douce des plus délicieuses lorsqu’il est grillé », un point de vue que partage aujourd’hui le chef Park Chan-il, également écrivain à ses heures. Dans son livre La moitié des souvenirs vient du goût paru en 2012, il évoque une grillade dont il se délecta en compagnie d’un ami pendant qu’il séjournait à Sokcho, une ville de la côte est : « Par un jour venteux d’hiver, ce poisson qui avait cuit au feu de charbon de bois avec du gros sel s’avéra être d’une agréable saveur douce ». DES RECETTES VARIÉES Les manières d’accommoder le hareng diffèrent selon les régions et, dans celles du littoral oriental dont il provient le plus souvent, il se consomme cru et accompagné d’une sauce ou d’autres condiments. Il peut aussi ser vir à confectionner un bouillon pour y faire mijoter le riz d’une bouillie ou une soupe à la sauce de soja à laquelle on l’ajoutera après l’avoir fariné, trempé dans de la pâte et fait frire ou braiser. Les habitants de la province de Gyeongsang, qui borde le sud-est de la péninsule, préfèrent pour leur part le manger en ragoût, tandis que des documents anciens attestent que ceux de la province de Jeolla, qui se situe à l’opposé, avaient coutume de l’agrémenter de concentré de piment rouge après avoir fait cuire à la vapeur quantité de ce poisson placé dans un chaudron. Toutefois, pour savourer au mieux le hareng, il convient de le faire dorer sur le gril, après l’avoir saupoudré de gros sel, ce qui permet d’obtenir une chair moelleuse et un agréable goût légèrement sucré, Park Chan-il précisant à ce propos : « Le hareng étant un poisson très gras, la cuisson sur le gril se fait dans la graisse qu’elle libère et qui lui donne toute sa saveur ». La chair des poissons de mer renferme un composé azoté non protéique appelé oxyde de triméthylamine (TMAO) qui contribue à maintenir un équilibre constant entre l’eau de mer et la salinité du corps, sa décomposition en triméthylamine (TMA) sous l’action des micro-organismes s’accompagnant de la production de l’odeur caractéristique du poisson. Comme la teneur en graisses s’élève considérablement pendant l’hiver, la présence d’acides gras polyhydriques augmente tout aussi fortement et ces derniers rancissent alors d’autant plus vite. Afin d’atténuer la forte odeur qui en résulte, l’emploi de doenjang , un concentré de soja, se révélera efficace soit en l’ajoutant à un ragoût, soit en enduisant le poisson de ce condiment avant de le poser sur le gril. Non seu-lement les substances aromatiques de ce condiment masqueront alors les eff luves désagréables, mais ses protéines empêcheront aussi leur émission en s’amalgamant avec la substance qui en est responsable. Les modes de préparation du hareng ne se sont guère renouvelés depuis les années 1990 et le quotidien Dong-A Ilbo, dans son numéro du 27 janvier 1996, soulignait à ce sujet : « De nos jours, on sert rarement le hareng cuisiné à la mode de la région de Gyeonggi, c’est-à-dire en ragoût à la sauce de soja, en marinade ou en bouillie. » Les rendements de la pêche au hareng sont depuis toujours irréguliers, car ce poisson présente la particularité de beaucoup se déplacer. Tantôt ses troupeaux nombreux suivaient les courants froids et faisaient l’objet de l’une des pêches les plus importantes, tantôt ils disparaissaient subitement et parfois pendant dix ans. Un ouvrage ayant pour auteur Ryu Seong-ryong (1542-1607) et pour titre Jingbirok , c’est-à-dire « rapport de pénitence et de mise en garde », en retraçant l’histoire des invasions japonaises de la fin du XVIe siècle, fait mention d’un curieux phénomène qui se produisit peu avant le début des conf lits : « On pêcha les habituels poissons de la mer de l’Est dans la mer de l’Ouest et, peu à peu, jusque dans le Han ; alors que les harengs peuplaient en abondance les eaux de Haeju, leur pêche cessa alors pendant plus de dix ans, car ils s’étaient déplacés vers la mer de Liaohai, au large de la péninsule de Liaodong, en Chine, où ils étaient appelés xinyu [« nouveau poisson »] ». Dans le traité encyclopédique Jibong yuseol, c’est-à-dire les « thèmes de discussion de Jibong », Yi Su-gwang (1563-1629) apporta en 1614 une explication analogue au fait que les harengs, jusquelà présents à profusion dans la mer du Sud-ouest quand arrivait le printemps, en avaient disparu voilà quarante ans. L’amiral Yi Sun-sin (1545-1598) indiquait quant à lui, dans sa « chronique de Guerre » intitulée Nanjung ilgi,que leur pêche et leur échange permettaient de se procurer des vivres pour les soldats. Enfin, l’érudit Yi Ik (1681-1764) se réfère aux écrits de Ryu Seong-ryong dans son ouvrage Seongho saseol, c’est-à-dire « explications diverses de Seongho », pour rechercher l’origine de ces faits. À l’époque où Ryu Seong-ryong rédigea son livre Jingbirok , les harengs évoluaient exclusivement dans les eaux situées au large de Haeju, cette ville de la province de Hwanghae, alors que, sous le royaume de Joseon, les prises étaient réalisées dans toutes les eaux bordant la péninsule. Cet auteur déclare que le hareng « se pêchait à l’automne dans la province de Hamgyong [située dans le nord-est de la péninsule] » et, par la suite, qu’il « se déplaçait vers les provinces de Jeolla et de Chungcheong [respectivement situées dans le sud-ouest et dans l’ouest] quand venait printemps. C’était à cette saison, ainsi qu’en été, que l’on pratiquait sa pêche dans la province de Hwanghae [qui se trouve plus au nordouest] entre le printemps et l’été, mais sa taille diminuant au fur et à mesure de sa migration vers l’ouest, cette espèce allait devenir plus commune et accessible à tous ». Appelé gwamegi , le hareng séché à la fraîcheur de la brise marine fournit un délicieux mets d’hiver à la consistance moelleuse et à la texture huileuse. Ces petits morceaux de hareng séchés sont consommés enveloppés dans des algues avec des gousses d’ail émincées, du piment et des tiges d’ail. © Getty Images Korea À Yeongdeok, qui se situe dans la province du Gyeongsang du Nord, comme dans bien d’autres villages de pêcheurs de la mer de l’Est, le séchage des harengs est effectué l’hiver. Après les avoir étêtés, les villageois les font geler et dégeler plusieurs fois au vent de la mer pour obtenir un savoureux gwamegi exempt de toute odeur forte. © Jeon Jae-ho LE SÉCHAGE Yi Ik émit l’hypothèse selon laquelle les changements considérables qui intervenaient dans la population de harengs et leurs prises s’expliquaient par l’adaptation de ces poissons à l’évolution du climat et de l’environnement et, quoique formulée voilà deux siècles et demi, cette supposition allait s’avérer exacte. Une analyse réalisée par l’Institut national des sciences halieutiques sur les prises réalisées entre 1970 et 2019 dans les eaux qui baignent la péninsule coréenne a montré que celles de la mer de l’Est augmentaient proportionnellement à la température de l’eau, tandis que celles de la mer de l’Ouest lui étaient inversement proportionnelles. En outre, cette étude met en évidence l’inégalité des quantités pêchées au cours des cinquante dernières années, puisqu’elles sont passées du poids de cinq mille tonnes par an auquel elles s’élevaient jusqu’au début des années 1970 à moins de mille tonnes à la fin de la première moitié de cette même décennie. À partir de la fin de la décennie suivante, ce chiffre allait amorcer un rebond qui allait le porter à vingt mille tonnes en 1999, après quoi il allait à nouveau chuter et passer à deux mille tonnes en 2002. Une recrudescence interviendra trois ans plus tard et les prises effectuées en 2008 atteindront 45 000 tonnes, une embellie qui allait se poursuivre l’année suivante, à tel point que, le 20 décembre 2009, la chaîne de télévision KBS annoncera le grand retour du hareng dans son journal télévisé diffusé aux heures de grande audience. Il y sera précisé que ce poisson, qui se déplace d’ordinaire avec les courants froids, se prête désormais à la pêche non seulement dans la mer de l’Est, mais aussi dans celles, plus chaudes, du Sud-Est et du Sud, la production de gwamegi pouvant dès lors reprendre dans la ville de Yeongdeok située dans la province du Gyeongsang du Nord. Alors que le gwamegi en question désigne le hareng séché, les prises réalisées au large des côtes de la province du Gyeongsang du Nord portaient alors surtout sur du balaou, dit « kkongchi» en coréen, car celles du premier avaient fortement diminué à partir des années 1960. Dans une chronique du Dong-A Ilbo datée du 9 mai 1939, l’ichtyologiste Jeong Mun-gi (1898-1995) n’estimait-il pas que ledit gwamegi constituait désormais l’une des principales spécialités de la région ? De nos jours, les Coréens le consomment souvent enveloppé dans des feuilles de légumes tels que le chou, ainsi que de plantes marines telles que l’algue crue ou séchée, tandis que leurs aînés le faisaient griller ou cuire dans une soupe avec de l’armoise. L’origine du terme qui le désigne n’est pas connue avec exactitude. Sous le royaume de Joseon, l’illustre érudit Seo Yu-gu (1764-1845), dans sa « relation des activités de chasse et de pêche » intitulée Jeoneoji , rapporta que l’on attachait les harengs entiers les uns aux autres au moyen d’une corde de paille tressée avant de les suspendre au soleil pour les faire sécher, ce qui permet d’en conclure qu’ils n’étaient pas découpés au préalable. L’auteur indiquait en outre que, ce lien passant souvent à travers leurs yeux transparents, ils étaient alors désignés par les mots gwanmok qui signifient « yeux crevés », d’aucuns affirmant que de là viendrait le terme de gwamegi . Si le séchage du hareng entier ne constitue pas le procédé le plus fréquemment employé, il n’en est pas moins parvenu jusqu’à nos jours. Une méthode plus courante consiste à découper le poisson en deux, après en avoir retiré intestins et arêtes, puis à le faire sécher à l’air de la mer, ce qui s’avère beaucoup plus lent lorsqu’il est entier, mais surtout bien plus long que dans le cas du balaou, le hareng étant plus gros et gras que ce dernier. En effet, tandis que le séchage du balaou est réalisable en une quinzaine de jours, celui du hareng entier peut prendre pour le moins un mois, cette durée présentant en revanche l’avantage d’obtenir une chair plus goûteuse, que viendra encore rehausser la présence d’œufs au cœur de l’hiver. pour savourer au mieux le hareng, il convient de le faire dorer sur le gril, après l’avoir saupoudré de gros sel, ce qui permet d’obtenir une chair moelleuse et un agréable goût légèrement sucré, En fondant agréablement dans la bouche, le hareng grillé redouble de saveur, ses nombreuses et fines arêtes exigeant en revanche certaines précautions. Sa préparation consiste à le nettoyer et à l’écailler, puis à l’entailler sur le dessus et à le saupoudrer de sel, après quoi on le placera sur le gril où il cuira jusqu’à ce que sa chair jaunisse légèrement et acquière une saveur à la fois sucrée et salée. © Shutterstock DES PRISES EN HAUSSE Les harengs semblent bel et bien de retour, car les prises en auront été abondantes cette année. À Samcheok, une ville du littoral située dans la province de Gangwon, différents procédés sont actuellement mis au point, dans le cadre d’actions de promotion de sa consommation, en vue de sa transformation sous forme de galettes et de sa préparation en ragoût ou en friture. Selon les informations communiquées par l’Institut national des sciences halieutiques, l’augmentation des rendements de sa pêche, que l’on constate depuis les années 2000, s’explique en premier lieu par la hausse de la température de l’eau en mer de l’Est. Les chercheurs ne manquent cependant pas d’émettre des mises en garde quant aux dangers de la surpêche et, au vu de l’effondrement des prises qui s’est déjà produit du fait de cette pratique dans l’Atlantique Nord, certains experts vont jusqu’à prôner une interdiction totale de la pêche des jeunes harengs. Le fait est que la pêche excessive à laquelle s’est livrée la Norvège dans les années 1970 a eu pour conséquence de réduire ses prises de hareng à moins d’une tonne et qu’il lui a fallu attendre pas moins de vingt ans pour pouvoir retrouver les volumes antérieurs.La manière précise dont se déroulent les migrations d’importants bancs de harengs demeure méconnue et, si ces poissons peuplent de nouveau les eaux de la mer de l’Est, leur présence reste limitée par ailleurs en Asie du Nord-Est pour une raison encore inexpliquée, notamment dans la mer de l’Ouest [ou mer Jaune] et dans les eaux entourant l’île japonaise d’Hokkaido. En conséquence, il convient de pêcher cette espèce avec modération et de veiller à sa protection, tout comme à celle de l’ensemble de la nature. Jeong Jae-hoon Pharmacien et rédacteur culinaire Park So-jung Illustrateur

