Un recueil de nouvelles qui vient de paraître attire particulièrement l’attention, car son auteur nord-coréen vittoujours dans son pays, contrairement à ceux qui en parlent après l’avoir fui dans des mémoires décrivant unesituation désastreuse. Traduite en plusieurs langues, La dénonciation de Bandi livre un tableau surprenant duquotidien et révèle ainsi un aspect nouveau de la littérature nord-coréenne.
Vue sous un angle occidental, la littérature nord-coréenne serésume à un porte-voix de la dynastie des Kim par lequelcelle-ci chante les louanges du régime dictatorial qu’elleperpétue depuis trois générations. Dans ses productions officielles,elle s’est en effet toujours conformée aux grandes lignes idéologiquesimposées à la création par le plus haut dirigeant du paystelles qu’il les énonce dans son discours du Nouvel An.
Un panégyrique du régime et une critique sociale
Pour autant, on ne saurait croire que les oeuvres de ce pays sebornent toutes à faire l’éloge du régime. La poétesse Choi Jin-yi,qui a fui la Corée du Nord en 1998 après avoir exercé au sein duSous-comité national pour la poésie rattaché au Comité central del’Union des écrivains [Nord-]coréens, entend ainsi dissiper cetteidée largement répandue parmi les lecteurs en démontrant qu’ily a plus que cela dans ce domaine. Elle affirme à ce propos : « EnCorée du Sud, beaucoup ont tendance à penser que les écrivainsnord-coréens n’écrivent que pour flatter le pouvoir en place. À premièrevue, cela peut paraître vrai, car le régime nord-coréen estde nature autoritaire. En réalité, de tels auteurs sont considéréscomme les pires flagorneurs qui soient et ils ignorent les fondementsmême de la littérature ».
Quand ils sont entre eux, les membres de l’Union formulentparfois des critiques indirectes sur le gouvernement, affirme ChoiJin-yi. Un jour, un important poète et panégyriste du fondateur durégime, Kim Il-sung, ainsi que de son fils Kim Jong-il, s’est entenduadresser la remarque suivante par l’un de ses confrères : « Pourquoitant de poèmes à la gloire des Kim, alors que tu en dis du malen privé ? », ce à quoi il n’a trouvé à répondre que : « En écrivantces poèmes, c’était à Dieu, et non aux Kim, que je pensais, alorsquel mal y a-t-il à cela ? » Le défunt Kim Jong-il aurait lui-mêmerefusé le poème que les écrivains de l’Union lui avaient fait lire aumotif qu’il « lui [donnait] la chair de poule ».
Sur le plan thématique, les écrivains nord-coréens font preuved’une grande diversité en s’intéressant à des sujets aussi diversque l’amour, le choix d’un métier, le divorce, les inégalités entreville et campagne ou le fossé des générations. Ils sont en droitd’émettre des critiques modérées sur l’organisation sociale dansles limites que leur impose l’indispensable autonomie de la littératurenord-coréenne et du système dans son ensemble.
Des oeuvres dépourvues de tout contenu idéologique telles queUne ode à la jeunesse de Nam Dae-hyon (1987) ou Ami de PaekNam-ryong (1988) sont parvenues en Corée du Sud à la fin desannées 1990. La première conte une histoire d’amour avec en toilede fond des vies admirables de jeunes intellectuels, scientifiques etingénieurs, tandis que la seconde, intitulée Ami, traite du divorce.Ce grand succès d’édition allait séduire à leur tour les lecteursétrangers, notamment en France où sa traduction a paru en 2011.Cette diffusion représentait une première pour une oeuvre littérairenord-coréenne. Quant au roman historique Hwang Jin-yi dû à Hong
Sok-jung, il est arrivé sur les rayons des librairies sud-coréennesen 2004, après avoir fait sensation à Pyongyang à peine deux ansauparavant. Son auteur n’est autre que le petit-fils de Hong Myonghui(1888–1968), aussi connu sous son nom de plume de Byokchoet créateur de la saga historique Im Kkokjong , que le lectorat desdeux Corées a pareillement appréciée.
Bandi, l’écrivain sans visage
En Corée du Nord, un total interdit pèse sur la littérature dissidenteet tout écrivain s’aventurant à critiquer ouvertement lerégime est passible d’internement en camp de rééducation.
