Un changement de paradigme se produit aujourd’hui dans les outils et matériaux de l’artisanat coréen, bouleversant les idées reçues sur la nature exclusivement manuelle de ses métiers et permettant à ceux-ci de s’adapter aux grands enjeux environnementaux du monde actuel, comme en témoignent les superbes réalisations de quatre maîtres.
(Dans le sens des aiguilles d’une montre à partir de la gauche) AFF Collection, de Youngmin Kang, du groupe 1S1T, D-SABANG, de Ryu Jong-dae, PaperBricks, de Lee Woo-jai et les bijoux d’art de Han Eun-seok.
Avec l’aimable autorisation des artistes
L’artisanat coréen assure la continuité de sa présence grâce aux communications qu’autorisent des réseaux sociaux tels qu’Instagram ou Facebook et à la possibilité qu’ils offrent de mettre en ligne d’innombrables photos de ses fabrications et procédés. Les organismes d’État spécialisés dans l’art et la culture diffusent pour leur part des films vidéo où des artisans partagent leur savoir-faire avec le public lors de grandes manifestations.
L’évolution accomplie par ce secteur ne s’arrête toutefois pas là, car celui-ci cherche constamment à étendre ses activités à d’autres domaines et à mettre en œuvre matériaux nouveaux et outils de pointe pour répondre aux exigences du temps. Déchets industriels recyclables, plastique et matériaux de haute technologie ont ainsi leur place dans des ateliers qui ne se limitent plus au travail de la porcelaine, du métal, du bois ou du tissu. Quatre artisans coréens ont notamment su faire apprécier leurs réalisations, y compris à l’international, en se positionnant sur les réseaux sociaux, en recherchant l’innovation technique et en s’interrogeant sur la manière dont ils peuvent se rendre utiles à l’humanité.
Une nouvelle lecture des matériaux
Par ses sculptures composées de papier journal, Lee Woo-jai va à l’encontre des idées reçues sur ce matériau et ses propriétés.
© Lee Woo-jai
S’élevant à mi-hauteur d’homme, les piliers parallélépipédiques constitutifs de l’œuvre d’installation In Presence due à Lee Woo-jai semblent à première vue composés de ciment, mais leur surface irrégulière produit l’impression d’une texture chaleureuse, le noir dont elle est peinte suscitant la curiosité quant à leur matériau.
L’auteur a entrepris un travail sur de vieux journaux pour y rechercher un ordre esthétique au sein de leurs pages tout en associant vision et toucher dans une démarche synesthésique. Ce matériau pouvant être aussi bien souple que rigide et léger qu’épais, il s’inscrit en faux contre les stéréotypes portant sur sa nature et interpelle sur ce qui en fait l’essence même.
La texture de surface de l’œuvre variant en fonction des proportions respectives d’eau, d’adhésif et de pâte entrant dans la composition du mélange, Lee Woo-jai a effectué de nombreux essais pour parvenir à celle qui produirait l’effet désiré. S’il aspirait à redonner vie à ces publications mises au rebut, il n’entendait pas pour autant en conserver les mots et images, d’où le choix qu’il a fait de les broyer.
En conséquence, il se dégage une impression de sérénité et de modestie de ces journaux du monde entier qui s’amalgament en un même matériau et désamorcent ainsi la dimension de gravité des nouvelles politiques, sociales ou économiques qu’ils véhiculaient. En se faisant œuvres d’art, les reportages ont évacué toutes les tensions et l’effervescence qu’ils contenaient.
Hors des sentiers battus
Proposée par le groupe 1S1T en décembre 2020, l’exposition Reborn visait à mettre en lumière les liens qui unissent l’art à l’industrie, notamment par le biais des meubles que fabrique Youngmin Kang à partir de déchets de PVC, une idée originale qui allait susciter nombre de commandes issues de pays étrangers.
© 1S1T Youngmin Kang
Caractérisées par la vivacité de leurs couleurs et par leurs formes sinueuses, les œuvres de Youngmin Kang semblent composées d’amas de tissu ou de cuir sans que l’on puisse pour autant l’affirmer avec certitude, car elles défient étonnamment les lois de la gravité en restant dressées dans la même position.
L’installation Platubo Collection AFF Chair due à cet artisan interpelle d’emblée quant à l’idée qui a pu donner lieu à la conception des incroyables chaises qui la composent.
Membre du collectif d’artistes 1S1T, qui recouvre les domaines de l’architecture, de l’ingénierie, du design, de la photographie et des beaux-arts, Youngmin Kang a pour matériau de prédilection les déchets de plastique qui sont produits lorsque le chlorure de polyvinyle (PVC) ou le polypropylène (PP) prennent une couleur indésirable au cours de leur application destinée à empêcher les tuyaux en métal de rouiller.
En visitant une usine de fabrication de tuyaux en plastique, cet artisan allait concevoir l’idée de mouler ces résidus pour leur donner différentes formes, puisqu’ils se liquéfient à la température de 200 °C et constituent alors une pâte qui se solidifie à la température ambiante. Ce faisant, il conférait une dimension artistique à une opération de traitement industriel des déchets de plastique. Muni de gants thermorésistants, l’artisan allait façonner ce matériau fondu qui s’écoulait comme de la crème glacée d’une machine et prenait la forme de piliers ou de chaises dans l’empreinte de moules d’acier ou de bois.