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Quand espaces personnel et collectif ne font qu’un

Lifestyle 2022 SPRING 574

Quand espaces personnel et collectif ne font qu’un Pour toujours plus de Coréens, le travail de bureau ne se déroule plus dans un cadre unique et bien délimité, comme par le passé, mais dans des espaces de travail partagés où ils peuvent se rendre dans les créneaux horaires de leur choix et qu’ils occupent le plus souvent aux côtés d’inconnus. Cette forme de partage tend à se répandre rapidement sous l’effet conjugué de la crise sanitaire, des progrès du numérique et d’impératifs de rentabilité toujours plus pressants. « L’année dernière, il fallait que je traverse tout Séoul pour me rendre à mon travail, alors j’ai eu l’idée de louer un espace de travail partagé dans ce nouvel immeuble parce qu’il me rapproche de mon domicile ». « Outre qu’il est bien situé, à une minute à peine de la station de métro, il comporte une salle de réunion et un salon ». « C’est une bonne solution parce qu’elle réussit à recréer l’environnement de travail d’une grande entreprise ». Si les espaces de travail partagés consistent pour la plupart en bureaux individuels fermés, d’autres peuvent être utilisés en commun et sont désignés, selon le cas, par les expressions anglaises « focus zone », « comfort zone », « creative zone » et « refesh zone ». Leur ambiance agréable rappelle celle d’un café sans présenter l’agitation qui fait l’inconvénient de ce dernier. N’étant ni distraits ni gênés par le bruit, les usagers pourront d’autant mieux se concentrer sur leurs tâches.© FASTFIVE FIVESPOT Hapjeong Autant de témoignages qui se multiplient sur les réseaux sociaux et révèlent le succès que connaissent les espaces de travail partagés en se substituant aux lieux de travail classiques. Antérieure à la pandémie de Covid-19, cette formule a continué de croître et prospérer à tel point que les entreprises et travailleurs indépendants qui l’ont adoptée n’envisagent plus de revenir à leur mode de travail précédent.Outre l’emplacement réservé à chacun de leurs occupants aux fins du travail de bureau, les locaux de ce type mettent à la disposition de tous plusieurs salles de réunion, un petit salon et un coin cuisine. Leur location en vide est assurée par des agences spécialisées qui sont extérieures aux entreprises et s’associent avec des opérateurs chargés de constituer une clientèle. La formule allait gagner du terrain après la crise économique mondiale 2008 et 2009, qui a vu apparaître la notion d’économie de partage des biens et des services, ce qui permet désormais aux particuliers, associations et startups de disposer de locaux beaucoup plus économiques qu’en étant propriétaires des lieux.Dans un contexte de concurrence toujours plus forte, les exploitants d’espaces de travail partagés rivalisent d’initiatives pour allécher les consommateurs, qui proposant à la location des étages entiers d’immeubles, qui subdivisant les superficies disponibles à l’intention de sous-locataires, d’autres encore annonçant des offres promotionnelles ou se spécialisant dans le créneau du haut de gamme. Tous ciblent un large éventail d’utilisateurs parmi lesquels figurent en premier lieu des particuliers dont l’activité n’exige pas de disposer de bureaux permanents, tels que les nomades numériques, consultants, travailleurs indépendants ou qui ont besoin d’évoluer dans un environnement professionnel pour rester productifs. Le regroupement de personnes partageant une même conception du travail permet à celles-ci de se constituer un réseau de relations, de tisser de nouveaux liens et de créer des synergies. La course aux mètres carrésEn Corée, la prolifération des espaces de travail partagés s’est amorcée dès la fin de la première moitié des années 2010 et cette tendance s’est accélérée sous l’impulsion des opérateurs FastFive, le premier créé dans ce secteur en 2015, et Spark Plus, une société d’envergure nationale apparue un an plus tard. En cette même année 2016, l’opérateur américain WeWork allait faire son entrée sur le marché coréen en ouvrant une succursale.Forts de leur succès, les locaux de ce type ont vu leur nombre passer de vingt en 2010 à plus de cent six ans plus tard et, la tendance se poursuivant, on allait en compter pas moins de 220 en juillet 2019 dans la seule capitale. En premier lieu, cette explosion a évidemment concerné de grands centres d’affaires tels que Gangnam, car leurs entreprises, en déplaçant en banlieue tout ou partie de leurs activités, avaient laissé vacants des locaux situés à proximité des nœuds de transport urbain. En outre, nombre de sociétés allaient quant à elles renoncer à posséder leurs propres bureaux à la faveur d’espaces de travail partagés entraînant moins de frais.Selon l’Institut de recherche du groupe KB Financial Group, l’augmentation des superficies dédiées à ces espaces a été de 50 000 à 600 000 mètres carrés au cours de la même période. En décembre 2021, l’opérateur FastFive déclarait disposer de pas moins de trente-huit succursales réparties sur tout le territoire et d’une clientèle de 13 290 entreprises allant de startups à de grands groupes industriels, près de 90 % d’entre elles étant susceptibles de reconduire leur contrat d’après ses prévisions. Les espaces de travail partagés peuvent être loués au mois, car leur gestion simple et pratique permet de les mettre rapidement à la disposition des clients, le renouvellement du bail se déroulant avec une égale facilité.© FASTFIVE Sinsa Une pratique des petits prixLe prix passe avant toute autre considération aux yeux des entreprises utilisatrices dans la mesure où les PME et startups dont elles se composent en grande partie, soucieuses de ménager leur budget, apprécient de ne pas avoir à acheter mobilier et équipements de bureau, outre que les nouveaux espaces permettent au personnel de se déplacer plus facilement que dans de grands locaux.Les opérateurs d’espaces de travail partagés n’ont pas tardé à saisir toute l’importance de ce facteur, à l’instar de FastFive qui, sur son site internet, avance les arguments suivants : « Nous garantissons la baisse du coût d’investissement initial et des frais fixes. Nous pouvons proposer des bureaux situés dans des gratte-ciel qui sont à proximité des transports en commun, et ce, même à des PME ».L’essor des espaces de travail partagés s’explique aussi par leur facilité de reconfiguration, ainsi que par la souplesse de leurs conditions de location, puisque celle-ci peut porter sur une durée minimale d’un mois, ce qui permet de déménager aisément pour s’installer dans un espace plus grand ou plus petit, selon le cas, sans être lié par un bail à long terme ni avoir à verser d’importantes cautions.Dans la plupart des cas, les usagers des espaces de travail partagés peuvent y accéder 24 heures sur 24, cette possibilité représentant aussi un avantage non négligeable pour les entreprises qui mettent en œuvre des horaires de travail flexibles. Enfin, la pratique du télétravail, que ce soit à domicile ou ailleurs, peut s’avérer d’une productivité moindre si elle se déroule dans une cuisine, par exemple, tandis que l’atmosphère qui règne dans un espace de travail partagé favorise la concentration. Le montant du loyer dépend de différents facteurs, dont le nombre d’usagers et de tables disponibles, ainsi que la proximité des fenêtres, le matériel de bureau, les impressions, cafés et collations étant en revanche le plus souvent compris dans ce prix.© WEWORK KOREA Les perspectives d’avenirLa pandémie de Covid-19 a provoqué un boom mondial des espaces de travail partagés et la Corée ne fait pas exception à cette tendance irréversible. Désormais, dans le monde du travail, il semble peu vraisemblable que l’on revienne aux pratiques classiques fondées sur une activité à heures fixes et sur une implantation géographique unique, toujours plus d’entreprises optant aujourd’hui pour une flexibilité horaire qui facilite en particulier la vie des couples biactifs avec enfants et permet d’optimiser la productivité à certains moments de la journée.À n’en pas douter, Internet a révolutionné la vie économique de par le monde, puisque, moyennant un petit capital et de bonnes idées, l’accès à ce réseau permet de créer une micro-entreprise ou une startup en un rien de temps. À cela s’ajoute la facilité de location d’un espace de travail partagé qui permet de s’affranchir des contraintes de la recherche de locaux d’un prix abordable et de supprimer les frais afférents à leur aménagement. Cette nouvelle pratique peut aussi s’avérer avantageuse pour des entreprises établies de longue date. Dans le cas d’un cabinet de marketing, par exemple, l’équipe chargée du marketing numérique ne doit pas obligatoirement se voir affecter à une implantation donnée et peut fort bien associer télétravail à domicile et réunions dans un espace de travail partagé, ce qui permettra au cabinet en question de rationaliser son activité tout en augmentant ses bénéfices.En revanche, des incertitudes subsistent quant au modèle économique des opérateurs, qui sont paradoxalement liés par des engagements que leurs clients souhaitent éviter, à savoir l’obligation d’occuper l’espace qu’ils ont loué dans le cadre d’un bail à long terme ou acheté de particulier à particulier. En raison de la nature très concurrentielle du marché, le prix des loyers reste bas et les locations à bail court ne garantissent pas de revenus réguliers. Les opérateurs doivent en outre engager des dépenses plus importantes pour éviter d’éventuels vols, tout en attirant de nouveaux clients.C’est à eux qu’il incombera de retenir la plus adaptée des deux solutions consistant à viser une occupation journalière maximale par des particuliers en renonçant aux bureaux dédiés ou à proposer des formules entièrement meublées destinées à de petits groupes d’utilisateurs.

