À partir de la seconde moitié des années 2000, les promoteurs se sont intéressés à l’environnement de l’habitat, et ce, à l’occasion de la rénovation des immeubles d’habitation les plus anciens de Gangnam. Les parkings surdimensionnés ont été déplacés en sous-sol pour céder la place à de superbes espaces verts pourvus de bassins, ponts, collines artificielles, ruisseaux, aires de repos, piscines de kayak pour enfants et promenades bordées d’arbres et de plantes ornementales. L’if recherché était de réaliser des endroits évocateurs d’un lieu de villégiature pour permettre aux urbains de s’accorder un peu de détente dans un quotidien au rythme trépidant.
La hausse des valeurs mobilières et les disparités de revenus croissantes qui ont caractérisé les dix premières années de ce siècle constituent les principaux facteurs qui ont accentué l’évolution amorcée suite à la libération des prix de l’immobilier. Dans le même temps, des meubles et objets de décoration intérieure d’importation étant désormais disponibles à des prix abordables, ils n’ont pas tardé à séduire une clientèle jeune qui n’aspirait pas forcément à posséder un logement.
Si le XXe siècle n’est plus et qu’a disparu avec lui l’idéal de l’appartenance à la classe moyenne symbolisée par l’acquisition d’un appartement et d’une voiture, la politique de l’offre a produit des résultats certains dans ce domaine, puisque ce type d’habitat représente aujourd’hui plus de 60% de tous les logements coréens.
Mêmes espaces, autres vies
Park Hae-cheon Professeur au Département de design de l’Université Dongyang
La série de photos Evergreen Tower (2001)(2001) de Jung Yeon-doo rassemble des portraits de famille réalisés dans un même immeuble de Séoul. Qu’a-t-il cherché à découvrir dans les intérieurs quasiment identiques de ces appartements ?
Située à Gwangjang-dong, un quartier du sud-est de Séoul, la tour d’habitation Evergreen Tower, ou Sangnok Tower, qui fait en ce moment l’objet d’une exposition de photos, abrite depuis 1996 des logements réalisés par l’entrepreneur POSCO en vue d’une location à son personnel. D’emblée, elle va éveiller l’intérêt par les particularités de sa construction, puisque son ossature, contrairement à celle en béton armé des autres immeubles d’habitation, se compose d’acier, ce qui représente une première en Corée. Sur toute la hauteur de ses vingt-cinq étages, une seconde innovation technologique a été mise en œuvre en doublant la face intérieure de l’enveloppe d’un mur-rideau en aluminium. Loin d’imaginer ces prouesses, le visiteur de l’exposition se fera la réflexion qu’il s’agit d’un immeuble comme les autres à la vue des salons présentés sur les photos.
Evergreen Tower, Jung Yeon-doo (2001). Ces six vues font partie d’une série de 32.© Jung Yeon-doo
Une esthétique d’ordre
L’aspect qui frappe le plus, en observant ces pièces, est la présence de certains éléments de décoration intérieure d’un salon à l’autre, notamment les plafonniers et papiers peints identiques que les locataires ont souhaité conserver tels quels depuis leur emménagement. Dans l’ensemble du logement, l’intérieur ne se distingue des autres que par les apports de chaque résident, à savoir le mobilier et les équipements électroménagers.
Ainsi, tous les éléments destinés à rester fixes sont identiques et inversement, la diversité constatée dans ce dernier cas reflétant les préférences des occupants, et encore, les choix qui s’offrent à eux se limitent-ils aux objets et au mobilier, puisqu’ils ne sont pas propriétaires des lieux. Cet aspect de la conception du salon reprend une caractéristique distinctive que présente cette pièce dans tout appartement coréen, à savoir l’impression d’ordre qui doit s’en dégager.
À ce propos, il convient de citer ce passage d’un essai intitulé Littérature de notre époque : des vies épaisses et des vies minces dans lequel un critique littéraire coréen, Kim Hyun (1942-1990), évoquait à la fin des années 1970 l’intérieur des appartements modernes après avoir vécu dans l’un des premiers qui venaient de se construire sur les rives du Han :
« Dans un appartement, les objets semblent dépourvus de vvolume et réduits à des images composées de lignes tracées sur une surface plane. De ce fait, ils sont immédiatement et simultanément perceptibles. Un appartement ne comporte aucun lieu où se cacher ou dans lequel dissimuler des objets. Il est totalement ouvert, mais cette ouverture demeure superficielle, car exempte de profondeur ».Selon cet auteur, rien n’échappe donc à l’œil dans un tel intérieur et nul recoin n’est disponible pour y trouver refuge. Dans ces conditions, les perceptions visuelles acquièrent une grande puissance face à laquelle les moindres objets du salon sont mis à nu par le regard de quiconque franchit la porte, leur nature se révélant à lui sous cette forme d’« images composées de lignes tracées sur une surface plane ».
