De l’avis général, l’entrée en littérature de Cheon Woon Young y a insufflé une nouvelle fraîcheur par la sensibilité hors du commun dont témoigne son écriture et par le pouvoir qu’y exerce l’auteur sur le lecteur, dès sa première œuvre, au moyen de procédés narratifs originaux caractérisés par une profusion d’images charnelles, voire brutales qui créent une atmosphère à l’esthétique sensuelle, faite de désirs refoulés et de fantasmes inavoués. Il en résulte un style spécifique par lequel se distingue l’ensemble de sa production et où se révèle un art consommé du traitement de l’intrigue jusque dans ses moindres détails, une telle minutie conférant un puissant réalisme aux textes descriptifs des premières œuvres, par exemple dans les passages qui portent sur le tatouage ou sur l’abattage du bétail. Fruit d’un méticuleux travail de recherche, cette maîtrise des techniques descriptives atteint son plus haut degré dans le roman Adieu, Cirque, qui relate les difficultés quotidiennes d’une Chinoise originaire de Corée et vivant dans ce pays. Quant au recueil Les Aiguilles, par lequel débute sa production au tournant du siècle, il se compose principalement d’un texte éponyme brossant le portrait d’une jeune femme qui réalise des tatouages à titre professionnel. L’évocation de l’introduction de l’aiguille qu’elle pratique à cet effet sous l’épiderme de la poitrine, du dos, des épaules, des cuisses et même des organes génitaux d’inconnus dans l’intimité de son appartement crée une atmosphère puissamment sensuelle. Tandis que cette opération fait naître le désir en l’homme pendant et après son déroulement, elle s’avère à chaque fois épuisante pour son exécutante, comme si elle s’était adonnée à des rapports charnels fougueux, la dimension sexuelle étant constamment présente dans la nouvelle de manière sous-jacente, alors pourquoi recourir à ce procédé détourné s’agissant d’un sujet qui n’est désormais plus tabou ? Les autres personnages s’inscrivent dans l’intrigue selon une disposition symétrique de part et d’autre de cette figure centrale, à commencer par celui de la mère, couturière de profession, à l’opposé de laquelle se trouve le séduisant jeune homme qui habite l’appartement situé à l’autre bout du couloir, la rupture de cet agencement mettant fin à la narration, lors de la recupération de l’aiguille de la première, à moins qu’il ne s’agisse d’un vol, puis de l’insertion d’une autre sous la peau du premier. Ce petit instrument prend un sens particulier pour la jeune femme, comme antérieurement, pour sa mère, dont la précieuse trousse de couture excite aussi la convoitise filiale. Enfant, la protagoniste ne souhaitait-elle pas apprendre le métier de sa mère avant que celle-ci ne l’abandonne après sa guérison dans un temple où l’on pressent que quelque lien s’est tissé entre elle et le vieux bonze qui habite les lieux, sans pour autant qu’aucun détail ne vienne le confirmer ? Quoi qu’il en soit, à l’annonce du décès du religieux, la mère décide à son tour de quitter ce monde en se donnant la mort, non sans s’être auparavant accusée de celle de l’homme lors d’une enquête policière qui ne parvient pas à faire toute la lumière sur les faits. La seule clé fournie au lecteur réside dans cet étui que découvre la jeune femme dans la chambre à coucher lors du dénouement et dont les aiguilles aux pointes systématiquement coupées sous-entendent la culpabilité maternelle, ces mêmes aiguilles dont la fille tirait sa subsistance depuis son abandon, en s’adonnant non à des travaux de couture, mais au tatouage de corps humains. Quant à son jeune voisin vivant à l’autre bout du palier, dont la beauté est diamétralement opposée à son physique ingrat, il lui rend visite, après avoir compris la nature de ses activités en vue de l’exécution d’un motif viril comme en affectionnent la plupart des clients, mais alors qu’il exige la représentation d’une arme aussi redoutable que possible, la jeune femme dessine une aiguille qui n’est pas plus grande que l’auriculaire, ce qui semble des plus énigmatiques. La raison de ce choix tient à l’affirmation, maintes fois réitérée par sa mère, de la possibilité de donner la mort en mêlant chaque jour à la boisson favorite de la victime les pointes sectionnées des aiguilles, qui se transforment alors en autant d’armes meurtrières, bien qu’elles n’aient certes rien de commun avec les formidables instruments qu’avait imaginés le jeune homme, épées, flèches ou missiles. De ce motif, est suggéré le « chas étroit évoquant l’intimité d’une fillette » et si l’orifice de l’aiguille est susceptible d’engloutir tout l’univers, de même qu’à sa pointe, peut converger le monde entier, alors ces caractéristiques font d’elle une arme bien plus formidable que celles qui perforent, entaillent ou détruisent. Quand prend fin le récit, l’homme à la poitrine si puissamment ornée a pris l’habitude d’aller voir chaque soir sa voisine en rentrant du travail et le lien symétrique qui unissait les trois protagonistes, déjà rompu par la disparition de la mère, se trouve dès lors brisé par cette fréquentation, seule demeurant l’étroite et effrayante entaille que représente l’aiguille au symbolisme physique fondamental. La nature du contexte socio-culturel dans lequel Cheon Woon Young a entamé sa carrière littéraire, à l’âge de vingt-neuf ans, vient encore ajouter à cette dimension métaphorique, car, à la différence des marques guerrières qui se voulaient jadis une exaltation de la bravoure et des pouvoirs magiques, le tatouage moderne peut constituer une expression de la mode prenant le corps pour support. Lors de la parution de cette nouvelle, le rigorisme qui avait jusqu’alors marqué la vie politique et culturelle était en train de céder la place à la logique du marché, tandis que sensibilité et créativité artistiques, longtemps bâillonnées au nom de l’idéalisme et de la spiritualité, commençaient à faire surface, notamment par un mode d’expression cru et sans détour, le corps lui-même devenant centre d’intérêt principal, plutôt qu’outil métaphorique. À la conception de l’amour comme une marque d’affection réciproque, telle que l’exposait la littérature issue de la révolution politique des années quatre-vingts, succédait ainsi, suite à la révolution culturelle de la décennie suivante, celle d’un simple moyen d’assouvir des désirs sexuels. Lorsque Cheon Woon Young fait irruption sur la scène littéraire, cette définition génératrice d’une certaine tension narrative au sein du roman s’efface déjà alors que se profilent d’autres désillusions, car l’accent n’y est plus mis sur le contact purement physique qui s’établit par le biais du sexe, mais par le lien qui, de manière inhérente, unit celui-ci à la mort. En représentant l’issue fatale vers laquelle s’achemine tout être vivant, cette aiguille ou entaille se fait alors métaphore de l’époque et l’important n’est plus dès lors le corps, par opposition à l’esprit ou au psychisme, mais les tendances de mort naturelle qui animent tout un chacun, ce même corps correspondant à l’idée de la mort. Tel est le message que véhicule la nouvelle Les aiguilles de Cheon Woon Young, par le biais de la symbolique de ces instruments, tout en abordant différentes problématiques du corps, dont les liens de celui-ci avec la mort. |