Quand les décors optimisent un scénario

Interview 2022 SPRING 575

Quand les décors optimisent un scénario Dans la série à succès Squid Game produite par Netflix, la brutalité du combat que doivent mener les personnages pour vivre se fait sentir presque viscéralement par sa toile de fond digne d’un conte pour enfants. Chae Kyoung-sun, la directrice artistique à qui est due cette scénographie, a tenu les propos suivants lors d’un entretien qui se déroulait dans un studio de tournage sous-marin de Goyang, une ville de la province de Gyeonggi Durant pas moins de quarante-six jours d’affilée, la série Squid Game a battu des records d’audience sur la plateforme Netflix, puisque ce sont 142 millions d’abonnés qui l’ont suivie depuis sa sortie en septembre dernier. Si nombre de facteurs peuvent expliquer cette prouesse, il ne fait aucun doute que sa scénographie spectaculaire, voire surréaliste, y a joué un rôle important.Dans ce cas, contrairement à ce qui se produit dans la plupart des films et des autres séries, cette production n’a pas misé sur le réalisme des situations, mais opté pour un mélange de rêve et de réalité évoqué avec audace par une palette de couleurs restreinte. L’osmose ainsi créée avec l’intrigue et les personnages n’a fait qu’intensifier la tension dramatique du scénario.Titulaire d’un diplôme de scénographie du Département de théâtre et de cinéma de l’Université Sangmyung, Chae Kyoung-sun, qui a assuré la direction artistique de cette production, s’était illustrée une première fois en 2010 par son travail pour le film Come, Closer où Kim Jong-kwan dépeint la vie de cinq couples. Un an plus tard, elle allait de nouveau être remarquée dans le film Silenced réalisé par Hwang Dong-hyuk, puis dans deux autres encore dus à ce même cinéaste, à savoir Miss Granny (2014) et The Fortress (2017). Par la suite, la série Squid Game lui fournira l’occasion d’une première participation à ce genre d’œuvre. La scénographie des films Hwayi: A Monster Boy (2013), de Jang Joon-hwan, The Royal Tailor (2014), de Lee Won-suk et EXIT (2019), de Lee Sang-geun est également à mettre à son actif et lui a valu de nombreux éloges pour la rigueur avec laquelle elle a su créer des lieux d’action fidèles au propos de l’œuvre. La directrice artistique Chae Kyoung-sun dans le studio sous-marin de Goyang, une ville de la province de Gyeonggi, où se déroule le tournage de Moving, la nouvelle série originale de Disney Plus sur laquelle elle travaille. Sa collaboration antérieure à la réalisation de la célèbre série Squid Game de Netflix, qui allait aussi rejaillir sur sa notoriété, lui a permis de bénéficier d’un soutien financier et d’une grande liberté de création, ce en quoi elle estime avoir eu énormément de chance. Squid Game semble bien éloigné des précédentes réalisations de Hwang Dong-hyuk. Quelles difficultés a-t-il représenté pour vous ?Du fait de l’absence délibérée de réalisme dans les décors de la série, je craignais une réaction mitigée du public et l’avis défavorable de la critique, mais, dans l’ensemble, ils ont heureusement fait bonne impression. J’ai apprécié cette liberté d’innover, dont ne dispose que rarement un directeur artistique, et ce, d’autant que le montant considérable du budget me permettait de concrétiser les idées que j’avais en tête. J’estime avoir eu beaucoup de chance en me voyant associer à cette œuvre. À la lecture de son scénario, quelle a été votre première impression ? Hwang Dong-hyuk m’en avait déjà exposé la trame, qui reposait sur le combat pour la vie, mais devait être présentée comme des jeux d’enfants se déroulant dans des lieux jamais dépeints jusque-là. Pour ce faire, il m’a donné carte blanche, mais, en découvrant le scénario, j’ai été sceptique dans un premier temps, puis, après avoir réfléchi à différentes idées, je me suis dit que j’essaierais de faire ce que personne n’avait jamais fait auparavant, en l’occurrence un conte de fées violent dont les décors replongeraient les adultes d’âge moyen dans leurs souvenirs d’enfance. Sur quelle base vous êtes-vous entendue avec Hwang Dong-hyuk ?En résumé, nous étions d’accord sur trois points, à commencer par la volonté de ne pas brosser un tableau trop sombre. Il importait aussi qu’une impression nouvelle se dégage du décor de chaque scène afin de susciter l’inquiétude et la confusion dans l’esprit des personnages lorsqu’ils abordaient chaque situation de l’action dans un lieu différent sans savoir ce qu’elle leur réservait. Nous cherchions aussi à faire en sorte que le public se demande à chaque scène quelle tournure allait prendre l’action et dans quel décor. Notre troisième objectif portait sur les couleurs, où nous voulions faire preuve d’audace. Par comparaison à ceux d’Hollywood, les films coréens font en général un usage discret de la couleur. Nous avons souhaité nous en démarquer en osant un chromatisme à contre-courant des conventions, quoique des évolutions soient en cours à cet égard dans le septième art coréen, qui se diversifie également en abordant d’autres genres, dont la science-fiction. Sur quels critères a reposé le choix des couleurs ?Dans un premier temps, nous avons pensé choisir des dominantes roses et vert menthe en raison de leur côté rétro rappelant les années 1970 et 1980, ce qu’a fait notre costumière Cho Sang-kyung pour les uniformes des gardes. S’agissant des tenues sportives des joueurs, nous avons privilégié une couleur plus saturée, en l’occurrence le vert foncé. Dans Squid Game, le rose symbolise l’oppression et la violence, et le vert, la répression et ceux qui en sont victimes, c’est pourquoi les constructions que traversent les joueurs ont des plafonds et murs roses, tandis que les chambrées où dorment les gardes sont vertes. Ainsi, l’emploi des couleurs participe d’une certaine vision du monde et régit le développement de l’intrigue. Joueurs de Squid Game évoluant dans un dédale d’escaliers. La multiplication des situations violentes sur fond de décors aux motifs enfantins et aux teintes pastel résume bien les paradoxes du capitalisme. Celui qui figure ci-contre s’inspire des créations de l’artiste néerlandais Maurits C. Escher.© Netflix Qu’en est-il du premier jeu, Un, deux, trois, soleil ?Il fonctionne selon le principe du « vrai ou faux », c’est-à-dire qu’ici, le ciel bleu est factice, de même que le mur auquel s’adosse la poupée Young-hee, la mort qui attend les perdants étant en revanche bien réelle. Nous nous sommes inspirés des peintures de Magritte dans ce décor que nous avons voulu déroutant aussi bien pour les joueurs que pour les téléspectateurs qui le découvrent de chez eux. L’idée de la surveillance des joueurs par les gardes résulte quant à elle de l’influence qu’a exercée sur nous la comédie dramatique The Truman Show produite en 1998. Comment la poupée géante a-t-elle été fabriquée ? Cette figure a été conçue par les gens de Gepetto, qui réalisaient les effets spéciaux. Comme elle mesurait dix mètres, nous avons dû la couper en deux pour pouvoir la transporter. Le réalisateur aurait voulu que l’équipe artistique en fabrique dix exemplaires, mais les fonds manquaient et, alors qu’il était prévu à l’origine de la faire surgir du sous-sol, l’idée en a été abandonnée en cours de tournage. Le décor du premier jeu intitulé Feu rouge, feu vert évoque les peintures surréalistes de Magritte. Rêve et réalité s’y mêlent pour créer la confusion dans l’esprit des personnages. Le public a été particulièrement impressionné par la poupée de dix mètres Young-hee, qui est l’œuvre de l’équipe de techniciens d’effets spéciaux Gepetto.© Netflix Constante de tous les épisodes de Squid Game, les dominantes de couleur verte et rose symbolisent respectivement la dichotomie entre perdants persécutés et oppresseurs violents.© Netflix Vous vous êtes beaucoup investis dans les scènes de rue où se déroulent les jeux de billes…Oui, ce dédale de ruelles fait partie de ceux qui ont nécessité le plus de travail, car il faisait se côtoyer de vraies et fausses voies. Le réalisateur avait deux exigences : le coucher de soleil et un lieu accueillant des jeux d’enfants qui évoqueraient l’odeur du riz sur le feu et les mamans les appelant pour qu’ils rentrent dîner. À l’exception de celle du vieux Oh Il-Nam, toutes les maisons ont été pourvues d’une porte d’entrée pour créer un espace symbolique où l’on ne se sent plus chez soi dès que l’on ouvre celle-ci. Afin que ces portes paraissent bien réelles, nous les avons munies de plaques et avons disposé à leurs côtés des briquettes de charbon et des plantes en pot respectivement destinées aux perdants et aux gagnants. Dans vos réalisations précédentes, vous avez déjà cherché à créer un choc émotionnel par les décors que vous conceviez.Ma démarche s’adapte à chacun des films dans lesquels j’interviens. Mon travail de directrice artistique consiste principalement à apporter des éléments supplémentaires au récit et aux personnages que le réalisateur entend représenter. Les effets artistiques ne devant pas apparaître de manière trop évidente, mais être perçus comme naturels, il me faut étudier le scénario plus que ne le fait le réalisateur lui-même. Qu’en est-il du film The Fortress, qui relate des faits historiques réels ?Pour ce film d’époque, nous avons souhaité nous documenter le plus possible afin qu’il soit fidèle à l’histoire. Il a fallu beaucoup d’efforts pour donner vie à ce froid paysage de neige où se dresse la forteresse isolée et encerclée par l’ennemi. Le film un peu antérieur The Royal Tailor vous a-t-il influencée dans la création des décors de The Fortress ? Le lieu principal où se déroule l’intrigue étant l’atelier dans lequel les tailleurs confectionnent les habits du roi, j’ai longuement réfléchi à sa conception visuelle et à son fonctionnement afin de donner une bonne idée de la place occupée par chaque personnage. Il est regrettable que succès commercial n’ait pas été au rendez-vous. The Forteress évoque les quarante-sept jours pendant lesquels le roi et ses vassaux se réfugièrent dans la forteresse du mont Namhan pour échapper à l’envahisseur venu de la Chine des Qing en 1636. Après de longues recherches sur cet événement historique, la directrice artistique Chae Kyoung-sun allait concevoir un décor évoquant le siège qui se déroule au cœur de l’hiver, dans la neige et le froid.© CJ ENM Parlez-nous de Silenced, qui fait se dérouler de tragiques événements dans une école pour enfants sourds.En raison de contraintes budgétaires et de la faible marge de manœuvre dont nous disposions, les décors réalisés se sont limités à ceux du bureau du directeur et de la salle d’audience du tribunal. Le brouillard jouant un rôle capital dans l’intrigue, nous avons opté pour une dominante de camaïeu de gris pour des lieux importants de l’action tels que les couloirs, ainsi que pour les accessoires. Au fur et à mesure de la progression du récit, il fallait que la couleur disparaisse, et non l’inverse, hormis dans le cas de l’association de défense des droits humains où se trouve le bureau du personnage féminin principal qu’incarne Jung Yu-mi. Nous nous sommes efforcés d’y créer une atmosphère plus chaleureuse en l’agrémentant de tons vert olive. Pour m’imprégner au mieux du contexte évoqué par le récit, il m’a fallu oublier un temps mes ambitions de directrice artistique. Quant aux décors d’EXIT, ils sont typiquement coréens. De prime abord, j’ai pensé m’inspirer de ceux des films catastrophe américains de type classique, mais, après en avoir discuté avec le réalisateur Lee Sang-geun, j’ai jugé préférable de créer un « espace coréen ». Dans ce but, j’ai parcouru le pays pour observer les innombrables styles de toits des constructions et pour en découvrir les caractéristiques. Dans le film, il y a cette scène où l’homme et la femme courent à toutes jambes pour parvenir à la passerelle qu’il leur faut franchir. De part et d’autre, s’élevaient deux bâtiments d’une grande importance pour l’action, alors je me réjouis d’avoir su les représenter comme il convenait, même si cette scène ne dure que quelques secondes. Le réalisateur s’est montré à l’écoute des idées que lui communiquait l’équipe artistique et inversement. Ce film a donné lieu à une authentique collaboration dans une ambiance de travail très agréable. Incarné par Kim Yun-seok, le ministre de la Culture et de l’Education doit franchir un fleuve glacé pour parvenir à la forteresse.© CJ ENM Deux des personnages principaux de The Fortress se réclament d’idéologies différentes dont l’antagonisme se manifeste dans les costumes de leurs tenants, le ministre de l’Intérieur Choi Myung-gil, joué par Lee Byung-hun, qui est partisan de la reddition au nom de la sauvegarde du royaume et du peuple, tandis que Kim Sang-heon prône une lutte jusqu’au bout contre l’ennemi.© CJ ENM Je conclurai par le film Moving qui se tourne en ce moment. Il s’agit en réalité d’une série réalisée par Park In-jae et produite par Disney Plus. N’étant pas autorisée à en divulguer les détails avant sa sortie officielle, tout ce que je peux dire est qu’elle constitue la première adaptation de la série de webtoons du même nom due à Kang Full. La création de ses décors représente pour moi un véritable défi, car son intrigue se déroule sur trente ans, à savoir de 1980 à 2018. Doué d’un sixième sens en matière vestimentaire, Lee Gong-jin regarde travailler le tailleur Cho Dol-seok, qui exerce à la cour depuis plus de trente ans. Ces deux personnages respectivement incarnés par Go Soo et Han Seok-kyu sont ceux d’un film aux superbes costumes et magnifiques intérieurs, The Royal Tailor (2014), de Lee Won-suk, dont l’action se déroule sous le royaume de Joseon.© WOWPLANET KOREA

