Lors de son introduction en Corée, au tournant du XIXe siècle, l’art de la photographie a suscité en même temps crainte et émerveillement, mais son apport, conjugué au progrès économique, allait s’avérer riche dans la vie culturelle, outre qu’il a entraîné l’apparition d’activités nouvelles. Qui ne possède pas l’un de ces appareils photo dont la diffusion fait que l’image a supplanté l’écrit chez les jeunes d’aujourd’hui ?
Jeunes filles à la balançoire.
Florian Demange. Années 1910. Plaque de verre, 10 x 15 cm.© Jeong Seong-gil
Le premier dîner.
Norbert Weber. 1911. Plaque de verre.© Benedict PressWaegwan. 2012
Soldats de l'Empire de Daehan à l'exercice devant la porte de Geonchun du palais de Gyeongbok.Photographe et année de réalisation inconnus.Tirage argentique, 9,8 x 13,8 cm.© Musée de l'Indépendance coréenne
“Danse à l'école de Gyemyeong.
Florian Demange.Années 1900. Plaque de verre, 10 x 15 cm.© Jeong Seong-gil
“École.
Norbert Weber. 1911. Plaque de verre.© Benedict Press Waegwan. 2012
Autant les souvenirs sont susceptibles de disparaître avec le temps, autant les photos demeurent à jamais et permettent des retours au passé, selon une idée reçue voulant qu’elles soient « les seules à rester ». Par sa technique, la photographie permet en effet à l’homme de réaliser son triple rêve de laisser des traces de son existence, d’être reconnu par autrui et de rester présent dans les mémoires. Voilà un siècle, les Coréens ne lui ont pourtant pas fait bon accueil quand elle est apparue.
En cette fin du XIXe siècle, rares étaient les personnes qui disposaient d’un appareil, hormis quelques ressortissants étrangers tels que les missionnaires. Face à ces ifs qu’ils braquaient sur eux, les Coréens se montraient souvent apeurés, craignant que les mystérieuses boîtes noires ne prennent possession d’eux en les reproduisant à l’identique. D’après une superstition alors très courante, « l’âme s’enfuyait quand on prenait une photo ».
L’élite de la société y vit au contraire un bienfait de la civilisation moderne qui lui permettrait de se situer à la pointe du progrès. Un portrait photographique constituant alors un signe extérieur de richesse, les personnes fortunées, dont celles en vue à la cour du roi, ainsi que de riches étrangers, accouraient à Cheonyeondang, ce premier studio photographique commercial dont le nom signifiait « studio naturel » et qui avait ouvert en 1907 dans le quartier historique de Sogong-dong. Un demi-siècle allait encore s’écouler jusqu’à l’irruption de la photo dans le quotidien des Coréens.
Partisans tirés de prison à la libération coréenne.
Photographe inconnu. 1945. 20,3 x 25,4 cm.© Musée de l'Indépendance coréenne
Busan.
Choi Min-shik. 1965. © Choi Yu-do.
Avec l’aimable autorisation de Noonbit Publishing Co.
Le peuple à l’honneur dans la photo réaliste
Sous l’occupation coloniale japonaise (1910-1945), les appareils photo étaient des articles de luxe dont le prix atteignait celui d’une petite maison située dans la capitale, ce qui réservait leur utilisation à de riches oisifs. Il fallut attendre 1953 et l’arrêt des hostilités de la Guerre de Corée pour voir se multiplier les studios commerciaux et les équipements, notamment dans le journalisme, ainsi que parmi les amateurs qui avaient la chance de pouvoir s’en offrir. Un événement d’envergure allait alors donner le signal de départ d’un véritable essor dans ce domaine.
En 1957, le Musée des beaux-arts du palais de Gyeongbok organisa avec succès une exposition itinérante, intitulée « La famille humaine », que visitèrent près de 300 000 personnes. Cette manifestation, dont avait pris l’initiative Edward Steichen, alors à la tête du Département de la photographie du Museum of Modern Art (MOMA) de New York, réunissait quelque 500 œuvres réalisées par des photographes du monde entier sur le thème de l’homme. C’est elle qui allait faire prendre conscience aux Coréens du rôle et de la valeur de cette nouvelle forme d’ artistique.
