La péninsule coréenne se caractérise par un relief extrêmement rocheux ayant pour axe principal le massif de Taebaek qui borde le littoral oriental sur près de six cents kilomètres et à partir duquel de plus petites chaînes s’étendent d’est en ouest. Au cours des siècles, un tel milieu a influé de manière spécifique sur le climat et la culture du pays, mais aussi sur sa langue, et s’il a autrefois contribué à couper celui-ci de l’extérieur, ainsi que ses différentes régions entre elles, en limitant considérablement voyages et communications, il permet aujourd’hui d’échapper à une vie moderne trépidante en y trouvant refuge. Séoul et ses montagnes En Corée, près d’un cinquième de la population se concentre aujourd’hui dans la capitale, Séoul, qui figure ainsi parmi les mégalopoles les plus peuplées du monde, dont elle partage aussi le rythme de vie effréné, à la différence près que ceux de ses habitants qui ont soif de quiétude et d’harmonie naturelle n’ont qu’à emprunter métros ou autobus pour fuir cette gigantesque ébullition. Ils ne s’en privent d’ailleurs pas, comme en atteste l’inscription au Livre Guinness des records des cinq millions de visiteurs par unité de surface qui fréquentent chaque année le Parc national de Bukhansan s’étendant sur quatre-vingts kilomètres carrés autour du mont éponyme jadis communément appelé Samgaksan, c’est-à-dire la « Montagne aux trois cornes », en raison des trois hauts sommets qui le composent, non loin d’une autre hauteur dite de Dobongsan. Le choix de l’emplacement de l’actuelle Séoul et de son bouclier montagneux ne doit rien au hasard, car c’est cette caractéristique qui présida à la sélection d’un site où établir la nouvelle capitale que voulait se donner la dynastie Joseon, ce qui fut fait en l’an 1392. Conformément aux principes de la géomancie, laquelle se nomme « pungsu » en coréen et « feng shui » en chinois, une ville se doit, pour bénéficier de la situation la plus favorable, d’être encadrée par une montagne et une rivière se trouvant respectivement au nord et au sud, cette caractéristique présentant l’avantage concret de préserver la péninsule, en leur opposant un obstacle naturel, des vents froids soufflant au nord depuis la Sibérie. Dans le cas de Séoul, ce rôle de paravent serait ainsi assuré par la chaîne de Gwangju, dont l’arête rocheuse, qui surplombe celle de Taebaek, se compose des Monts de Bukhansan et Dobongsan. Des critères militaires sont également pris en considération pour retenir l’emplacement d’une ville en fonction de son relief, celui de Séoul, caractérisé par sa double ceinture de formations concentriques, ayant permis d’édifier des fortifications aux fins de sa défense. En partant de l’intérieur, ces hauteurs sont constituées des monts Bugaksan et Namsan, qui s’élèvent respectivement à 342 et 262 mètres, tandis que plus à l’extérieur, y succède celui de Bukhansan, qui culmine dans l’agglomération à 836,5 mètres d’altitude. Si les ouvrages défensifs qui se dressaient sur le pourtour de la ville ont, voilà longtemps déjà, été sacrifiés aux besoins de projets d’urbanisme qui n’en ont laissé que les portes dont ils étaient percés, il en subsiste néanmoins plusieurs tronçons qui confèrent aux lieux un cachet culturel et historique. Outre qu’elles sont d’un accès facile et participent du patrimoine culturel et historique national par les murailles et temples qui y furent jadis élevés, les montagnes coréennes apportent une excellente illustration du vieil adage coréen selon lequel « Ce sont les petits piments qui sont les plus piquants ». Si le point culminant de la Corée est le Mont Hallasan qui se dresse sur l’île de Jejudo et que suit, sur le continent, celui de Jirisan, leurs altitudes respectives de 1 950 et 1 917 mètres ne soutiennent certes pas la comparaison avec celles des plus grandes chaînes du monde, qui n’ont pas leur pareil, telles les Rocky Mountains américaines (4 401 mètres), les Alpes, en Europe (4 808 mètres) ou l’Himalaya, en Asie (8 848 mètres), mais, de même qu’un petit piment peut surprendre par la force de son goût, ces hauteurs coréennes offrent une véritable manne de plaisirs délectables aux randonneurs épris d’aventure. Comme elles prennent le plus souvent naissance à proximité du littoral, elles présentent la particularité d’être parcourues de longs sentiers et de posséder des formations particulièrement escarpées, nombre d’entre elles reposant en outre sur un socle granitique dur dont la douce ossature blanche qui fait saillie entre pentes et cimes corse d’autant la tâche des grimpeurs en formant parfois des pans rocheux presque dressés à la verticale où l’on peut s’essayer à la varappe et à la descente en rappel.