Par ailleurs, il est intéressant de souligner le rôle particulier de la porte vitrée donnant accès au balcon, car, dans la mesure où elle occupe toute la largeur du salon, l’abondance de lumière naturelle qu’elle laisse entrer attire aussitôt le regard. En outre, elle a aussi pour fonction de fournir un « plan de fuite » qui permet d’embrasser l’ensemble de l’espace d’un seul coup d’œil. En s’alignant sur les bords des murs, les droites qui se déploient à partir des quatre angles de cette ouverture fragmentent le regard selon une perspective ordonnée, un tel ordre demeurant cependant superficiel, car privé de toute profondeur. Contrairement à la fonction du point de fuite, celle du « plan de fuite » consiste en effet à créer la planéité.
L’ de l’identité
Dans les années 1980, la transformation du salon coréen en un « cinéma maison » allait altérer l’impression d’ordre qu’il était jusque-là censé produire. Tandis que le téléviseur familial prenait place autrefois dans la chambre des parents, l’adoption de la chaise, sur laquelle s’asseyaient désormais les Coréens plutôt que sur le sol, allait les amener à installer cet appareil dans le salon pour y regarder des émissions en famille assis sur un canapé et, à cet effet, à le placer face à celui-ci, en l’adossant à un mur situé à angle droit par rapport à la porte vitrée du balcon.
Dans son exposition, Jung Yeon-doo a mis en évidence ces différentes évolutions en plaçant à l’arrière-plan le plafonnier et le papier peint identiques, puis le mobilier disposé comme dans un cinéma à domicile et, tout à l’avant, la famille de résidents dans différentes poses, l’ensemble évoquant un livre en relief.
Privée de son volume d’origine, cette pièce se réduit à un espace en deux dimensions à propos duquel Jung Yeon-doo formule une proposition selon laquelle l’appartement moderne représente les façons de penser des classes moyennes coréennes, en avançant l’hypothèse que celles-ci y mettent en scène leur bonheur par une d’identité qui demeure peu originale en dépit de leur volonté de se singulariser.
Les belles gravures du souvenir
Lee In-kyu Rédactrice en chef de Hi-Bye, Dunchon Jugong Apartments
Et voici une « apartments kid », l’une de ces enfants des immeubles d’habitation de Dunchon Jugong situés dans un quartier du sud-est de Séoul où elle a passé les dix-sept premières années de sa vie et qu’elle a entrepris de faire découvrir pour témoigner de ce que fut sa « ville natale » avant qu’elle ne soit promise à la démolition par un plan d’urbanisme.
C’est en 1980, dans le contexte d’une politique du logement axée sur le développement de l’offre, que la Korea Land and Housing Corporation achève le chantier d’un ensemble d’immeubles d’habitation portant le nom de Dunchon Jugong. Sur près de soixante hectares, celui-ci réunit une centaine de constructions de moins de dix étages alignées les unes à côté des autres comme autant de « boîtes d’allumettes ».
Doté d’une implantation très aérée, cet ensemble était émaillé de nombreuses pelouses et bordé de petites hauteurs dont les sentiers sinueux donnaient l’impression de faire une promenade en forêt. C’était un quartier simple à l’atmosphère paisible, avec ses vieilles dames qui bavardaient à longueur de journée sur les bancs des terrains de jeux ou les chaises posées devant les entrées d’immeubles.
Composé de 143 immeubles abritant 5 930 appartements, le grand ensemble Dunchon Jugong a accueilli ses premiers occupants en 1980 et allait disparaître dans le cadre d’un plan d’urbanisme reconnu d’utilité publique en 2017. Sur les soixante hectares de son ancien emplacement, une « mini-ville nouvelle » d’une capacité de 10 032 appartements verra le jour en 2022.© Raya
La ville natale que je chéris
À peine avais-je appris à marcher sur mes petits pieds dodus que je suis partie à l’assaut de l’escalier de mon immeuble, montant et descendant infatigablement les marches. Sur les terrains de jeux où je m’amusais, j’ai tissé mes premiers liens d’amitié et les ai conservés à l’école primaire où je suis entrée par la suite. Sitôt rentrée à la maison, je jetais mon cartable dans ma chambre et me précipitais dehors pour aller jouer sur l’aire de jeux ou la pelouse situées non loin de là jusqu’à ce que maman me crie de rentrer manger de la fenêtre de notre septième étage.
Il m’arrivait aussi d’être invité chez des copains qui habitaient d’autres immeubles où s’offrait à ma vue de nouveaux panoramas par la fenêtre du salon. Avec mes yeux d’enfant, je voyais la résidence prendre l’allure d’un vaste terrain de jeux au paysage toujours changeant.