Une découverte sonore et visuelle

In Love with Korea 2022 SPRING 574

Une découverte sonore et visuelle Il n’est guère aisé de décrire avec précision l’activité de Rémi Klemensiewicz et son univers artistique, si ce n’est que ce jeune Français dit chercher depuis longtemps à « tisser des liens entre des éléments hétéroclites » en « faisant appel à tout ce qui participe des arts sonores et visuels », c’est-à-dire à « réunir ces deux mondes », la Corée tout entière lui fournissant le terrain de cette expérimentation. Contrairement aux ressortissants étrangers qui résident depuis longtemps en Corée, Rémi Klemensiewicz est lié à ce pays par une histoire qui débute dès sa plus tendre enfance, puisqu’il en entendait déjà parler à l’époque par son père, un professeur d’art qui organisait souvent des expositions en Asie, ainsi que par ses voisins et amis de Marseille.Pas plus tôt a-t-il été admis à l’École supérieure d’art et de design de Marseille-Méditerranée (ESADMM), que son intérêt pour l’Asie et la philosophie orientale va aller grandissant. Il se liera alors d’amitié avec des étudiants coréens du même établissement, dont l’un l’invitera un jour à venir découvrir son pays, ce qu’il finira par faire en 2009, aidé en cela par la connaissance de la langue qu’il avait acquise par lui-même.« Cette visite m’a profondément marqué. J’avais l’impression de me trouver dans un tout autre monde », se souvient-il. « Ce que j’y ressentais n’avait rien d’incohérent, malgré le grand dépaysement que je vivais. D’une certaine manière, ce contraste ne me déplaisait pas ».Au cours des années suivantes, le jeune homme va régulièrement séjourner dans le pays à l’occasion de ses vacances et, s’il lui est difficile aujourd’hui encore d’expliquer le réel motif ce ces voyages, il lui a semblé des plus naturels de les faire. En effet, ceux-ci lui ont permis non seulement de parfaire sa connaissance de la langue coréenne et de pénétrer au cœur de la culture du pays, mais aussi de commencer à présenter sa production artistique au public de la capitale, lequel l’a particulièrement bien accueillie, ce qui ne pouvait qu’encourager son auteur à poursuivre dans cette voie.Lorsqu’il sera amené à effectuer le stage à l’étranger qu’exige son cursus d’études, c’est tout aussi naturellement que son choix se portera sur la Corée. Avec l’aide d’un ami coréen de son père, Rémi Klemensiewicz se verra offrir l’occasion de passer quatre mois dans un cabinet de conseil artistique de Séoul en 2011, ce qui représentera alors le plus long de ses différents séjours en Corée et celui qui finira par l’inciter à s’établir dans la capitale. Une fois dûment diplômé, il éprouvera le besoin de retourner dans le pays pour y passer plus de temps et se consacrer à certaines réalisations, ce qu’il fera en 2013 pour ne plus repartir. Le son sans le sonSi d’aucuns voient en Rémi Klemensiewicz un artiste sonore ou intermédia, l’intéressé se présente lui-même tout simplement comme un « artiste qui s’intéresse au son ». Quoi qu’il en soit, il consacre sa création tout imprégnée de culture coréenne au domaine de la musique expérimentale et, en parallèle, à celui des arts visuels et sonores. « Le son constitue ma plus grande source d’inspiration, mais j’aspire plus encore à fédérer ces deux domaines », explique-t-il. Pour ce faire, il multiplie les occasions de présenter ses productions tantôt en donnant des concerts, tantôt en exposant ses dernières « sculptures sonores » ou installations, parfois à intervalle d’une semaine, quand il ne travaille pas à des compositions ou répétitions de spectacles en compagnie d’un chorégraphe.Paradoxalement, une partie de ses œuvres ne fait appel à aucun son audible, nombre d’entre elles comportant des haut-parleurs brisés, comme celui de Speaker Flag, Broken Flag, qu’il a enveloppé dans un drapeau coréen, tandis que la vidéo For Interpreters recourt à la langue des signes en laissant le visiteur imaginer par lui-même les sons. Ces productions procèdent de sa conception originale d’une « représentation des sons sans sons ».Depuis qu’il exerce son art, Rémi Klemensiewicz a pu l’exposer dans des lieux aussi importants que le Centre d’art Nam June Paik de Yongin, une ville de la province de Gyeonggi, le Musée national du hangeul ou le Musée national d’art moderne et contemporain, mais surtout dans de petits espaces de création expérimentale situés dans le quartier de l’Université Hongik, où il a fait ses débuts et réside aujourd’hui encore.En 2014, alors qu’il était artiste en résidence, il a participé à l’un de ses premiers projets en Corée, qui s’intitulait Takeout Drawing, du nom d’un café du quartier très cosmopolite d’Itaewon situé à Séoul. Deux mois durant, allaient se succéder jour après jour des concerts qu’il improvisait seul en scène et d’autres, plus classiques, qu’il donnait en compagnie d’autres artistes, sans compter les répétitions. L’absence d’installations n’était pas sans dérouter certains spectateurs. « Pour moi, ce qui importait le plus était de pouvoir continuer à jouer entre des concerts en bonne et due forme et leurs répétitions, dans une sorte de situation ambiguë où personne ne savait ce qui se passait », raconte-t-il. Né à Marseille, le Français Rémi Klemensiewicz vit depuis 2013 à Séoul, où il s’est fait un nom dans les arts sonores et intermédia. Par le biais de ses expositions, concerts et autres spectacles sur scène, il s’emploie à réunir les univers sonores et visuels et à témoigner de la différence qui sépare la réalité de son expression. Une énigmeRémi Klemensiewicz aime certes à cultiver le paradoxe et l’ambiguïté, non seulement parce qu’ils constituent les fondements même de son œuvre, mais aussi parce qu’ils caractérisent cette langue et cette culture coréennes si mystérieuses à ses yeux. S’agissant des expressions honorifiques, par exemple, qui représentent autant de marqueurs de la condition des individus dont il convient de tenir compte en toutes circonstances, Rémi Klemensiewicz souligne qu’ils se déclinent en davantage de nuances qu’ailleurs, notamment dans les relations d’élève à enseignant.« Quand je suis en présence d’étudiants et de professeurs, je ne manque pas de remarquer l’expression du respect et d’autres signes subtils qui se manifestent chez les premiers par la parole et le comportement », affirme-t-il. « Ces règles de bienséance strictes ne nuisent cependant pas à une certaine familiarité de leurs rapports que je n’ai pas retrouvée en France. Nos professeurs et nous avions beau nous appeler par notre prénom et parler comme nous l’aurions fait entre amis, j’étais toujours conscient de la distance qui nous séparait ».Le jeune Français relève certains aspects paradoxaux lorsqu’il compare les deux pays sur le plan esthétique, car, à ses yeux, autant Paris et d’autres villes ou régions françaises peuvent impressionner les touristes par leur beauté, autant elles semblent tourner le dos à leur âme et à leurs traditions, contrairement à ce qui se produit en Corée. « À mon arrivée, j’ai trouvé l’architecture anarchique, tout en devinant l’esprit discipliné des Coréens », se rappelle-t-il. « Quand je compare les deux pays, il semble qu’en France, l’ordre règne à l’extérieur et le chaos à l’intérieur. C’est tout le contraire en Corée, où existe en outre une certaine continuité avec les traditions et le passé ».Autant de découvertes qui, en séduisant et inspirant Rémi Klemensiewicz, l’attachent toujours plus à la Corée, ce qui ne le dispense pas d’être titulaire d’un visa et de devoir retourner en France, comme il a dû le faire pendant la plus grande partie de ces deux années de pandémie, qu’il a passées à la campagne. De retour depuis peu à Séoul, il a pu constater de nouveau par lui-même à quel point les différents aspects concrets de la nature et du mode de vie coréens se mêlent de manière complexe. Les cyclistes peuvent emprunter le métro jusqu’au pied des montagnes et rouler sur les pistes cyclables des berges du Han bordées de grands ensembles tout proches. « C’est vraiment fou ! » conclut-il en riant. Rémi Klemensiewicz interprétant le thème Handmixer de son œuvre Contemporary Non-Music Vol. 11 Series. Cette représentation a eu lieu le 19 novembre 2019 à l’Artspace Donquixote qui se situe à Suncheon, une ville de la province du Jeolla du Sud.© Artspace Donquixote Des moyens de subsistancePendant les longs mois qu’il a passés à la campagne lors de la crise sanitaire, Rémi Klemensiewicz a tiré parti de cette parenthèse pour dispenser quelques cours de coréen en ligne à des usagers français de YouTube et ce qui n’était au départ qu’un passe-temps suggéré par un ami allait se transformer en vocation. Dès lors, il allait se consacrer à la création et à la rédaction d’un programme d’enseignement qu’il allait faire précéder d’une longue introduction sur l’alphabet coréen hangeul.Fort de son expérience, il ira jusqu’à réaliser ses propres tutoriels. Grâce aux cours qu’il donne aussi bien en français qu’en coréen, Rémi Klemensiewicz n’a pas à exercer d’emploi salarié à plein temps, l’artiste qu’il est dans le domaine du son étant conscient de ce que ses œuvres n’ont pour la plupart aucun potentiel commercial. S’il déclare que l’enseignement lui apporte l’équilibre, il n’en apprécie pas moins pour autant de se livrer à des expériences d’ordre linguistique. En admirateur des qualités esthétiques du hangeul, il en a introduit des éléments dans ses productions, notamment dans l’œuvre Sound Word Series qu’il a exposée au Centre d’Art Nam June Paik en 2018 et qui se compose de haut-parleurs et de câbles reproduisant la forme de mots coréens. Cette manifestation s’accompagnait d’un spectacle où il se tenait dans une cage aux côtés de musiciens avec lesquels il improvisait au moyen des quatre notes mi, do, si,sol, tandis que les autres étaient jouées en sourdine au piano.Par ailleurs, Rémi Klemensiewicz propose des cours d’art qui lui garantissent une certaine sécurité matérielle tout en lui ouvrant de nouvelles possibilités. Après avoir mis sur pied des ateliers d’art destinés aux collégiens au sein du Centre d’Art Nam June Paik, il assure désormais une initiation au son et à l’image à l’intention des enfants dans le cadre du Musée Hello situé dans le quartier de Seongsu-dong, à Séoul. Enfin, les cours de « design sonore » qu’il dispense désormais au Paju Institute of Typography (PATI) ont débouché sur la mise en œuvre d’un projet collaboratif aux côtés de la Korea Contemporary Dance Company. Rémi Klemensiewicz a présenté une œuvre intitulée Interpreted Masks lors de l’exposition Project Hope? qui s’est déroulée du 12 au 28 octobre 2017 au Post Territory Ujeongguk, un complexe culturel situé à Séoul. Cette installation se composait de masques en papier, haut-parleurs et câbles exposés sur un fond sonore.© Rémi Klemensiewicz Le progrèsSi le travail de création de Rémi Klemensiewicz semble assez indéfinissable, une constante y existe, à savoir que tout ce qu’il voit et entend participe d’une manière ou d’une autre de son art. On comprend dès lors mieux l’attirance quasiment instinctive que suscite chez lui le pays toujours en mouvement qu’est la Corée.À son arrivée dans le pays, il a connu cette euphorie si caractéristique qu’éprouvent les nouveaux venus. « Je dormais, mangeais des jjajangmyeon tous les jours et étais heureux. Même s’il pleuvait tous les jours », se souvient-il. Puis est venu le temps des contraintes liées à ce qu’il appelle les « rythmes de travail » et qui empêchent de séparer celui-ci de la vie privée, comme lorsqu’on l’appelait en pleine nuit pour une traduction de dix pages à remettre le lendemain. Ceci dit, il avoue lui-même n’être guère doué pour faire la part des loisirs et des activités professionnelles dans la mesure où tout est lié à l’art à ses yeux. « D’ailleurs, j’aime tant me produire dans une exposition ou un concert que je n’ai même pas l’impression de travailler ».Après neuf années de présence en Corée, la vie de Rémi Klemensiewicz ressemble à l’une de ces œuvres d’art expérimentales des artistes de Fluxus qui l’ont influencé et qui mettent l’accent sur un processus en devenir plutôt que sur un état. On ne saurait donc être surpris d’apprendre qu’il travaille actuellement d’arrache-pied sur un projet d’échange entre la chorégraphe Ro Kyung-ae et son mentor français. Sa démarche consiste, dans ce cadre, à créer et à interpréter des compositions musicales que n’entendent pas les danseurs auxquels elles sont destinées.Aujourd’hui âgé de 32 ans, Rémi Klemensiewicz s’interroge : « Puis-je continuer à vivre ainsi ? Que se passera-t-il si plus personne ne me demande de faire une exposition ? », ce à quoi certains répondent qu’il conviendrait de trouver un emploi stable. L’artiste préfère toutefois prendre ce risque, certain qu’il supporterait mal d’être enfermé dans un bureau.