Une même montagne à découvrir différemment À la question de savoir ce qui l’avait poussé à entreprendre l’ascension du Mont Everest, l’explorateur britannique George Mallory eut cette célèbre réplique : « Parce qu’il était là » et, si ces paroles peuvent paraître désinvoltes, elles révèlent bien la volonté humaine de surmonter les obstacles pour conquérir de nouveaux sommets et le plaisir d’y parvenir, au terme d’une escalade, pour embrasser du regard tout le paysage s’étendant en contrebas, est à la portée de tous, contrairement à l’ascension des formidables parois de l’Everest. On ne saurait donc s’étonner de ce que 13,2 % des personnes interrogées lors d’une enquête réalisée en 2006 sur les loisirs favoris des Coréens aient cité en tout premier lieu l’escalade, selon les résultats rendus publics par le quotidien Dong-A Ilbo dans son numéro du 30 janvier 2009. En outre, tout un chacun, en raison de sa personnalité propre, est en mesure de découvrir autant d’aspects différents de la montagne, mais aussi de lui en apporter, tel ce couple de retraités, les Lee, qui au gré de leurs nombreux voyages dans le pays, ont sillonné ses montagnes. Tandis que Monsieur y voit la possibilité d’apprécier au mieux les beautés de la nature tout en se libérant des tensions nerveuses du quotidien, lorsqu’il affirme : « Quand je vais à la montagne, je me sens bien. La nature y est intacte, et comme c’est de là que nous venons, elle nous procure un sentiment d’aise », tandis que Madame en souligne les bienfaits pour la santé. Voilà à peine quelques années, suite à un diagnostic de cancer suivi d’interventions chirurgicales et de longs traitements en milieu hospitalier qui allaient s’avérer sans grands résultats, cette dame a alors décidé de recourir à des procédés plus naturels, en apportant des modifications à son alimentation et à son mode de vie, notamment par la pratique de la randonnée pédestre en montagne. « Si je n’avais pas escaladé toutes ces hauteurs, je ne serais certainement plus de ce monde, au jour d’aujourd’hui », confie-t-elle avant d’ajouter en guise de conclusion : « La randonnée m’a aidée à reprendre des forces ». M. Kim est aussi un inconditionnel de ce sport. Au pied du Mont Bukhansan, une petite avancée rocheuse ressemblant à celles qui surmontent l’entrée d’une grotte, offre un abri contre le vent glacial à cet employé du secteur de la grande distribution qui planifie toujours ses livraisons de manière à disposer d’une journée libre pendant la semaine et pouvoir ainsi s’adonner à sa passion pour l’escalade sur les hauteurs environnantes de Séoul. En raison du calme résultant d’une moindre affluence les jours ouvrables, cette escapade lui offre une coupure bienfaisante dans sa semaine de travail. « Si l’on vient en montagne, c’est pour apprécier le moment présent et oublier la routine », affirme à ce propos M. Kim, pour qui la randonnée pédestre, si elle fournit un excellent moyen d’entretenir sa forme physique, possède des vertus qui dépassent cet objectif pour apporter un bien-être spirituel. Évoquant plusieurs cas de randonneurs qui s’étaient aventurés hors des chemin balisés ou avaient dépassé les limites de leurs capacités physiques au préjudice de leur santé, il se dit persuadé qu’il convient d’en tirer les enseignements : « La montagne m’impose une sorte de respect et l’escalade favorise toujours en moi le recueillement, le retour sur le passé et l’humilité ». Toutefois, la moindre promenade en montagne permet de constater qu’en Corée, nombreux sont ceux qui perçoivent avant tout ce sport comme une occasion d’être en société, à la vue des petits groupes d’hommes et de femmes d’âges divers qui gravissent les pentes, non sans s’arrêter parfois en chemin pour le plaisir d’y déguster un casse-croûte ou de converser. À ces particuliers, s’ajoutent maintes associations de randonnée et d’escalade qui effectuent régulièrement des sorties, soit en se limitant à une hauteur donnée des environs de Séoul dont ils sillonnent les différents chemins, soit en se fixant pour objectif d’en découvrir plusieurs, quitte à parcourir de longues distances pour le seul plaisir d’avoir vaincu de célèbres sommets, quand bien même un seul d’entre eux. Quelle qu’en soit la motivation, la randonnée prend les dimensions d’une expérience métaphorique, et ce, à Séoul plus que partout ailleurs, lorsque, dans cette ville sur laquelle tombe souvent un rideau de brume grise, le grimpeur s’élève littéralement au-dessus de cette chape de plomb suffocante, mais aussi symbolique, quand il échappe à un rythme urbain endiablé, tandis que l’air frais vivifie son corps comme son esprit en les débarrassant de toutes leurs souillures. L’espace d’un moment, la