Celui-ci se transformait aussi au rythme des saisons, le printemps faisant éclore les premières fleurs jaunes des cerisiers cornéliens sur la colline où s’adossait notre immeuble, puis les magnolias blancs et les cerisiers roses. Peu après, le moment était venu de nous accroupir sur la pelouse, maman et moi, pour cueillir la précieuse armoise dont nous tirerions une poudre destinée à confectionner ces gâteaux de riz que nous partagions avec nos voisins.
Puis, les températures se faisant plus douces encore, on pouvait sortir en veste légère, sentir le parfum des lilas et acacias en fleurs et entendre les coassements des grenouilles, auxquels succéderaient le chant des cigales l’été venu, puis celui des grillons en automne.
Tandis que je découvrais ces changements cycliques, les arbustes maigrelets d’autrefois m’accompagnaient dans ma croissance et poussaient en accumulant leurs cernes au fil des ans. Nous avons quitté le quartier à l’époque où j’étais au lycée et, quand j’y suis revenue à la trentaine, ils s’étaient transformés en arbres imposants qui atteignaient la hauteur du cinquième étage.
1. À l’arrivée du printemps, cet arbre de Judée a fleuri dans le parc du grand ensemble Dunchon Jugong.© Ryu Jun-yeol
2,3,4. Fleurs et arbres de Dunchon Jugong composaient un spectacle changeant au rythme des saisons. Sur la photo ci-dessous, celle qui allait écrire cet article, en rouge, joue avec son frère sur une aire de jeux enneigée.© Lee In-kyu
Habitabilité ou rentabilité ?
Pendant que cette forêt s’étoffait dans notre quartier, le béton continuait de progresser partout ailleurs, car la capitale déjà surpeuplée devait s’étendre toujours plus. Pour autant, cette expansion n’allait pas moins continuer de concentrer biens et personnes dans la nouvelle grande agglomération ainsi constituée et, quand un néolibéralisme triomphant allait succéder à la crise financière de 1997, la vie du pays allait s’en trouver bouleversée. Chacun convoitant désormais la « poule aux œufs d’or », le secteur du bâtiment allait nourrir les espoirs de faire fortune par la démolition des immeubles peu élevés en vue d’y substituer des tours dont les logements plus nombreux engendreraient de nouveaux profits.
Ma ville natale n’allait pas échapper à ces visées mercantilistes et les premiers projets de reconstruction furent à l’étude dès le début du nouveau millénaire, soit vingt années à peine après la réalisation de ses immeubles d’origine, puis, en 2003, un collectif de résidents fut créé en vue de leur mise en œuvre. En termes d’« habitabilité », notre quartier présentait des avantages qui le rendaient très agréable à vivre, comme la faible hauteur de ses immeubles ou l’étendue de ses terrains non construits, mais, par ailleurs, il se prêtait à une tout autre lecture quant à sa « rentabilité ».
Possédant une densité de population particulièrement faible que l’on ne retrouvait plus que dans très peu d’habitations de la capitale, sa reconstruction s’annonçaitdes plus prometteuses en termes de profits et, suite à la création de la société civile qui allait superviser le projet, ses occupants allaient cesser d’assurer son entretien et laisser les constructions se dégrader peu à peu, tandis que le plan d’urbanisme évoluait lentement, mais sûrement.
Les adieux
J’avais accueilli avec scepticisme le début imminent du chantier, incapable que j’étais d’imaginer que ma « ville natale », ce lieu qui recelait tous mes souvenirs d’enfance, allait bientôt disparaître à jamais. Avec lui, toutes les années que j’y avais passées seraient réduites à néant, ainsi que tous les chers souvenirs qui m’en étaient restés et les liens que j’entretenais encore avec ses occupants. Alors, pour empêcher qu’il n’en subsiste plus rien, j’ai voulu laisser une sorte d’empreinte, aussi faible soit-elle, de ce qu’il avait été et, en 2013, je lui ai consacré un livre que j’ai fait paraître à compte d’éditeur tout en créant un compte Facebook sur lequel j’ai lancé mon projet appelé Hi-Bye, Dunchon Jugong Apartments.
Par cette initiative, j’entendais revendiquer mon appartenance à cette ville natale que représente à mes yeux mon ancien quartier, celui qui m’a vu naître et grandir, ce lieu cher à mon cœur que je me désolais de devoir abandonner. J’ai eu la surprise de constater que nombreux étaient ceux qui partageaient mes sentiments et, quoique je ne les aie jamais rencontrés pour échanger à ce sujet, je sais que bien des résidents anciens ou actuels appréhendaient aussi d’être privés d’un tel endroit. Le travail de recherche que j’ai effectué sur ce quartier voué à la disparition a progressé et s'est concrétisé par la publication de quatre livres et la réalisation d‘un film aire intitulé A Long Farewell.