Du nouveau dans les études

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Du nouveau dans les études Les « study cafés », ces espaces où l’on peut faire son travail tout en consommant une boisson, connaissent en ce moment un grand succès auprès des étudiants et des employés de bureau, mais aussi du troisième âge, la possibilité qu’ils offrent de se regrouper ou de s’isoler les rendant bien adaptés à cette époque de pandémie. Depuis leur apparition dans les grandes villes, voilà une dizaine d’années, les study cafés ne cessent de se multiplier et la pandémie de Covid-19 n’a fait qu’accentuer fortement cette tendance, puisque les fermetures d’écoles et de bureaux ont contraint étudiants et adultes à rechercher des endroits où travailler en toute sécurité, que ce soit seul ou en groupe.Toutes les places assises y sont le plus souvent séparées les unes des cloisons en plexiglas dont la transparence évite de créer une impression d’isolement. © TRISYS Quand la biblithéque universitaire a fermé ses portes en raison de la Covid-19, Park Jeong-eun s’est mis à fréquenter un study café, l’un des rares commerces que cette crise n’a pas durement frappés, et, après un premier moment d’étonnement en entendant les bruits habituels d’un débit de boissons, cet étudiant en sciences politiques de l’Université Inha d’Incheon allait devenir un habitué des lieux.« Petit à petit, je me suis adapté à cet endroit nouveau pour moi, une fois quelques difficultés surmontées », explique-t-il, et d’ajouter : « Maintenant, c’est là que je me sens le mieux pour me concentrer sur mon travail. J’espère évidemment que la crise passera bientôt et que je pourrai retourner à la bibliothèque avec mes amis. » Le terme « study café» provient du mot coréen dokseosildésignant une salle d’étude commerciale et associé à celui de café. Chacun peut s’y rendre pour la durée souhaitée moyennant l’achat d’une place de la valeur correspondante à un distributeur, puis le passage devant un capteur de température situé à l’entrée. Une fois assis à l’endroit de leur choix, les clients pourront y rester dans la limite de la durée impartie, après quoi leur poste de travail s’éteindra automatiquement et il leur suffira de prolonger ce temps d’utilisation au distributeur. La plupart des study cafés ne comportent pas de personnel dans leurs locaux, mais ils s’efforcent d’être concurrentiels en proposant certains services, dont la restauration en snackbar avec parfois une carte différente selon la saison. © THENEWWAYS Les study cafés disposent pour la plupart d’un nombre de places compris entre cinquante et cent, celles-ci pouvant se trouver soit à de grandes tables que séparent des cloisons, soit dans des salles individuelles destinées aux réunions en distanciel ou en présentiel, ainsi qu’aux personnes ayant apporté leur ordinateur portable ou souhaitant tout simplement être seules. Ces établissements se différencient des dokseosilpar l’existence d’un bruit ambiant, dont des études ont démontré qu’il était propice à la concentration et à la bonne exécution des tâches. Dans le cas présent, il s’agit de sons qui reproduisent des bruits de la nature tels que le clapotement de l’eau ou le souff le de la brise et que diffuse en continu une chaîne ambiophonique. UNE HAUSSE SPECTACULAIREQuand sont apparus les premiers study cafés, voici une dizaine d’années, leur clientèle se composait surtout de lycéens et de jeunes demandeurs d’emploi. Depuis ces débuts, la pandémie est survenue, avec son cortège de fermetures de bibliothèques publiques ou universitaires et d’étudiants ou de travailleurs du tertiaire durement éprouvés par le confinement et le manque de place pour travailler au calme : autant de nouveaux usagers qui ont accouru dans les study cafés.Ce phénomène n’al lait pas passer inaperçu dans le petit commerce et le commerce en franchise, qui se sont lancés à leur tour dans cette ac- tivité désormais f lorissante. En février dernier, la Corée ne comptait pas moins de 40 824 de ces établissements répartis sur tout le territoire, soit 18 % de plus qu’un an auparavant, cette forte progression ne semblant pas être en passe de ralentir.« Le nombre de study cafés ne cesse de s’accroître depuis l’année dernière. La raison en est qu’ils sont exploitables à peu de frais, la main-d’œuvre étant réduite, outre que la demande se maintient à un niveau constant », explique Yoon Hyung-joon.Celui-ci dirige l’entreprise Trisys, une chaîne de quelque cent study cafés en franchise et donc d’envergure modeste, puisque les plus gros franchiseurs détiennent chacun entre 600 et 800 de ces établissements.Lorsque, en février dernier, Kim Sin-ae a ouvert un study caféTrisys à Goyang, une ville située dans la province de Gyeonggi, la crise sanitaire faisait rage en Corée et cet espace était le seul de ce type dans son quartier, mais il allait être rejoint par une dizaine d’autres dans les mois suivants.« Il y en a un qui ouvre tous les mois. On arrive à saturation, mais je pense que la mode va continuer encore un moment », estime-t-elle. « Quand la pandémie finira, les étudiants viendront quand même, car cette formule leur plaît. L’important sera de savoir rester concurrentiel ».Avant d’acheter une franchise, Kim Sin-ae a dirigé seize années durant un autre type d’établissement pour étudiants, à savoir un institut d’enseignement privé qui se situait à Séoul. Par comparaison avec ce dernier, elle affirme trouver sa nouvelle activité moins stressante, car elle exige moins de contacts avec les gens, les tâches manuelles y étant en revanche plus lourdes, notamment le ménage, le remplissage de la fontaine à soda et le réapprovisionnement du chariot à café qu’elle doit effectuer deux fois par jour. En outre, le café était ouvert 24 heures sur 24 avant que la crise sanitaire n’impose un couvre-feu.« Notre chiffre d’affaires diminue depuis que nous fermons à 22 heures. Et pourtant le study caférapporte plus que quand il était ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ou même que l’institut d’enseignement privé. Je ne regrette donc pas d’avoir changé d’activité », conclut Kim Sin-ae. 일반적으로 스터디 카페는 무인 점포로 운영되며 키오스크를 통해 결제와 입, 퇴실 및 적립금 관리, 좌석 이동 등의 서비스를 이용할 수 있어 비대면 소비문화에도 부합한다. 입구에서 열체크와 입실 승인이 되면 자동으로 문이 열린다. DES PRATIQUES NOUVELLES La multiplication des study cafés s’explique ainsi par les contraintes de la crise sanitaire, mais aussi par l’évolution des méthodes d’enseignement et d’apprentissage, de sorte que la forte fréquentation de ces établissements devrait perdurer.En Extrême-Orient, l’enseignement traditionnel a longtemps reposé sur la mémorisation des connaissances et pour ce faire, sous le royaume de Joseon (1392-1910), les jeunes gens qui préparaient les concours de la fonction publique s’enfermaient dans des temples bouddhiques perdus dans les montagnes pour apprendre les textes classiques par cœur, car une carrière publique réussie et une vie agréable étaient subordonnées à l’accomplissement de cette prouesse.Dans l’après-guerre, l’examen d’entrée à l'université allait devenir l’un des moments forts de la scolarité et, aujourd’hui encore, l’aisance économique et la sécurité auxquelles permet d’accéder le succès à cette épreuve incitent à faire étudier les adolescents dans ce but. Ainsi, chez les plus de trente ans, qui n’a pas fréquenté assidument dokseosilde quartier et bibliothèques pendant sa scolarité ? Pour certains, toutefois, le calme qui y règne est tel que le moindre bruit de pas ou de porte peut s’avérer gênant.Au cours des dix dernières années, les universités ont entrepris de supprimer la pratique du contrôle continu et des examens finaux, qui se résumaient en réalité à une sélection des éléments les plus aptes à retenir textes et chiffres, pour privilégier la capacité à raisonner et à faire preuve d’esprit critique. Projets et rapports, le plus souvent fruit d’un travail en groupe, occupent plus de place dans les cours que par le passé, de même que la recherche et la résolution de problèmes.Désormais, le travail universitaire ne se limite donc plus à l’assimilation de faits et chiffres par l’étude dans un environnement calme, car il consiste souvent en discussions et analyses en commun qui exigent de disposer d’un lieu adéquat. Le choix d’un study cafés’impose donc tout naturellement par son atmosphère plus détendue que celle d’un dokseosilou d’une bibliothèque, où le bruit est rigoureusement interdit, ou encore d’un gosiwon, cette minuscule chambre que louent les étudiants pour réviser et les candidats aux concours de la fonction publique. Avant de s’installer, les usagers acquittent le prix de leur place à un distributeur automatique, après quoi ils pourront s’asseoir dans des espaces soit ouverts, soit fermés par des cloisons de séparation en plexiglas, puis brancher leurs équipements sur les prises électriques fournies sur presque toutes les tables. © INGStroy Inc.   LE LIEU IDÉAL Dans le contexte actuel, la hausse de la fréquentation des cafés classiques n’a pas non plus de quoi surprendre. Lassés du télétravail et de ses réunions en ligne, nombre de travailleurs du tertiaire aspirent à changer d’air et à entretenir des échanges directs. C’est pour répondre à ce besoin que sont apparus de nouveaux espaces de travail que désigne le néologisme « coffice » formé des mots « coffee » et « office » et qui consistent en cafés aménagés pour le travail où les collègues se réunissent autour d’une boisson chaude.De l’avis de la créatrice de contenus Lee So-mi, le télétravail s’est avéré peu efficace, dans son cas, étant donné la surface exiguë de son logement, qui abrite en outre sa famille. En conséquence, elle a, dans un premier temps, opté pour la solution du café, mais s’est rendu compte au bout de quelques mois de la difficulté de travailler longtemps sur les tables de ces établissements, outre qu’il était gênant de les occuper en ne prenant qu’une boisson et que l’endroit ne se prêtait guère aux réunions en ligne. Le travail en study caféallait remplacer avantageusement cette pratique, car il pouvait s’y dérouler sans qu’elle ne soit dérangée et permettait les réunions en ligne moyennant de s’isoler dans une pièce à part. Il présentait aussi l’avantage d’un prix modique calculé selon la durée effective d’utilisation, ce qui convenait tout à fait aux horaires irréguliers de ses journées de travail.Nul doute qu’un propriétaire de café, dont l’objectif est de vendre autant de boissons que possible et d’assurer un roulement constant des clients, n’apprécie guère la présence de ceux d’entre eux qui restent des heures entières en ne commandant qu’une consommation. En se situant à mi-chemin entre ces établissements classiques et les dokseosil, les study cafés attirent donc un large public appartenant à toutes les tranches d’âge, et non plus seulement aux jeunes générations. Tandis que certains study cafés proposent un véritable menu, ceux qui se situent à proximité d’établissements scolaires fournissent gratuitement en-cas et boissons à leurs élèves. © TRISYS « Il est vrai que j’ai surtout pour clients des étudiants et employés de bureau », reconnaît Kim Sin-ae. « Cependant, je vois aussi arriver des personnes âgées désireuses de s’épanouir ou d’étudier en vue d’obtenir un diplôme ou un certificat d’aptitude. Ce que je vois dans mon study cafém’a amenée à me défaire de l’idée reçue selon laquelle il n’y a que les jeunes qui font des études ».