Aérodrome de Yeouido ; soldat parlant avec sa mère avantson départ pour le Vietnam.Shisei Kuwabara. 1965.
© Shisei Kuwabara. Avec l’aimable autorisation de Noonbit Publishing Co.
En 1963, elle allait inspirer au journal quotidien Dong-A Ilbo l’idée de créer un concours à son nom ouvert au grand public, puis, en 1964, cette catégorie du huitième art fut représentée à l'Exposition nationale des beaux-arts. Organisée avec le soutien des pouvoirs publics, cette manifestation révolutionna la manière de voir la photographie en Corée et, dans le courant de cette même année, l’Université des beaux-arts Seorabeol fut la première à se doter d’une unité d’enseignement en photographie. La formation de qualité dont y bénéficiaient les futurs photographes professionnels allait se traduire par un progrès tant qualitatif que quantitatif dans la pratique de cette activité.
Dans les années 1960 et 1970, le réalisme qui prédominait dans l’art allait entraîner, en photographie, la production de nombre d’œuvres évoquant le vécu des Coréens les plus modestes, à l’instar de séries telles que Humain, due à Choi Min-shik et consacrée aux gens du peuple, L’orphelinat de Holt, de Joo Myung-Duck, montrant des enfants métis, ouces Paysages de ruelles où Kim Ki-chan, plus de trente années durant, avait saisi des tranches de vie des vieux quartiers de Séoul, ainsi que Ville natale, une autre série réalisée, cette fois, par Kim Nyung-man à propos du monde rural et du mouvement dit Saemaul, c’est-à-dire de la « nouvelle communauté », tandis que Chez Yun-mi présentait une œuvre biographique dans laquelle Jeon Mong-gag retraçait la vie de sa fille, de sa naissance à son mariage. Ces artistes coréens permirent ainsi à leurs compatriotes de se voir à travers le regard de l’un d’entre eux, et non d’un point de vue étranger, comme c’était le cas au début.
C’était le temps où ils avaient coutume d’accrocher leurs photos de famille au mur du salon ou de la plus grande chambre pour les mettre bien en évidence. Il s’agissait de clichés réalisés à l’occasion d’un mariage, du soixantième anniversaire des parents, du centième jour suivant la naissance d’un bébé ou de cérémonies de remise de diplômes où les lauréats arboraient toge et toque carrée, de ceux que l’on faisait aussi admirer à ses invités avec fierté dans l’album de famille, entre deux
tasses de thé et des friandises. Hormis lors de ces grandes occasions, les Coréens ne posaient donc que rarement devant un photographe jusqu'à ce que les choses changent à la fin des années 1970.
Les Coréens ne craignent plus désormais de poser devant l’if, mais le font au contraire avec assurance et sérénité, car ils apprécient la facilité que ce langage visuel confère par rapport à la communication orale ou écrite.
Des pratiques nouvelles nées de la photographie
C’est dans les années 1980 que la photo connaît un essor considérable, au point que les universités s’empressent d’ouvrir, dans cette discipline, des unités d’enseignement que fréquenteront, pour une vingtaine d’entre elles, pas moins d’un millier d’étudiants par an. La fin de la première moitié de cette décennie voit la toute première génération de photographes formés à l'étranger rentrer au pays alors que celui-ci enregistre une croissance économique phénoménale et l'expansion qui en résulte dans le secteur de la publicité. La demande photographique y progressera dès lors à un rythme spectaculaire et les studios de photo pousseront comme des champignons dans le quartier de Chungmuro, les besoins en photographes professionnels augmentant d’autant, comme en témoigne la prolifération des unités d’enseignement répondant à l’intérêt croissant du public.Sous l’effet d’une telle croissance, la demande n’explosait pas seulement dans les entreprises, pour les besoins de la publicité, mais aussi chez les ménages, en raison de leur pouvoir d’achat plus important. Le créneau de la photo de mariage illustre bien cette évolution d’un marché où les studios n’étaient pas à cours de stratégies de marketing pour créer de nouveaux besoins.