ville prend un air paisible du haut de la montagne, ce qui représente l’un des attraits de celle-ci pour les Coréens, car en quel autre lieu pourraient-ils tout à la fois goûter à la compagnie de leurs amis et de leur famille tout en améliorant leur santé physique et spirituelle, loin du monde et de ses multiples préoccupations ? Un passe-temps national S’agissant d’un pays où les villes sont entourées de montagnes, il semble naturel que la randonnée constitue un passe-temps national dont l’essor a donné naissance à tout un secteur d’activité, comme on pourra aisément s’en rendre compte sur les montagnes de Séoul, où l’itinéraire des randonneurs est jalonné de magasins et étals qui proposent à leur intention vêtements composés de matières nouvelles absorbant instantanément la transpiration et équipements spécialisés tels que les crampons adaptés aux pentes neigeuses ou glacées. Ces produits ne s’adressent cependant pas aux seuls professionnels puisque, où que l’on aille en montagne, on s’aperçoit que les promeneurs arborent pour la plupart tenues et chaussures spécialement conçues pour ce sport, le visiteur étranger découvrant avec surprise que les Coréens délaissent tout habillement porté au quotidien, y compris blue-jeans et baskets, lors de la moindre randonnée ou escalade. L’essor que connaissent les industries liées aux activités de plein air, notamment cette dernière, en dit long sur la prédilection de la population pour cette forme de loisirs. Dans un de ses numéros de la fin de l’année 2008, le quotidien JoongAng Daily révélait que le commerce en ligne des vêtements et accessoires de randonnée connaissait une forte expansion, la cyberboutique Auction (www.auction.co.kr), qui figure parmi les premières du pays, ayant enregistré, pour les mois d’octobre et de novembre de cette même année, un chiffre d’affaires journalier en hausse de 20 % par rapport à l’année précédente, à la même époque. Parmi les produits les plus recherchés, figuraient le matériel de camping tel que tentes et réchauds dont les ventes avaient progressé de 88 % dans certains cas, mais aussi les chaussures de randonnée, dont la commercialisation avait progressé de 80 %. Toujours dans le JoongAng Daily, le 21 novembre 2008 cette fois, il était dit : « En période de difficultés, le sport de loisir le plus populaire est la randonnée, car elle est peu coûteuse et n’exige pas de se déplacer beaucoup pour sa pratique, et la nette progression des ventes que l’on a constatée dans ce domaine révèle à quel point la récession est une réalité ». D’autres secteurs d’activités tirent également parti du succès de la randonnée en montagne, car la moindre excursion étant propre à aiguiser l’appétit, une multitude de petits restaurants situés à proximité des hauteurs les plus fréquentées accueillent des hordes de randonneurs affamés qui y font une halte avant de rentrer dans leurs pénates, après une longue journée sur les chemins. Quoi de plus agréable que de terminer une journée de randonnée par un repas copieux composé des préparations les plus prisées, tels « dubu » (tofu) et viande grillée éventuellement arrosés d’un verre ou deux d’alcool coréen pour faire passer le tout ? Enfin, les associations de randonnée bénéficient également de la vogue que connaît cette forme de loisirs dans leurs activités de gestion d’agences de voyage et d’organisation d’excursions, à l’intention de groupes importants, à destination des principaux sommets du pays. S’il est vrai, comme d’aucuns l’affirment, que la manière dont on dépense son argent en dit long sur la personnalité, alors le succès enregistré par ces différents secteurs d’activité témoigne bien du goût prononcé que manifestent toujours plus les Coréens pour l’escalade en montagne. L’année passée, un colloque allait apporter une nouvelle confirmation du succès croissant que connaît l’escalade en montagne puisque, à la question de savoir quels étaient leurs types de loisirs favoris, 43,5 % des hommes et 35,6 % des femmes allaient citer cette activité, tandis que huit ans plus tôt, ils étaient respectivement 4,5 % et 5,5 % à l’avoir mentionnée. Depuis peu, la récession économique s’accompagnant d’une dépréciation du won, face aux principales devises étrangères, qui rend les voyages à l’étranger beaucoup plus onéreux, incite encore davantage les Coréens à découvrir les trésors que recèle leur environnement naturel. L’amour de l’aventure et de la nature qui les anime, ainsi que les caractéristiques de leur géographie, ont favorisé le développement de ce sport qui ne connaît ni frontières ni limites d’âge, chacun pouvant ainsi connaître ses joies, qu’il soit natif de la péninsule ou n’y effectue qu’un séjour temporaire. |