Une oeuvre qui vient de paraître attire de ce fait l’attention àl’étranger dans la mesure où son auteur est supposé vivre en Coréedu Nord. Ce recueil de nouvelles intitulé La dénonciation danssa version française est dû à Bandi, dont le pseudonyme signifie« luciole », et sa notoriété va croissant depuis qu’un écrivain françaisa qualifié cet auteur de « Soljenitsyne nord-coréen ». Dans l’espritde celui-ci, le choix de ce nom de plume correspond au but qu’ils’est fixé de dévoiler l’état de détresse de son pays, « comme uneluciole [qui] ne brille que dans l’obscurité ».
Sa situation actuelle est en effet très proche de celle où se trouvait,dans l’ancienne Union soviétique, le lauréat du Prix Nobel delittérature de 1970 Alexandre Soljenitsyne (1918–2008). Commelui, il s’oppose au régime actuel de son pays et, dans l’impossibilitéde s’y faire éditer, il en est venu à faire sortir clandestinementses écrits à l’étranger. Pour que la littérature soviétique éveille l’intérêtdu public étranger, il a fallu attendre que les romans de SolzhenitsyneUne journée d’Ivan Denissovich et L’Archipel du goulagdénoncent les horreurs perpétrées par la dictature staliniste, et demême, La dénonciation aura permis de faire connaître la littératuredissidente nord-coréenne hors des frontières du pays.
Les sept nouvelles qui composent ce recueil brossent un tableauauthentique des difficultés que connaît au quotidien un peuplemaintenu sous le joug du régime et, si chacune d’entre elles diffèrepar son thème et son intrigue, l’objectif poursuivi demeuredans tous les cas une remise en question du pouvoir qu’exerça KimIl-sung.
Intitulée La fuite et rédigée dans un style épistolaire, la premièreévoque le cas d’un homme qui soupçonne sa femme de prendreen cachette des pilules contraceptives. Dans la correspondancequ’il entretient avec un ami, il parle de la déception qu’il ressentface à un « système de castes » dynastique et lui annonce sa décisionde faire défection. La ville des spectres évoque quant à elle larelégation dans une zone rurale isolée d’une famille de Pyongyangaccusée d’actes blasphématoires, au seul motif qu’un enfant detrois ans était saisi de crises à la vue des portraits de Karl Marx etde Kim Il-sung exposés de l’autre côté de la rue, ce qui obligeaitses parents à garder les rideaux constamment tirés. Par ailleurs,Si près si loin conte l’histoire bouleversante d’un homme qui n’amême pas pu voir sa mère sur son lit de mort, bien qu’il ait essayéde le faire en prenant un train sans billet. Les inévitables contrôlesde sécurité mettront vite fin à cette tentative, car, en Corée du Nord,il est impossible de voyager sans être muni d’un laissez-passer.
Ce recueil s’achève sur un texte intitulé Champignon rouge .Qualifiant le siège du Parti des travailleurs de « champignon rougevénéneux », un journaliste appelle au renversement du régime deKim Il-sung en s’écriant : « Arrachez ce champignon vénéneux decette terre… non, de la Terre, à jamais ! » La thématique centraledes sept nouvelles du recueil repose donc sur la rébellion qui sedéclenche contre un régime brutal par un lent processus allant dela résistance passive à la défection et au rejet de ce Parti des Travailleursqui est le chantre de la dictature du prolétariat nord-coréenne.
Le « Soljenitsyne nord-coréen »
C’est en 2013 et dans le plus grand secret que les manuscrits deces nouvelles ont été introduits en Corée du Sud, par des moyensqui relevaient d’une opération d’espionnage. Après avoir fui laCorée du Nord et s’être réfugiée à Séoul, une cousine de Bandi avaitpris contact avec Do Hee-yoon, qui assure le secrétariat général dela Coalition des citoyens pour les droits de l’homme des personnesenlevées et des réfugiés nord-coréens. Par le biais d’un ami chinoisqui se rendait en Corée du Nord, Do Hee-yoon avait alors fait transmettreune lettre à l’auteur pour qu’il remette les manuscrits. À lalecture de cette missive, Bandi allait sans plus attendre extraire lesmanuscrits de leur cachette et, pour les soustraire aux contrôles,les dissimuler parmi des s de la propagande officielle telsque les OEuvres choisies de Kim Il-sung .