L’œuvre de Youngmin Kang présente en outre l’intérêt de sensibiliser le public au rôle fondamental que joue le recyclage des déchets dans la défense de l’environnement, cette opération s’avérant toutefois impossible dès aujourd’hui s’agissant du PVC puisque son apparition ne remonte qu’à environ un siècle et qu’il met jusqu’à cinq cents ans pour se dégrader naturellement. Dans le cas de l’usine où est intervenu l’artisan, la production de PVC s’accompagnant de la mise au rebut d’une cinquantaine de tonnes de déchets par an, il a entrepris de donner un autre usage à ceux-ci.
Des canettes recyclées
Artisane orfèvre renommée pour ses accessoires d’or et d’argent, Han Eun-seok s’est engagée en 2020 dans une création d’avant-garde faisant usage de canettes en aluminium et de bioplastique pour apporter sa contribution à la réduction de la quantité de déchets abandonnés dans la nature.
© Han Eun-seok
Considérée depuis toujours comme un art destiné à une catégorie de population désireuse d’afficher sa situation et les avantages qui lui sont attachés sous forme tangible, la fabrication d’accessoires allait pratiquement s’abstenir de toute créativité jusqu’au milieu du XXe siècle et se contenter de perpétuer la tradition. Depuis lors, une nouvelle génération de créateurs a révolutionné ces pratiques séculaires, à l’instar de Han Eun-seok qui, par l’emploi de canettes en aluminium et de déchets de bioplastique, a démontré que de modestes matériaux pouvaient être transformés en accessoires attrayants.
Cette créatrice met en œuvre un procédé de fabrication fort simple fondé sur le démontage, l’assemblage, l’agencement et l’association de matériaux divers, les polices de caractères, marques et couleurs figurant sur ses canettes recyclées constituant autant d’éléments de conception importants. Ses bijoux rouges et imitations de pièces d’or proviennent respectivement de canettes de Coca-Cola et de bière dont l’emploi fait subtilement allusion à la forte consommation de ces boissons qui a lieu en Corée.
Par certaines créations, l’artisane évoque aussi des organismes marins tels que les coraux et laisse ainsi entrevoir la vision du monde qui est la sienne. Il faudra attendre 2020, l’année de la survenue de la pandémie de Covid-19, pour voir Han Eun-seok se tourner résolument vers la création d’accessoires. Estimant que cette crise sanitaire mondiale n’est pas étrangère à la dégradation de l’environnement, notamment à la hausse de la température des océans, elle s’engagera à sa façon contre ce phénomène en recyclant des canettes pour réaliser de superbes bijoux qui, malgré la faible valeur de leurs matériaux, s’inscrivent pleinement dans les préoccupations de notre époque.
L’adoption des nouvelles technologies
Ryu Jong-dae associe techniques du numérique et matériaux contemporains dans des œuvres telles que ces Modern Modules en bioplastique.
© Ryu Jong-dae
Également due à Ryu Jong-dae, la série D-SOBAN propose une version actualisée des tables traditionnelles du même nom, notamment par les plastiques écologiques qui la composent et par sa réalisation à l’aide d’une imprimante 3D, la laque traditionnelle coréenne dite ottchil venant revêtir l’objet ainsi obtenu.
© Ryu Jong-dae
Les artisans et créateurs de mobilier du nouveau millénaire s’efforcent dès qu’ils le peuvent de recourir à l’impression 3D dans leurs fabrications et, s’ils sont toujours plus nombreux à le faire, Ryu Jong-dae attire plus particulièrement l’attention par ses œuvres. Les pièces de sa série intitulée D-Soban figurent parmi les plus célèbres de sa production et se composent de petites tables à manger traditionnelles dites soban que l’artisan a fabriquées à l’aide de nouvelles technologies numériques. De forme ronde et de faible épaisseur, le plateau de ces tables a été réalisé en noyer et ses pieds, au moyen d’une imprimante 3D qui a permis de créer leur forme cylindrique en s’inspirant de l’arrondi des tuiles de toit d’autrefois.
Cette série témoigne du caractère hybride du mode de vie coréen actuel, où l’on s’assoit tantôt par terre conformément à la tradition, tantôt sur des chaises réservées à certaines circonstances et, à cet effet, les soban de Ryu Jong-dae peuvent s’adapter à l’une ou l’autre de ces situations moyennant de modifier les valeurs des paramètres correspondants sur l’imprimante 3D. En outre, la large palette de couleurs fournie par cet équipement permet aux créateurs de meubles de conférer une spécificité à chaque pièce pour l’adapter aux goûts des usagers de l’ère post-postmoderne.
L’assemblage et le post-traitement constituent deux étapes clés de la production de Ryu Jong-dae et, à cet égard, si l’imprimante 3D n’a rien d’une baguette magique, elle facilite considérablement l’exécution des tâches les plus simples tout en autorisant une réduction des coûts. Tel un enfant jouant au Lego, l’artisan associe des pièces fabriquées par des techniques numériques avec d’autres qui nécessitent un post-traitement élaboré tel que l’ottchil, qui constitue le laquage. Cette opération fait usage de matières plastiques écologiques à base d’amidon de maïs qui sont biodégradables et suffisamment sûres pour servir de matériau à des récipients alimentaires, car ne produisant pas de substances dangereuses telles que des perturbateurs endocriniens ou des métaux lourds. En prenant le parti de recourir aussi souvent que possible aux nouvelles technologies, Ryu Jong-dae a prouvé que les artisans pouvaient faire preuve de toute la créativité nécessaire pour répondre aux grands enjeux du monde actuel.
Afin d’apporter leur contribution à son évolution, ils s’emploient à étendre toujours plus le champ de leurs activités et à innover par l’emploi d’outils et de matériaux nouveaux.