La promotion d’un autre tourisme

In Love with Korea 2021 AUTUMN 1148

La promotion d’un autre tourisme CULTURE & ART--> La promotion d’un autre tourisme À partir de Sunchang, la petite ville où elle vit dans la province du Jeolla du Nord, Léa Moreau cherche à rayonner vers des destinations coréennes moins connues pour les visiter et faire profiter d’autres de son goût de la découverte. Tous les mercredis et week-ends, Léa Moreau, en robe inspirée du hanbok traditionnel, monte à bord d’un car de tourisme pour assurer la visite guidée du canton de Sunchang, qui comporte un arrêt dans les lieux les plus intéressants, dont le village folklorique du gochujang, le parc cantonal du mont Gangcheon et celui du mont Chaegye. Native d’un village français d’un millier d’âmes, Yzeron, qui se situe dans la région lyonnaise, Léa Moreau affirme ne pas être comme les autres jeunes femmes de son âge, car, si elle apprécie les groupes de K-pop BTS et Blackpink, elle n’en préfère pas moins le rock indépendant de Se So Nyeon, de même qu’elle trouve plus d’attrait aux petites villes de province qu’aux lieux touristiques de la capitale.Fonctionnaire chargée de la promotion du tourisme local dans une petite ville de la province du Jeolla du Nord, Sunchang, qui possède un riche patrimoine par sa culture et ses coutumes populaires, Léa Moreau surprend plus d’un touriste qui s’attendait à voir des Coréens assurer cette fonction de promotion. Si la jeune femme ne maîtrise pas tout à fait la prononciation de la langue, elle sait créer une ambiance agréable par sa manière tout en douceur de transmettre ses connaissances.Réputée pour sa spécialité de concentré de piment rouge dit gochujang et dotée de nombreux lieux pittoresques, Sunchang demeure cependant méconnue sur le plan touristique, ce à quoi les autorités du canton du même nom ont entrepris de remédier en 2919 par la création d’un circuit de visite en car qui attirerait des visiteurs et faciliterait leurs déplacements, les prestations d’un guide devant être prévues à cet effet.Une amie de Léa qui tient un café de jazz du centre-ville allait alors la recommander pour ce poste, comme l’explique la jeune femme. « Mon amie a fait valoir que ma connaissance du français, de l’anglais et du coréen me permettrait de communiquer avec tout le monde », précise-t-elle, et d’ajouter qu’elle avait déjà créé une chaîne YouTube consacrée aux voyages, outre qu’elle possédait une certaine expérience dans le domaine du tourisme.La création d’un poste de responsable de la promotion touristique et, de surcroît, le recrutement d’une étrangère en tant que fonctionnaire municipale étant subordonnés à l’accord des autorités de tutelle, ces démarches ont exigé pas moins de six mois au terme desquels Léa Moreau a enfin été considérée comme une « prance gongmuwon », c’est-à-dire une fonctionnaire française.La jeune femme est aujourd’hui une figure de la vie locale que l’on voit se déplacer à scooter, toujours munie de son appareil photo, portant gants et amples pantalons de travail et arborant à l’occasion le hanbok, à savoir le costume national coréen. Les activités les plus diverses lui incombent et vont du coup de main à des agriculteurs à la réalisation de films promotionnels, voire à des émissions de télévision comme Mon voisin Charles que diffuse la chaîne KBS et qu’elle estime faire partie de son travail de promotion. Le goût de l’aventure C’est son penchant pour les voyages, suscité par l’envie de voir le monde, qui a conduit Léa Moreau de son petit village natal d’Yzeron jusqu’à Sunchang. Elle se souvient encore du séjour familial à Bali qui allait faire naître ce désir dans son enfance : « Nous roulions à moto et mes parents nous avaient fait asseoir devant eux. Je crois pouvoir dire que ce voyage a vraiment changé ma vie », raconte-t-elle. « Il m’a fait découvrir qu’il existe toutes sortes de gens qui possèdent une culture différente et parlent d’autres langues. Je me suis alors rendu compte des avantages qu’offre l’apprentissage des langues ».Suite à l’obtention du baccalauréat, la jeune fille partira travailler en Australie, tout en apprenant l’anglais et, à ses heures perdues, elle pratiquera la plongée sous-marine sur la Grande Barrière de Corail. Poursuivant son périple, elle s’envolera pour la Thaïlande, à partir de laquelle elle sillonnera l’Asie du Sud-Est. Puis, attirée par les professions du tourisme, elle suivra un cursus de licence de gestion touristique au terme duquel elle obtiendra son diplôme. Cette formation se doublant de l’exigence d’effectuer un stage de six mois dans un pays quel qu’il soit, un ami lui parlera de la pension Pedro’s House de Gwangju où elle travaillera près de deux ans après son arrivée en 2016.« J’ai beaucoup aimé Gwangju », confie-t-elle. « Je possédais des rudiments d’histoire coréenne que je tenais de mon grand-père, un homme féru d’histoire. Il m’avait apporté des connaissances sur la Corée du Sud, mais aussi sur la Corée du Nord. En revanche, il n’a jamais rien dit du soulèvement pro-démocratie de Gwangju du 18 mai 1980. J’ai donc profité de ma présence dans cette ville pour en savoir davantage sur l’histoire de la Corée et pour mieux connaître sa société ».Lors de ce séjour, Léa Moreau parcourra cette province de Jeolla en tous sens et jusque dans ses endroits les plus éloignés tels que les nombreuses îles qui s’étendent au large de ses côtes. Le peu d’informations alors disponibles ne facilitant guère les déplacements de cette voyageuse étrangère, elle décidera plus tard de rédiger un guide touristique avec le concours du propriétaire de Pedro’s House, Pedro Kim, dont le véritable nom est Kim Hyeon-seok. S’ils n’ont jamais pu faire éditer le fruit de leur travail, ils ont créé leur propre chaîne YouTube nommée Jeolla Go. Léa Moreau s’intéressera par la suite à la région de Gyeongsang et occupera un poste au centre culturel de l’île de Geoje, un important bassin d’emploi dans le secteur des chantiers navals, et c’est à son retour à Gwangju qu’elle découvrira l’offre de la ville de Sunchang à laquelle elle répondra sur-le-champ dans le but d’obtenir un travail plus stable. La pandémie de Covid-19 a considérablement réduit le nombre de touristes étrangers, mais Léa Moreau, étant trilingue, est en mesure de s’adresser aux visiteurs coréens désormais majoritaires dans leur langue, et ceux-ci de s’extasier devant les compétences de leur guide étrangère.ⓒ Léa Moreau Une guide toujours par monts et par vauxDans le cadre de ses fonctions de promotion touristique, la voyageuse aguerrie qu’est Léa Moreau fait volontiers connaître des lieux insolites aux touristes qu’elle guide. S’inscrivant en faux contre l’idée que la province ne présente que peu d’intérêt, elle s’attache à montrer que la Corée, loin s’en faut, ne se limite pas à sa capitale, à la K-pop et aux K-dramas.À ceux qui l’ignoraient, elle apprend que Sunchang possède l’un des plus longs chulleong dari coréens, ces ponts suspendus, et que, le printemps venu, le spectacle de ses cerisiers en fleurs compte parmi les plus beaux du pays, bien qu’il attire moins de curieux qu’à Jinhae ou à Hadong. Puis, quand arrive l’automne, c’est au tour des arbres du parc national du mont Gangcheon de se parer de couleurs superbes.Peu après les débuts de la jeune femme dans le tourisme, la pandémie de Covid-19 allait malheureusement mettre presque toute la profession en sommeil. Désormais, sur une semaine entière, une dizaine de personnes tout au plus emprunte le sympathique car de tourisme de Sunchang pourvu d’un toit ouvrant et composé de deux véhicules joints bout à bout. Conformément aux règles de sécurité sanitaire, chacun doit faire contrôler sa température avant de monter à bord et des commentaires peuvent être fournis dans d’autres langues en présence de voyageurs étrangers.À l’heure où des rencontres virtuelles se substituent aux déplacements, Léa Moreau poursuit ses activités grâce aux réseaux sociaux et en diffusant de nouvelles vidéos sur Jeolla Go, ainsi que sur la chaîne YouTube officielle du canton nommée Sunchang Tube. C’est la partie de son travail qui lui plaît le plus, comme elle l’explique elle-même : « J’adore faire des films. Au lycée, ma classe a fait un voyage à Madagascar et j’ai été chargée de le filmer. J’avoue que le résultat n’était pas d’une grande qualité ».De toute évidence, la jeune femme a beaucoup progressé depuis lors, comme en témoigne le prix qu’elle a remporté l’année dernière dans un concours de vidéos touristiques. La somme de 1,5 million de wons à laquelle il se montait lui a permis de faire l’acquisition d’un drone pour effectuer des prises de vue panoramiques. Surnommée « la fonctionnaire française », car engagée en bonne et due forme par l’Institut de l’industrie des microorganismes de Sunchang, Léa Moreau a pour mission de promouvoir la consommation du gochujang et du doenjang, à savoir, respectivement, des concentrés de piment rouge et de soja qui font la renommée du canton.ⓒ Léa Moreau La réalisation d’un rêveDernièrement, le canton de Sunchang a reconduit le contrat de travail de Léa Moreau pour une durée de trois ans. « À mes yeux, l’important est de rencontrer des gens et de partager leur vécu pour mieux comprendre la Corée », estime-t-elle. « Si je me suis établie ici, c’est avant tout pour ces rencontres et pour les amitiés que je peux nouer. Les Coréens ont un grand sens de l’hospitalité. Dès qu’ils voient un étranger, en particulier à la campagne, ils lui proposent leur aide. Aller à leur contact relève pour moi de l’aventure ».La jeune femme apprécie à leur juste valeur les efforts que déploient ses collègues de bureau pour lui permettre de mieux comprendre le fonctionnement de l’administration coréenne, et ce, malgré sa compréhension imparfaite de la langue. « J’ai conscience du temps considérable qu’ils me consacrent et je sais qu’ils me font confiance », affirme-t-elle. Pour sa part, elle se fait un devoir de leur témoigner sa reconnaissance en suivant des cours de coréen en ligne à raison de dix heures par semaine.En conclusion, elle livre la devise qui est la sienne, selon laquelle il ne faut pas rêver sa vie, mais vivre ses rêves, ce qu’elle met elle-même en pratique en multipliant les projets, dont la rédaction d’un livre sur sa vie et ses voyages en Corée, la réalisation d’une émission de télévision portant également sur les voyages et une participation accrue à la vie locale. Elle intervient notamment auprès des entreprises, auxquelles elle souhaite procurer plus de moyens d’expression et de visibilité, mais, avant tout, elle aspire à communiquer son goût des voyages et à partager l’expérience qu’elle en a acquise dans différents pays du monde. Cho Yoon-jungRédactrice et traductrice indépendante Heo Dong-wukPhotographe