À son arrivée, le manuscrit était en si mauvais était qu’il semblaitdater des années 1960 ou 1970. Le papier jauni était marquédes traces du crayon sur lequel l’auteur devait avoir beaucoupappuyé voilà longtemps de cela. Déjà, il avait pour titre La dénonciationet était signé du pseudonyme de Bandi. Selon Do Hee-yoon,Bandi, qui est né en 1950, vivrait encore en Corée du Nord et seraitmembre de l’Union des écrivains coréens, bien que d’aucuns affirmentqu’il ne souhaite pas révéler sa véritable identité afin de leprotéger. En mai 2014, après bien des péripéties, son oeuvre allaitenfin paraître à Séoul.
En Corée du Sud, le public n’allait pas lui accorder d’intérêt particulier,si ce n’est par le fait que l’auteur n’était pas un transfuge,mais un citoyen nord-coréen, et par la manière dont les manuscritsétaient parvenus dans le pays. Certains sont allés jusqu’à douter del’existence de son auteur, l’authenticité et les qualités littéraires del’oeuvre étant de ce fait sous-estimées.
À l’opposé de l’indifférence manifestée par le lectorat sud-coréen,c’est avec enthousiasme que celui de l’étranger, ainsi que lacritique internationale, allaient accueillir cette oeuvre, notammentà sa sortie en France en 2016. Pierre Rigoulot, l’historien et défenseurdes droits de l’homme en Corée du Nord qui dirige l’Institutd’Histoire sociale de Paris, est allé jusqu’à qualifier Bandi de « Soljenitsynenord-coréen ». Dans l’avant-propos qu’il rédige pour l’éditionfrançaise de La dénonciation , il écrit ainsi : « C’est une petiteluciole, mais qui donne beaucoup d’espoir ». Le livre a été largementévoqué par la presse française, notamment les quotidiensLe Figaro et Libération , ainsi que par des stations de radio tellesque France Inter, France Info et RFI, ou des magazines commeMarianne. « J’ai traduit de nombreux romans coréens en français.Mais je ne m’étais jamais autant extasiée intellectuellement qu’entraduisant les nouvelles de Bandi. Les intrigues sont splendides »,allait déclarer Lim Yeong-hee, traductrice de la version française.
La dénonciation a été traduite en dix-neuf langues et éditéepresque simultanément dans vingt et un pays, dont la Grande-Bretagne,le Canada, l’Italie, le Japon, l’Allemagne, la Suède et lesÉtats-Unis, ainsi qu’au Portugal en mars dernier. Sa traductionanglaise a été réalisée par Deborah Smith, une traductrice britanniquequi, en 2016, a partagé le prix de fiction Man Booker Internationalavec l’écrivaine coréenne Han Kang pour sa traduction duroman Le végétarien . La traduction de La dénonciation livrée parDeborah Smith a figuré en automne 2016 sur la liste des dix meilleurestraductions retenues par l’organisation britannique PEN. ÀNew York, les Américains d’origine coréenne ont lancé une campagnevisant à proposer Bandi pour le Prix Nobel de Littérature.
« Un recueil de nouvelles écrites sous un pseudonyme et sortiesde la Corée du Nord en contrebande fait actuellement sensation dansle monde littéraire », a très solennellement annoncé le quotidien britanniqueThe Guardian . « Les récits dissidents de son auteur inconnu,qui vit encore dans son pays, sont autant de rares témoignages provenantd’un pays dictatorial fermé au monde extérieur ».
Le webzine littéraire The Millions a pour sa part classé La dénonciationau nombre des livres les plus attendus de l’année 2017 et larevue de critique littéraire américaine Publishers Weekly a estiméque : « Bandi donne un exceptionnel aperçu de la vie inimaginabledes Nord-Coréens ». Enfin, la librairie américaine en ligne Amazona fait le commentaire suivant : « La dénonciation est une représentationvivante de la vie dans un État fermé et constitué d’un partiunique, ainsi qu’un témoignage plein d’espoir sur l’humain qui survit à des conditions aussi inhumaines ».
« Un recueil de nouvelles écrites sous un pseudonyme et sorties de la Corée du Nord en contrebandefait actuellement sensation dans le monde littéraire », a très solennellement annoncé le quotidienbritannique The Guardian . « Les récits dissidents de son auteur inconnu, qui vit encore dans son pays,sont autant de rares témoignages provenant d’un pays dictatorial fermé au monde extérieur ».