Tandis que les gens d’autrefois se contentaient de quelques vues prises avant la cérémonie, la réalisation de séances entières en studio ou à l’extérieur allait devenir une pratique courante au début de ce siècle, peut-être par volonté de contenter ceux qui déploraient des cérémonies menées trop rondement dans des locaux impersonnels. Si ces photos étaient en principe destinées à immortaliser le plus beau jour d’une vie, elles flattaient en même temps l’amour-propre des sujets en justifiant de revêtir robe de mariée d’une blancheur éblouissante et smoking superbe pour poser majestueusement, tels un prince et une princesse de contes de fées.
Fait intéressant, le succès de la photo de mariage allait entraîner à sa suite celui de la photo de bébé, car cette dernière permettait aux jeunes couples qui avaient mis en scène leur mariage de retrouver ce monde de rêve en étant parents. Ceux d’il y a trente ou quarante ans auraient fêté les cent jours ou les douze mois de l’enfant en le faisant photographier au studio du quartier dans la tenue traditionnelle appelée hanbok, mais on préfère aujourd’hui recourir à un spécialiste qui soumet bébé à une longue séance digne d’une vedette.
Sous l’influence de la publicité, il arrive même qu’ils n'attendent pas pour ce faire que se soient écoulés les cent jours de rigueur et fassent réaliser ces photos dès que cinquante ont passé. Rien d’étonnant, alors, à ce que des enfants ainsi accoutumés à poser devant un if dès leur plus jeune âge, après avoir fait l’objet d’échographies dans le ventre de leur mère, soient parfaitement à l’aise dans le monde d'images créé par l’Internet.
Panmunjom : Nord et Sud main dans la main.Kim Nyung-man. 1992.© Kim Nyung-man
135 paysages perdus, Jamsil, arrondissement de Songpa.Kim Ki-chan. 1983.© ChoeGyeong-ja. Avec l’aimable autorisation de Noonbit Publishing Co.
Gimnyeong, village de l’est de Jeju : rite de l'île.Kim Soo-nam. 1981.© KIMSOONAM PHOTO
Familles séparées.Hong Sun-tae. 1983.© Hong Seong-hui
Sans titre.Kang Woon-gu. Extrait de Chez Yun-mi. 1989.© Kang Woon-gu
Sans titre.Kang Woon-gu. Extrait de Chez Yun-mi. 1964.© Lee Mun-gang
Cette résistance allait peu à peu s’atténuer quand, en 1993, après des décennies de dictature militaire, la Corée allait se doter d’un régime civil à l’issue d’un scrutin présidentiel libre et démocratique. D’une certaine manière, ce printemps de la démocratie fut donc aussi celui de la photographie, même si des réserves divisent encore la population sur ce point.
Une sombre époque
Les Coréens qui virent naître la photographie l’accueillirent avec méfiance en raison de superstitions, et, hormis dans les circonstances bien précises évoquées plus haut, ils persistèrent dans ce rejet tout au long du XXe siècle, d’autant que les événements traversés par leur pays les y incitaient. Aux affres de la Guerre de Corée, avaient succédé des bouleversements politiques d’envergure, puis des régimes autoritaires auxquels s’opposa une lutte pour la démocratie : autant de facteurs qui engendrèrent un sentiment de « persécution » se traduisant par le refus d’être photographié.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, marquée par un fort anticommunisme résultant de la partition de la péninsule, les dictatures militaires tirèrent parti de ce contexte pour surveiller étroitement les défenseurs de la démocratie et mettre en œuvre une répression qui créa dans le pays une étouffante atmosphère de psychose sécuritaire. Partant du principe que l’on prenait des risques en se mettant en avant, chacun préférait être comme les autres et ne pas se faire remarquer, alors on détournait la tête dès qu’apparaissait un photographe dans un lieu public, comme pour éviter qu’il ne recueille ces « preuves » que sont censées apporter les photos.
Cette résistance allait peu à peu s’atténuer quand, en 1993, après des décennies de dictature militaire, la Corée allait se doter d’un régime civil à l’issue d’un scrutin présidentiel libre et démocratique. D’une certaine manière, ce printemps de la démocratie fut donc aussi celui de la photographie, même si des réserves divisent encore la population sur ce point.