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Livres et compagnie

Books & more 2022 SPRING 563

Livres et compagnie Lemon Traduit en anglais par Janet Hong2021, Other Press, New York, 147 pages, 20 $ Une passionnante énigme criminelle, mais pas seulement Dans Lemon, le premier roman de Kwon Yeo-sun à paraître en langue anglaise, le récit s’ouvre au moment où Han Manu subit un interrogatoire suite au meurtre de l’une de ses camarades de classe, la belle Hae-on. Il s’agit en réalité d’une scène qui a eu lieu dix-sept ans plus tôt et est décrite telle que l’imagine Dae-on, la sœur cadette de la victime. Connaissant la lenteur d’esprit de Manu, elle se doute que, devant l’incohérence de ses déclarations, les policiers ont dû acquérir la certitude de tenir le coupable. Le second suspect, un homme riche et apprécié de tous appelé Shin Jeongjun, a rapidement été lavé de tout soupçon après la vérification de son alibi. Faute de preuves suffisantes pour qu’il soit mis en examen, l’affaire dite du « meurtre de la jolie lycéenne » demeure non résolue et Manu est remis en liberté. Pour autant, Da-on n’abandonnera pas tout espoir de découvrir l’auteur du crime et, dans ce but, elle consacrera les seize années qui suivent à passer au crible les moindres détails de l’enquête.Cette rapide présentation du livre ne permettra guère de le classer dans le genre du roman policier, ou polar, comme on l’appelle communément, car la question fondamentale qu’il pose n’est pas tant la découverte du meurtrier de Hae-on sur laquelle repose l’intrigue, que celle formulée par Da-on en ces termes dès le premier chapitre et portant sur le sens de la vie. Après que la jeune femme a surmonté la vague d’émotions qui l’avait submergée à la mort de sa sœur, il subsiste en elle un sentiment particulier que les psychiatres attribueraient au syndrome dit de la « culpabilité du survivant », mais dans lequel Da-on voit des origines plus lointaines, puisqu’elle en vient à s’interroger sur l’amour qu’elle éprouvait réellement pour sa sœur. Quelle que soit la réponse à laquelle elle parviendra, s’imposera le douloureux constat qu’il est impossible de revenir en arrière pour refaire l’histoire.Au point de vue de Da-on, narratrice de la moitié des chapitres, vient s’ajouter ceux qu’exposent, dans les deux autres, d’anciens camarades de classe de la victime, Sanghui et Taerim. Si la première n’entretenait pas de forts liens d’amitié avec elle, le témoignage qu’elle apporte met en lumière un autre aspect de la personnalité de sa jeune sœur. Impliquée plus directement dans l’affaire, Taerim se trouvait en compagnie de Manu lorsqu’elle a vu Hae-on pour la dernière fois, outre qu’elle a épousé Jeongjun. Ce dernier personnage n’apparaît au lecteur qu’à travers le regard que posent sur lui les personnages féminins, ce qui laisse planer le doute quant à la véracité de leurs récits. Toutefois, la principale inconnue concerne la grande absente qu’est la jeune Hae-on. Personnage central autour duquel se construit la trame du récit, mais à jamais privée de la parole, elle ne peut faire part de ses pensées, de sorte que seule est connue du lecteur l’opinion que se font d’elles les autres. Sa personne se résume ainsi à une énigme sur laquelle ceux-ci projettent rêves, désirs, peurs et sentiment d’insécurité.Par cette évocation habilement construite d’une affaire non résolue, l’auteur éveille l’intérêt du lecteur, entretient le suspense et fournit lentement mais sûrement des éléments qui s’imbriquent peu à peu. Au fur et à mesure que se dessine la résolution de l’énigme, le lecteur comprend que celle-ci concerne avant tout la manière dont l’homme fait face à la perte d’êtres chers et à d’autres événements dramatiques, ainsi qu’au chagrin qui en résulte. Si les Coréens n’ont pas oublié le crime affreux de ce jour de l’été 2002 où touchait à sa fin la Coupe du monde de football organisée conjointement par leur pays et le Japon, le temps s’écoule inexorablement au fil des chapitres jusqu’en 2019 sans que le crime ne soit résolu. Dix-sept ans plus tard, le mystère reste donc entier pour les survivants qui ne peuvent donc aller de l’avant, les errances de Da-on, Sanghui et Taerim ne pouvant arriver à leur terme que lorsqu’ils rejoindront Hae-on dans l’autre monde. De même, quand le lecteur refermera ce livre, l’histoire, loin de s’arrêter, continuera de l’interpeller. Tiger Swallowtail (Papillon tigré) Hwang Gyu-gwanTraduit en anglais par Jeon Seung-hee2021, Paju: ASIA Publishers, 111 pages, 9,500 won Une ode au rêve d’un monde nouveau « Depuis toujours, je cherche avant tout à découvrir les changements que peut apporter la poésie au monde », déclare Hwang Gyu-gwan dans la postface de son dernier recueil de poèmes. L’auteur, en effet, n’écrit pas pour se livrer à une réflexion sur tout ce qui l’entoure ou plus essentiellement sur la vie, mais avant tout pour répondre à un besoin de création véritable. À n’en pas douter, il n’envisage guère l’avenir de ce monde avec optimisme et attribue plus de maux que de bienfaits au capitalisme qui y règne, comme en témoigne l’irréductible antinomie qui oppose ce système à l’idée même de nature. Dans Let’s Set the Forests Free, il appelle ainsi de ses vœux la disparition pure et simple de toute civilisation née de l’exploitation de la forêt, dont l’homme doit au contraire prendre soin de son mieux.Les vers suivants du poème titre de cette œuvre dépeignent l’image la plus inquiétante des menaces qui pèsent sur le milieu naturel : « La saison des pluies semble sans fin, la mer, en ébullition, tandis que s’effondrent les glaciers effrayés et que brûlent les continents ». Pour autant, le poète refuse de s’abandonner au désespoir et préfère s’aventurer sur de toutes nouvelles voies, un périple qu’illustrent ses deux poèmes consacrés au thème du chemin, l’un empruntant le célèbre titre de Robert Frost et l’autre, intitulé Toward the Direction of Daybreak, évoquant ces « chemins empruntés pour la première fois ». Œuvre recelant souvent plusieurs niveaux de lecture, la poésie de Hwang Gyu-gwan ne livre pas aisément ses secrets, mais invite le lecteur attentif à réfléchir et aspirer à un monde nouveau. Marcheur 4K à Séoul (YouTubewww.youtube.com/c/seoul4k) Un excellent remède à la dépression post-Covid À l’heure où la pandémie de Covid-19 est entrée dans sa troisième année, nombre d’entre nous doivent attendre impatiemment de pouvoir voyager. Dans cette perspective, une chaîne You-Tube s’adresse à tous ceux qui sont curieux de découvrir la Corée, dont, cela va de soi, les lecteurs de cette revue, ou qui l’ont déjà visitée et souhaiteraient y retourner, voire qui vivent dans le pays, mais sont encore limités dans leurs déplacements. Lancé à l’été 2020, ce nouveau média répond non seulement au mieux à leurs besoins, mais fournit aussi un excellent antidote aux effets psychologiques de la crise sanitaire.Centrés bien évidemment sur la capitale, les circuits qu’il propose donnent un aperçu des scènes de la vie de tous les jours au gré de flâneries dans les rues de cette métropole animée, notamment celles du quartier de Gangnam où ertains voudront voir par eux-mêmes en quoi consiste le fameux « Gangnam Style ». Nombre de promenades ont aussi été filmées en province, notamment sur la plage de Haeundae située à Busan, dans les rues pittoresques du port de Yeosu de nuit, dans les quartiers de hanok de Jeonju ou à la forteresse de Hwaseong qui s’élève à Suwon, entre autres lieux célèbres. Ces vidéos étant pour la plupart réalisées avec une résolution 4K, elles s’avèrent particulièrement bien adaptées aux écrans de grandes dimensions. Il ne reste plus qu’à se plonger dans le quotidien bouillonnant et haut en couleur des Coréens de Séoul et d’autres endroits du pays !

LIVRES ET COMPAGNIE

Books & more 2021 SUMMER 762

LIVRES ET COMPAGNIE Une étude traitant enfin d’une importante époque de l’histoire de l’art coréen Korean Art – From the 19th Century to the Present(L’art coréen - Du XIXe siècle à nos jours) Charlotte Horlyck, 2017, Reaktion Books, Londres, 264 pages, 60 $ Comme le précise l’auteur de cet ouvrage, celui-ci ne prétend pas constituer un « texte encyclopédique défini¬tif » retraçant l’évolution de l’art coréen au cours de ces cent dernières années. L’auteur se centre, au contraire, sur les événements de cette période tumultueuse de l’histoire du pays tout en mettant en lumière les liens qui ont toujours uni l’art à la recherche d’une identité coréenne.Son premier chapitre porte sur ces dernières années du royaume de Joseon où le pays entamait sa moder¬nisation et où l’art embrassait toujours plus une voca¬tion politique. Dans un deuxième chapitre, qui évoque l’époque coloniale, l’auteure montre comment l’art, après avoir été l’apanage des élites, allait peu à peu se démocratiser. Le chapitre suivant est consacré au genre du réalisme socialiste, qui a fait son apparition dans l’art nord-coréen après la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion de l’idéologie prônée par Kim Il-sung. C’est cette même période qu’aborde le quatrième chapitre, en parallèle avec le précédent, mais pour s’intéresser, cette fois, à la manière dont a évolué l’art en Corée du Sud, où l’art abstrait allait rapidement occuper une place de premier plan. Quant au cinquième chapitre, il présente une forme d’art populaire spécifiquement coréenne, dite minjung, c’est-à-dire « l’art du peuple », qui a marqué de son influence les années 1970. Enfin, le sixième et dernier chapitre analyse la vision nouvelle de l’art qui est celle des artistes coréens de ces dernières décennies.Ces différentes parties composent un précieux état des lieux de l’art coréen à une époque de l’histoire qui ne peut qu’éveiller l’intérêt, outre que cet ouvrage figure parmi les rares écrits qui ont paru en langue anglaise dans ce domaine. L’insondable abîme des relations humaines Bluebeard’s First Wife(La première femme de Barbe bleue) Ha Seong-nan, traduit par Janet Hong, 2020, Open Letter Books, New York, 229 pages, 15,95 $ Ce recueil de nouvelles de Ha Seong-nan plonge le lecteur au plus profond des relations humaines pour lui en révéler la part d’ombre. Dans une écri¬ture souvent onirique et pleine de lyrisme, elle brosse le tableau de situa¬tions de perte, d’isolement ou de désespoir en s’affranchissant des rigidités d’une structure narrative au profit d’un entrecroisement de bavardages des¬tiné à suggérer plutôt qu’à affirmer. L’effet produit par le récit se situe donc à un niveau foncièrement émotionnel qui permet de partager les peines et souffrances des personnages.Ceux-ci témoignent le plus souvent d’un rapport complexe au monde qui les entoure, lequel se présente ici non plus comme une force cruelle et impersonnelle écrasant impitoyablement les individus de sa puissance, mais comme un ensemble d’êtres parmi lesquels certains ont la vie en hor¬reur. Il s’agit de cet « Autre » qui peut prendre la forme d’enfants courant dans l’appartement du dessus ou de braconniers venus de la ville et terro¬risant un petit village de montagne, ou encore du groupe d’amis louches d’un fiancé. Dans d’autres cas, les personnes en question se situent dans l’entourage direct, tels les maris, femmes ou enfants. Cependant, que l’Autre soit proche ou éloigné, les différents récits ont pour thème com¬mun l’incapacité de le connaître réellement. Ceux que vous pensions com¬prendre le mieux recèlent parfois de sombres secrets, à moins que ce ne soit nous qui ne souhaitions pas les découvrir afin de vivre dans une rassu¬rante illusion.Par leur comportement, les personnages eux-mêmes semblent corro¬borer cette dernière interprétation, à l’instar de ce policier de Séoul qui se voit affecter dans un village isolé de montagne dont il trouve les habitants étranges et impénétrables, ce qui ne l’incite guère au moindre effort d’in¬tégration. Il y a aussi ce couple qui, recherchant un cadre de vie idyllique, s’installe à la périphérie de Séoul dans une maison avec pelouse où gam¬bade un chien dont ils se soucient plus que de leur fils cloué dans son fau¬teuil roulant par un handicap. Dans ces personnages, se reflète la tendance humaine à fuir tout ce qui ne répond pas à ses rêves ou à ses attentes. Si de tels personnages ne peuvent guère être qualifiés de sympathiques, pour autant, ils n’en demeurent pas moins humains au bout du compte.Ce recueil a aussi pour fil conducteur l’idée de « périphérie » concré¬tisée par le lieu de l’action situé soit sur le pourtour de la capitale, soit au-delà, en pleine campagne, ceux des récits qui commencent dans une ville finissant souvent ailleurs. Différentes raisons peuvent expliquer cette migration périphérique, à commencer bien sûr par le désir de fuir le rythme trépidant de la ville, mais aussi, tout simplement, la nécessité. Dans tous les cas, néanmoins, ceux qui font ce choix entrent dans un espace liminal incertain qui échappe aux règles de la vie en société, tels ces néo-ruraux devenus braconniers. Outre cet exemple très révélateur du phénomène, nombre d’autres émaillent la plupart des récits.Ceux-ci laissent le lecteur perplexe, mais ils lui fournissent aussi nombre de sujets de réflexion et l’inciteront à autant de voyages et décou¬vertes en s’abstenant d’en révéler le but, voire de prétendre qu’il n’en existe qu’un. Charles La Shure Professeur au Département de langue et littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul

Toutes les étoiles de la nuit

Art Review 2021 SUMMER 792

Toutes les étoiles de la nuit Dans la Corée pauvre des années 1930 à 1950, écrivains et artistes coréens ont poursuivi leur oeuvre de création, malgré les difficultés, grâce à l’entraide et au soutien de leur entourage, comme le montre une exposition d’une qualité exceptionnelle qui se déroule actuellement au Musée national d’art moderne et contemporain qu’abrite le palais de Deoksu situé à Séoul. /p> Nature morte à la poupée, Gu Bon-ung (1906-1953), 1937. Huile sur toile, 71,4 cm × 89,4 cm. Musée d’art Leeum Samsung. Sous le joug que lui imposait son colonisateur japo¬nais dans les années 1930, la Corée a connu l’une des périodes les plus sombres de son histoire, mais aussi une modernisation et des mutations sociales parti¬culièrement rapides à Gyeongseong, l’actuelle Séoul. De luxueux grands magasins ont ouvert leurs portes et, dans les rues bitumées où circulaient tramways et voitures, flânaient les modern boys vêtus à l’occidentale et les modern girls portant chaussures à talons hauts.Dans cette ville dont l’atmosphère alternait entre le désespoir provoqué par de dures réalités et un romantisme né de la modernité, vivaient aussi nombre d’artistes et écri¬vains qui fréquentaient les nouveaux cafés du centre-ville, dits dabang, Ils n’y accouraient pas seulement pour se désaltérer, car, dans ces lieux au décor exotique et aux sen¬teurs fortes de café, ils discutaient des derniers mouvements avant-gardistes en écoutant chanter Caruso. Les cafés et l’avant-garde artistique 식La pauvreté et la détresse dans lesquelles était plongé le pays colonisé de ces artistes et écrivains n’entamaient en rien leur créativité, car l’esprit de fraternité et d’entraide qui les animait en ces heures sombres entretenait la flamme de la création et permettait la recherche commune d’une nou¬velle voie.Consacrée à ces années de « romantisme paradoxal », l’exposition temporaire intitulée Rencontre de l’art et de la littérature coréennes à l’ère moderne que propose actuelle¬ment le Musée national d’art moderne et contemporain situé au palais de Deoksu, dans le centre de la capitale, attire nombre de visiteurs en dépit des contraintes de distance physique imposées par la pandémie de Covid-19.Comme son titre l’indique, cette manifestation évoque les échanges et influences réciproques qui vinrent nour¬rir la création artistique et littéraire, tous genres confon¬dus, et permirent l’expression d’un idéal esthétique. Des oeuvres dues à une cinquantaine d’artistes et d’écrivains y sont réparties sur quatre grands volets thématiques. Intitu¬lé Convergence et avant-garde, le premier porte sur le Café Jebi, c’est-à-dire « de l’hirondelle », qui appartenait au célèbre poète, romancier et essayiste Yi Sang (1910-1937) et accueillait de nombreux artistes et écrivains. Après une formation d’architecte, Yi Sang exerça quelque temps cette profession au sein de l’Office des travaux publics du gou¬vernement général de Corée, puis il démissionna suite à un diagnostic de tuberculose. Notamment auteur de la nouvelle Les ailes et du poème expérimental Vue à vol de corbeau, ce célèbre écrivain surréaliste figure parmi les pionniers de la littérature coréenne moderne des années 1930.Quant au café Jebi, il ne se distinguait par rien de par¬ticulier, hormis un autoportrait de Yi Sang et quelques tableaux de son ami d’enfance, le peintre Gu Bon-ung (1906-1953) que l’homme avait accrochés aux murs nus du local. D’une apparence modeste et sans grande déco¬ ration, il n’en devint pas moins le lieu de prédilection des artistes pauvres, tels Gu Bon-ung, mais aussi le romancier Park Tae-won (1910-1986), ce très bon ami de Yi Sang, ou le poète et critique littéraire Kim Gi-rim (1908-?), pour ne citer que quelques-uns d’entre eux. Ceux qui s’y réu-nissaient ne parlaient pas seulement d’art et de littérature, mais aussi des dernières oeuvres et tendances apparues dans d’autres genres tels que le cinéma ou la musique. Ainsi, aux yeux des clients de cet établissement, celui-ci ne se limi¬tait pas à un lieu où se retrouver, mais constituait un labo¬ratoire d’idées propice à l’acquisition de connaissances et à l’inspiration mutuelle. Les références d’alors avaient pour nom Jean Cocteau, dont Yi Sang avait affiché des extraits de poèmes, ou René Clair, au sujet duquel Park Tae-won com¬posa son Conte tiré du cinéma : Le dernier milliardaire, qui parodie la pièce de théâtre satirique Le dernier milliardaire (1934) traitant du fascisme.De ces différents artistes et des relations qui les unis¬saient, les oeuvres présentées par cette exposition gardent de remarquables traces, notamment ce Portrait d’un ami (1935), lequel n’est autre que Yi Sang. En dépit d’une diffé¬rence d’âge de quatre années, les deux amis restèrent fidèles après leur rencontre à l’école. À la mort de Yi Sang à l’âge de 27 ans, Gu Bon-ung pleura l’écrivain trop tôt disparu et publia son premier recueil d’oeuvres en 1949, de même que ce dernier avait illustré la couverture de son premier recueil de poèmes, Carte météorologique, édité en 1936. C’est éga¬lement à Yi Sang que sont dues les illustrations d’une nou¬velle de 1934 de Park Tae-won, Une journée du romancier monsieur Kubo, qui parut à l’origine sous forme de feuille¬ton dans le quotidien Joseon Jungang Ilbo. En alliant l’écri¬ture originale de Park Tae-won avec le style surréaliste des dessins de Yi Sang, cette oeuvre créait une idiosyncrasie particulière qui plut fortement aux lecteurs. Autoportrait de Hwang Sul-jo (1904-1939), 1939. Huile sur toile, 31,5 cm × 23 cm. Collection particulière.Hwang Sul-jo, qui appartenait au même groupe d’artistes que Gu Bon-ung, s’est distingué par l’originalité de son style et a excellé dans différents genres dont la nature morte, la peinture paysagère et les portraits. Il réalisa cet autoportrait l’année même de sa mort survenue à l’âge de 35 ans. Dans sa deuxième salle, l’exposition présente des imprimés d’art, des livres aux superbes couvertures et des revues illustrées par des artistes de renom, qui furent pour la plupart édités par des sociétés de presse dans les années 1920 à 1940. Cheongsaekji [papier bleu], Vol. 5, mai 1939 (à gauche). Cheongsaekji, Vol. 8, février 1940.Cheongsaekji, dont le premier numéro parut en juin 1938 et le huitième et dernier, en février 1940, fut une revue d’art particulièrement exhaustive qui, sous la direction de Gu Bon-ung, traita de nombreux sujets portant sur la littérature, le théâtre, le cinéma, la musique et les beaux-arts sous la plume de grands écrivains qui rédigeaient des articles de haute qualité. La poésie et la peinture L’illustration d’oeuvres de fiction publiées sous forme de feuilletons garantissait aux artistes un revenu régulier, aussi éphémère fût-il, tout en permettant aux journaux de se faire l’écho des goûts de la population comme des tendances artistiques. Nombre d’exemples en sont donnés dans la deu¬xième salle de l’exposition qui, telle une bibliothèque bien rangée, réunit livres, journaux, magazines et autres impri¬més périodiques publiés entre les années 1920 et 1940. Inti-tulé Un musée construit sur du papier, ce deuxième volet permet de parcourir les pages des romans feuilletons qui parurent dans divers journaux et s’agrémentèrent des des¬sins de douze illustrateurs différents, dont Ahn Seok-ju (1901-1950).Dans certains cas, ces quotidiens se complétaient d’unmagazine où paraissaient des poèmes illustrés qui consti¬tuèrent un genre nouveau, dit « hwamun », à l’instar du célèbre texte de Baek Seok (1912-1996), Natasha, l’âne blanc et moi, que composa l’auteur en 1938 et qui s’enri¬chit d’illustrations dues au peintre Jeong Hyeon-ung (1911- 1976). Commençant par ces vers : « Ce soir, la neige tombe à l’infini / car l’homme pauvre que je suis / aime la belle Natasha », il est bordé de marges orange et blanches quirappellent le ton étrange de ce poème évoquant le senti¬ment de vide. Il parut dans le magazine littéraire Yeoseong [femmes] qu’avaient fondé les deux hommes à titre de sup¬plément du quotidien Chosun Ilbo.Une grande amitié allait finir par naître entre ceux qui n’étaient au départ que de simples confrères, à savoir l’au¬teur de nombreux poèmes au style original tout empreint de lyrisme et de couleur locale, et son illustrateur diligent. De temps à autre, ce dernier s’accordait quelques instants pour observer l’écrivain assis à ses côtés tandis qu’il s’absorbait dans la narration d’un récit. Dans un court article intitulé Monsieur Baek Seok, que publia en 1939 le magazine Munjang [écriture], Jeong Hyeon-ung fit l’éloge de ce poète « beau comme une statue » et le représenta accompagné de sa signature dans l’illustration qu’il réalisa. Ces liens d’amitié allaient survivre à sa démission de Yeo¬seong et à son départ pour la Mandchourie en 1940, comme en témoigne l’envoi d’un poème intitulé À Jeong Hyeon-ung - Du nord du pays qu’il effec¬tua de là-bas. En 1950, au lendemain de la partition de la péninsule coréenne, Jeong Hyeon-ung gagna la Corée du Nord et y retrouva Baek Seok. Par la suite, il allait rassembler plusieurs poèmes de ce der¬nier dans un recueil sur la quatrième de couverture duquel figurait le nouveau portrait qu’il avait réalisé du poète en le représentant sous un aspect plus mûr que pour Monsieur Baek Seok. Natasha, l’âne blanc et moi, Baek Seok (1912-1996) et Jeong Hyeon-ung (1911-1976), Adamungo.Ce poème agrémenté d’illustrations parut dans le numéro de mars 1938 du magazine Yeoseong publié par le Chosun Ilbo. Fruit d’une collaboration entre le poète Baek Seok et le peintre Jeong Hyeon-ung, cette oeuvre illustre bien les nombreux échanges auxquels s’adonnèrent peintres et écrivains adeptes d’un genre artistique nouveau dit hwamun, c’est-à-dire « écriture illustrée ». La famille du poète Ku Sang, Lee Jung-seop (1916-1956). 1955, crayon et huile sur papier, 32 cm × 49,5 cm. Collection particulière.Au lendemain de la guerre de Corée, Lee Jung-seop séjourna quelque temps chez le poète Ku Sang et représenta cette scène de bonheur familial qui lui rappelait cruellement les siens restés au Japon. Couvertures de numéros de la revue Hyeondae Munhak [littérature contemporaine] créée en janvier 1955,qu’illustrèrent des artistes aussi célèbres que Kim Whanki (1913-1974), Chang Uc-chin (1918-1990) ou Chun Kyung-ja (1924-2015). Les écrits d’artistes Sur le thème « Communauté d’artistes et d’écrivains à l’ère moderne », la troisième salle de l’exposition, qui traite de l’époque s’achevant dans les années 1950, évoque les relations que tissèrent entre eux les artistes et écrivains d’alors. Figure charnière de ce réseau, Kim Gi-rim assurait aussi le lien avec les artistes des générations suivantes grâce au point de vue priSon vilégié dont il disposait de par sa profession de journaliste. De sa propre initiative, il se mettait en quête de nouveaux talents pour les faire connaître au public par ses critiques. Plus tard, le poète et homme d’affaires Kim Gwang-gyun (1914-1993) allait prendre la relève en fournissant un sou¬tien financier aux artistes les plus talentueux et il était donc logique que nombre d’objets issus de sa collection privée soient exposés dans cette salle.Pour la plupart, les visiteurs ne manquent pas de s’ar¬rêter devant le célèbre tableau La famille du poète Ku Sang que peignit Lee Jung-seop (1916-1956) en 1955. L’ar¬tiste, qui y est aussi représenté, semble observer avec envie la famille de Ku Sang, car il faut savoir qu’il était séparé depuis la guerre de sa femme et de ses deux fils, les ayant envoyés vivre au Japon en raison de son extrême détresse financière. Alors qu’il avait espéré pouvoir les y rejoindre grâce au produit de la vente de ses oeuvres, la seule expo¬sition privée qu’il mit sur pied à grand peine ne lui permit pas de recueillir les sommes escomptées pour ce faire. Aux côtés de ce tableau, sont exposées des lettres que lui envoya son épouse japonaise pour rappeler une histoire familiale tragique et la mort solitaire que connut cet artiste de génie malade et appauvri.L’exposition prend fin dans sa quatrième salle consa¬crée aux « Écrits et peintures d’artistes littéraires », en l’occurrence six d’entre eux qui témoignèrent d’excep¬tionnelles qualités littéraires, tels Chang Uc-chin (1918- 1990), qui affectionnait la beauté simple des objets de tous les jours ou Park Ko-suk (1917-2002), qui resta toute sa vie un amoureux de la montagne, tandis que Chun Kyung-ja (1924-2015) est très appréciée du public pour sa peinture colorée et ses essais au ton très sincère. Dans ce dernier volet, les visiteurs découvriront également quatre tableaux dus à Kim Whanki (1913-1974) et, en contemplant de près le microcosme créé par les myriades de points qui enva¬hissent la toile, ils devineront le nom de tous les artistes et écrivains qu’ils auront rencontrés grâce à cette exposi¬tion : autant de créateurs talentueux enfin réunis qui, tels les étoiles au ciel, illuminèrent avec éclat des heures sombres de l’histoire coréenne. “18-II-72 #221”, Kim Whanki, 1972. Huile sur toile, 49 cm × 145 cm. Collection privée.Féru de littérature et ami de nombreux poètes, Kim Whanki publia plusieurs essais illustrés dans différentes revues. Au soir de sa carrière,en cette fin de la première moitié des années 1960 où il vivait à New York, sa peinture évolua vers des formes d’expression abstraitescaractérisées par des motifs composés de points et empreints de lyrisme. Déjà, il évoquait cette évolution dans la correspondance qu’ilentretenait avec le poète Kim Gwang-seop (1906-1977).

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