Le 30 mars dernier,des éditeurs etdéfenseurs desdroits de l’hommede différentesnationalitésparticipaient à uneséance de lecturede La dénonciationprès du Pont de laLiberté situé nonloin du PavillonSud d’Imjingak quise trouve dans lazone démilitarisée,à hauteur de Paju,une ville de la provincede Gyeonggi.
« [Ce] n’est pas seulement un livre doté d’une intrigue bien faite :c’est un recueil de nouvelles rédigées à la perfection qui, commel’oeuvre d’Alexandre Soljenitsyne, parle avec autorité et beaucoupd’authenticité », a affirmé au Guardian Hannah Westland, qui dirigela maison d’édition britannique de La dénonciation , Serpent’s Tail.« La démarche de la satire par l’absurde adoptée par Bandi rappellele Rhinocéros d’Ionesco et son esprit cinglant… ainsi qu’unautre grand dissident littéraire russe, Mikhail Bulgakov ».
« Bandi se démarque résolument des écrivains contemporainssud-coréens d’un point de vue technique. Toutefois, cela ne peutpas être un critère d’évaluation dans la mesure où l’objectif officielde la littérature nord-coréenne reste de montrer la grandeur de lafamille Kim. Il convient plutôt de s’intéresser à l’esprit de résistancemanifesté à l’encontre du régime », conclut Kim Jong-hoi, un professeurde littérature coréenne de l’Université KyungHee située àSéoul.
Devant l’unanimité de cet éloge international, un second éditeursud-coréen a fait paraître La dénonciation trois ans après sapremière parution. Avec sa nouvelle couverture, cette édition viseà mettre davantage l’oeuvre en valeur tout en restant aussi fidèleque possible au manuscrit original. Selon ce nouvel éditeur, à savoirDasan Books : « Les lecteurs trouveront la nouvelle édition très différentede celle d’il y a trois ans. Nous sommes convaincus de sonattrait commercial ».
Les réactions des Sud-Coréens
Il faut noter que, de manière générale, les oeuvres littérairesdues à des transfuges nord-coréens bénéficient d’un meilleuraccueil à l’étranger qu’en Corée du Sud. En 2012, le poète Jang Jinsungs’est vu remettre le Prix littéraire Rex Warner de l’Universitéd’Oxford pour son recueil de poèmes Je vends ma fille à 100 wons,qui révèle toute la misère du peuple nord-coréen. Quant à Cher dirigeant, son recueil d’essais publié en 2014, il a été classé dixièmeparmi les meilleures ventes en Grande-Bretagne au cours de lamême année. Kim Yu-gyong a signé un contrat d’édition avec lamaison française Philippe Picquier pour son roman Ingan Modokso(Camp pour les êtres souillés), dont l’édition originale a paru en2016. Après avoir vécu à Pyongyang où elle écrivait des nouvellesdans le cadre de l’Union des écrivains coréens, elle allait fuir le paysen 2000.
Si les lecteurs sud-coréens semblent moins sensibles à la littératurenord-coréenne que ne le sont ceux d’autres pays, c’est vraisemblablementqu’ils sont moins curieux qu’eux de la société et dumode de vie de ce pays. En raison des tensions qui règnent entreles deux pays, nombre de Sud-Coréens ne s’intéressent guère à lalittérature nord-coréenne et ne s’informent pas régulièrement àson sujet, bien que celle-ci témoigne de la réalité tragique du quotidiendes Nord-Coréens. Que ce soit à la radio, à la télévision oudans les journaux, ils reçoivent pourtant tous les jours des nouvellesde ceux qui furent leurs compatriotes.
Tandis que les Américains et les Européens prennent au sérieuxles menaces nucléaires nord-coréennes et envisagent la possibilitéd’une guerre sur la péninsule coréenne, les Sud-Coréens ysemblent insensibles, comme s’ils avaient été rendus indifférentspar l’accumulation des menaces et des crises, de sorte qu’ils considèrentavant tout la littérature nord-coréenne d’un point de vueidéologique et passent à côté de ses qualités.
Kim Hak-soonJournaliste et professeur invité à l’École des médias et de la communication de l’Université Koryo