Le pays de la photo
Mariés posant devant le photographe. Alors que les séances de photos de mariage, dont la mode remontait au début des années 1990, se déroulaient le plus souvent à l’extérieur, celles en studio professionnel ont aujourd’hui la préférence des couples.© Vienna Studio
Il n’en reste pas moins que cette pratique s’est beaucoup répandue et qu’il n’est pas aujourd’hui de famille qui ne soit équipée de l’un de ces appareils autrefois considérés être un luxe, sans parler de l’incontournable téléphone portable à dispositif DSLR, c’est-à-dire muni d’un appareil photo reflex numérique. Par le biais de l’image, la photo a substitué un nouveau langage à l’ orale et écrite, toute une génération née après l’apparition de l’internet maniant désormais avec plus d’aisance cette forme de communication que l’écrit.
Voilà encore une dizaine d'années, un certain article de presse affirmait, en s’appuyant sur des enquêtes d’opinion, que la profession la plus recherchée chez un homme, en vue du mariage, était celle de photographe. Cet avis était fondé sur l’idée que ceux qui avaient effectué de telles études provenaient d’un milieu aisé, qu’ils étaient amenés à se déplacer souvent dans le cadre de leur travail et qu’ils pouvaient organiser celui-ci de manière à disposer de beaucoup de temps libre.
Petite fille aussi apprêtée qu’un mannequin en vue d’une séance de photos en studio. Pour immortaliser les cent jours de leur bébé, ainsi que son premier anniversaire, les parents se contentaient autrefois de le faire photographier en hanbok traditionnel au studio de leur quartier, mais nombre de jeunes couples recourent aujourd’hui à des studios spécialisés dès les cinquante ou deux cents jours suivant la naissance de leur enfant.© Studio Sarangbi
C’est aussi à cette époque qu’un professeur de photographie m'a fait part d’une intéressante anecdote. En 1979, alors qu’il s’apprêtait à aller faire des études dans ce domaine aux États-Unis, il s’entendit poser la question suivante : « Tout ce qu’il y a à faire, c’est d’appuyer sur un bouton, alors pourquoi partez-vous si loin ? » En découvrant ses réalisations, ces mêmes personnes le félicitent aujourd’hui de son choix judicieux.
À l’heure actuelle, la photo est évidemment très en vogue, puisque plusieurs millions de personnes la pratiqueraient en amateur, encore plus motivées à y exceller par les centaines de concours qui se déroulent dans tout le pays. Les points qu’engrangent les lauréats de ces épreuves peuvent en outre leur permettre d’entrer à la Société coréenne des photographes d’art, forte de quelque 10 000 membres. Aux côtés de la randonnée pédestre, la photo figure aussi parmi les principales activités de loisir des retraités.
À l’heure où sont écrites ces pages, nombre de Coréens doivent s’y adonner aux quatre coins du territoire, démontrant ainsi que, malgré les souffrances infligées près d'un siècle durant par la colonisation, la guerre, la partition péninsulaire et
les dictatures militaires, ils jouissent à nouveau pleinement de cette liberté qui fait aimer la vie. Ne craignant plus désormais de poser devant l’if, ils le font au contraire avec assurance et sérénité, car ils apprécient la facilité que ce langage visuel confère par rapport à la communication orale ou écrite.
La Belle et la Bête. Koo Bohn-chang. VOGUE KOREA. Décembre 2002.© Koo Bohn-chang
DMZ. Park Jong-woo. 2017. © Park Jong-woo
La maison rouge I # 007, 2005, Pyongyang. Noh Sun-tag. 2005. © Noh Sun-tag
Le 22 juin 2002, une marée humaine a envahi la place qui fait face à l'Hôtel de Ville de Séoul. Les supporteurs des « Red Devils » étaient venus y témoigner leur soutien à l’équipe nationale qui affrontait l’Espagne lors des quarts de finale de la Coupe du Monde co-organisée cette année-là avec le Japon.© Chosun Ilbo
Sur l’esplanade de Gwanghwamun située en plein coeur de Séoul, cette veillée aux chandelles du 19 novembre 2016 a rassemblé une foule de Coréens dénonçant les malversations de la présidente Park Geun-hye.© Agence de presse Yonhap